Les 27 et 28 mai 1905, dans le détroit qui sépare la péninsule coréenne de l’archipel japonais, la flotte combinée de la Marine impériale japonaise commandée par l’amiral Tōgō Heihachirō anéantit la 2e escadre du Pacifique de la Marine impériale russe, placée sous les ordres du vice-amiral Zinovi Petrovitch Rojestvenski. En moins de 24 heures de combat effectif, étalées sur deux journées, 21 bâtiments russes sont coulés et 7 autres capturés. Les pertes humaines russes s’élèvent à environ 5 045 morts, 803 blessés et 6 016 prisonniers, selon les chiffres généralement retenus par les historiens. Les Japonais déplorent 117 tués, 583 blessés et la perte de trois torpilleurs pour un tonnage cumulé de 255 tonnes. Aucun navire de ligne japonais n’est coulé.
Cet engagement constitue l’épisode naval le plus décisif de la guerre russo-japonaise (février 1904 – septembre 1905). Il met un terme aux espoirs militaires de Saint-Pétersbourg en Extrême-Orient et précipite l’ouverture de négociations qui aboutiront, le 5 septembre 1905, à la signature du traité de Portsmouth, sous médiation du président américain Theodore Roosevelt. Tsushima est par ailleurs souvent décrit comme le seul affrontement véritablement concluant entre deux flottes de cuirassés modernes, avant la bataille du Jutland en 1916.
La guerre russo-japonaise et le siège de Port-Arthur
La guerre russo-japonaise éclate le 8 février 1904 lorsque la flotte japonaise attaque, sans déclaration préalable, l’escadre russe mouillant en rade de Port-Arthur, base navale louée par la Russie à la Chine sur la péninsule du Liaodong. Le conflit oppose deux empires aux intérêts antagonistes en Mandchourie et en Corée. Tokyo cherche à contenir l’expansion russe en Extrême-Orient et à consolider sa propre zone d’influence sur le continent. Saint-Pétersbourg, qui a achevé en 1903 le Transsibérien et obtenu la concession de Port-Arthur en 1898, considère le Japon comme un acteur secondaire.
Au cours des mois qui suivent, les armées impériales japonaises remportent une succession de victoires terrestres en Mandchourie. Sur mer, la flotte du Pacifique russe, basée à Port-Arthur, subit de lourdes pertes lors d’engagements répétés et perd son commandant en chef, l’amiral Stepan Makarov, tué le 13 avril 1904 lorsque son cuirassé, le Petropavlovsk, saute sur une mine. Le siège terrestre de Port-Arthur, entamé au mois d’août 1904 par la 3e armée japonaise du général Nogi Maresuke, se prolonge dans des conditions particulièrement meurtrières. La place forte capitule le 2 janvier 1905, ce qui se traduit par la destruction ou la capture des navires russes encore mouillés dans le port.
À cette date, la situation militaire russe en Extrême-Orient est gravement compromise. La défaite terrestre de Moukden, en mars 1905, où l’armée du général Alexeï Kouropatkine est mise en déroute par les forces du maréchal Ōyama Iwao, consacre l’incapacité de l’empire des tsars à inverser le cours du conflit sur terre. Reste l’option maritime : envoyer en renfort une seconde escadre, capable de reprendre le contrôle des mers, de débloquer Port-Arthur, puis de couper les lignes de communication maritimes japonaises avec le continent.
La décision d’envoyer la flotte de la Baltique
Dès avril 1904, le tsar Nicolas II et son état-major de la marine décident la formation d’une « 2e escadre du Pacifique » à partir de la flotte de la Baltique. Le commandement est confié au vice-amiral Zinovi Rojestvenski, chef de l’état-major principal de la marine, officier expérimenté mais réputé pour son caractère emporté. La mission qui lui est assignée est sans précédent dans l’histoire navale russe : conduire une escadre de cuirassés modernes sur plus de 18 000 milles marins, depuis la Baltique jusqu’aux côtes de l’Extrême-Orient, en contournant l’Afrique, alors que la Russie ne dispose d’aucune base navale ni territoire d’approvisionnement sur la totalité du trajet, à l’exception de quelques mouillages amis dans les colonies françaises.
Le départ est fixé au 14 octobre 1904 depuis Libau, port situé dans l’actuelle Lettonie. La flotte appareille devant le tsar, en grand apparat. Elle compte alors quarante-cinq navires environ, dont les quatre cuirassés les plus récents de la Marine impériale russe, de classe Borodino : le Kniaz Souvorov (navire amiral), l’Imperator Aleksandr III, le Borodino et l’Orel. Ces bâtiments, conçus sur le modèle français du Tsarévitch, déplacent environ 14 400 tonnes et embarquent une artillerie principale de quatre canons de 305 mm en deux tourelles doubles. Leur conception, marquée par un centre de gravité élevé et une protection latérale d’ampleur réduite, sera ultérieurement critiquée par plusieurs ingénieurs.
S’ajoutent à ces unités le cuirassé Osliabia, qui devient le navire amiral du contre-amiral Dmitri von Felkerzam, des cuirassés plus anciens (Navarine, Sissoï Veliki), des croiseurs, des destroyers, des navires-ateliers, des charbonniers et un navire-hôpital. Les équipages, pour la plupart, sont composés de marins inexpérimentés, en partie issus de la conscription récente. L’entraînement de la flotte est limité, plusieurs des navires de tête venant à peine de sortir des chantiers de Saint-Pétersbourg.
L’incident du Dogger Bank
L’expédition débute par un grave incident diplomatique. Dans la nuit du 21 au 22 octobre 1904, alors qu’elle traverse la mer du Nord à proximité du Dogger Bank, l’escadre est saisie d’une panique collective. Le navire-atelier Kamtchatka, qui ferme la marche, signale par radio être suivi par des bâtiments suspects ne portant pas de feux réglementaires. La crainte d’une attaque de torpilleurs japonais, jugée pourtant invraisemblable dans ces eaux, conduit l’escadre à ouvrir le feu sur une flottille de chalutiers britanniques du port de Hull qui pêchent dans la zone.
Les tirs durent une vingtaine de minutes. Un chalutier, le Crane, est coulé, son capitaine George Henry Smith et son second William Richard Legget sont tués, plusieurs autres bateaux sont endommagés et six pêcheurs sont blessés, dont l’un mourra de ses blessures en mai 1905. Dans la confusion, des bâtiments russes se canonnent mutuellement : le croiseur Aurora, futur navire emblématique de la révolution d’Octobre, est atteint par plusieurs obus tirés par des unités amies ; un marin et un aumônier orthodoxe à son bord sont tués.
L’incident provoque une crise diplomatique sérieuse avec le Royaume-Uni, allié du Japon depuis 1902. 28 cuirassés de la Royal Navy sont mis en alerte, des escadres britanniques surveillent la flotte russe dans le golfe de Gascogne. Sous pression, le gouvernement russe accepte le 25 novembre 1904 la constitution d’une commission internationale d’enquête, conformément aux dispositions de la convention de La Haye de 1899. Composée d’amiraux britannique, russe, américain, français et autrichien, cette commission rend ses conclusions en février 1905. La Russie verse une indemnité de 66 000 livres sterling aux familles des pêcheurs.
Après l’incident du Dogger Bank, la flotte russe poursuit sa route vers le sud. Faute d’accès au canal de Suez pour ses plus gros bâtiments – tant pour des raisons de tirant d’eau que de neutralité ottomane et britannique –, l’escadre est scindée : les unités de fort tonnage doublent le cap de Bonne-Espérance, tandis qu’un détachement plus léger emprunte la route de Suez sous les ordres du contre-amiral Felkerzam. Les deux ensembles font leur jonction au mouillage de Nossi-Bé, sur la côte nord-ouest de Madagascar, alors colonie française. L’escale, qui s’étire de fin décembre 1904 à mars 1905, est marquée par une longue attente, des problèmes de discipline, des cas de maladie tropicale, des décès et des désertions.
C’est à Nossi-Bé que Rojestvenski apprend, par la presse étrangère et par dépêche, la chute de Port-Arthur, le 2 janvier 1905. La mission initiale de l’escadre, qui est de relever la flotte assiégée, devient sans objet. La consigne donnée par Saint-Pétersbourg est alors de poursuivre la traversée pour rallier Vladivostok, dernière base navale russe en Extrême-Orient, et de chercher à reprendre le contrôle naval avec une escadre de renfort, la 3e escadre du Pacifique, commandée par le contre-amiral Nikolaï Nebogatov et formée à partir de bâtiments plus anciens restés dans la Baltique.
La 2e escadre franchit l’océan Indien, puis traverse le détroit de Malacca pour gagner la baie de Cam Ranh, en Indochine française, où elle mouille à partir d’avril 1905. C’est là que Nebogatov rejoint le gros de la flotte, le 9 mai 1905, après son propre périple à marches forcées par Suez. Les autorités françaises, soucieuses de la neutralité officielle de Paris, demandent à plusieurs reprises à la flotte russe de quitter les eaux territoriales coloniales. La présence prolongée des navires russes dans des rades françaises de Madagascar et d’Indochine donne lieu à plusieurs protestations du gouvernement japonais.
Le ravitaillement en charbon est assuré, sur l’ensemble du parcours, par une soixantaine de charbonniers majoritairement affrétés auprès de la compagnie allemande Hamburg-America Line, dans des conditions précaires. Les transbordements en haute mer ou au mouillage, parfois en pleine mer formée, sont éprouvants pour les équipages. À leur arrivée en mer de Chine, les cuirassés russes naviguent depuis sept mois sans entretien sérieux, avec des coques encrassées qui pénalisent leur vitesse maximale d’environ deux à trois nœuds.
Les forces en présence
Le 27 mai 1905, la 2e escadre du Pacifique russe rassemble huit cuirassés de ligne (les 4 Borodino, Osliabia, Sissoï Veliki, Navarine, Imperator Nikolaï I), 3 cuirassés garde-côtes de la classe Admiral Ouchakov, 9 croiseurs (dont l’Almaz, l’Aurora, l’Oleg, le Jemtchoug et l’Izoumroud), 9 destroyers, ainsi qu’une dizaine de navires auxiliaires (transports, ateliers, navires-hôpital). L’effectif total dépasse 12 000 marins et officiers.
L’artillerie principale russe se compose principalement de canons de 305 mm sur les cuirassés modernes, de 254 mm sur les garde-côtes et l’Osliabia, ainsi que d’une artillerie secondaire de 152 et 75 mm. Les obus russes, à charge de pyroxyline humide, présentent un taux de défaillance élevé, plusieurs études d’après-guerre ayant établi qu’un pourcentage notable d’entre eux n’explosait pas à l’impact.
La flotte combinée japonaise réunie par l’amiral Tōgō comprend 4 cuirassés de ligne modernes (Mikasa, navire amiral, Asahi, Shikishima, Fuji), 8 croiseurs cuirassés (dont Idzumo, Yakumo, Asama, Tokiwa, Adzuma, Iwate, Nisshin, Kasuga), une vingtaine de croiseurs légers et protégés, ainsi qu’une quarantaine de torpilleurs et de destroyers répartis en flottilles. Les ordres de bataille présentent quelques variations selon les sources : 4 cuirassés, 27 croiseurs (dont 8 cuirassés), 21 destroyers et 45 torpilleurs selon certaines compilations japonaises. Les équipages comptent près de 14 000 hommes.
L’artillerie principale japonaise repose sur des canons de 305 mm de fabrication britannique (Armstrong) sur les cuirassés, et de 203 mm sur les croiseurs cuirassés. La cadence de tir est plus élevée que dans la marine russe, en raison notamment d’un entraînement intensif et d’une artillerie secondaire à tir rapide d’origine britannique sans équivalent côté russe.
Plusieurs paramètres techniques creusent l’écart entre les deux flottes : Les bâtiments japonais sont équipés de télémètres Barr & Stroud, plus précis que les instruments russes. Ils utilisent un explosif de bouche à base d’acide picrique fortement détoné, mis au point par Shimose Masachika et baptisé poudre Shimosa, qui développe à l’impact une chaleur et une production de gaz incendiaires supérieures à celles des charges russes. Cela accroît considérablement la probabilité d’incendier les superstructures, les passerelles et les ponts en bois des navires adverses. Les navires japonais disposent, à l’inverse de la majorité des bâtiments russes, d’un équipement de radiotélégraphie permettant la coordination en temps réel des flottilles dispersées – innovation technique relativement récente sur le théâtre naval.
La vitesse de croisière des escadres constitue un autre facteur déterminant. Tōgō dispose d’unités capables d’évoluer à 15 ou 16 nœuds en escadre, là où la 2e escadre russe, ralentie par ses transports et par l’encrassement de ses coques, ne peut soutenir qu’environ 9 nœuds.
Le choix du détroit de Tsushima
À sa sortie de la baie de Cam Ranh, le 14 mai 1905, Rojestvenski sait que l’engagement avec la flotte japonaise est devenu inévitable. Trois itinéraires s’offrent à lui pour gagner Vladivostok : le détroit de Tsushima au sud, plus court mais étroitement surveillé par les Japonais ; le détroit de Tsugaru, entre Honshū et Hokkaidō ; ou le détroit de La Pérouse, entre Hokkaidō et Sakhaline. Les deux derniers itinéraires imposent un détour considérable et offrent des conditions de navigation plus difficiles, notamment en raison du brouillard et du manque de charbon.
L’amiral russe opte pour le détroit de Tsushima, en pariant sur la possibilité de passer en force, fût-ce au prix d’un engagement. Le 25 mai, il détache la majorité de ses transports vers Shanghai, à l’exception de quelques bâtiments auxiliaires retenus avec la flotte – décision qui sera plus tard considérée comme l’une des erreurs tactiques du voyage, en ce qu’elle alerte l’attaché militaire japonais à Shanghai sur l’imminence du passage par Tsushima.
Tōgō, qui patiente avec ses unités principales dans la baie de Masanpo, sur la côte sud-coréenne, a en effet établi des piquets de croiseurs auxiliaires et de croiseurs légers le long des trois itinéraires possibles. Convaincu que Rojestvenski tentera le passage le plus direct, il concentre ses moyens dans la zone de Tsushima.
La nuit du 26 au 27 mai et la détection de l’escadre russe
Dans la nuit du 26 au 27 mai 1905, la 2e escadre du Pacifique pénètre dans le détroit de Tsushima, formée en deux colonnes parallèles, sous brouillard relativement épais. La colonne principale, dirigée par le Kniaz Souvorov, regroupe les quatre cuirassés de classe Borodino et le croiseur léger Almaz. La seconde colonne, conduite par l’Osliabia, comprend les cuirassés plus anciens et les bâtiments de la 3e escadre de Nebogatov, suivis des croiseurs et auxiliaires.
À 02 h 45 environ, dans la nuit du 27 mai, le croiseur auxiliaire japonais Shinano Maru, en patrouille, repère les feux du navire-hôpital russe Orel, qui éclaire selon la convention en vigueur. À 04 h 45, il identifie sans ambiguïté les colonnes russes et transmet un message radio à l’état-major japonais : « L’ennemi est aperçu dans le carré 203. Il semble se diriger vers le détroit de Tsushima. » Le message déclenche l’appareillage de la flotte combinée japonaise depuis la baie de Masanpo, vers 06 h 15.
L’amiral Tōgō, à bord du Mikasa, fait hisser un signal entré dans la mémoire navale japonaise : « Le destin de l’Empire repose sur cette bataille ; que chacun fasse de son mieux. » Cette formule rappelle volontairement le signal de l’amiral Horatio Nelson à Trafalgar, modèle revendiqué par Tōgō.
Le 27 mai 1905 : l’engagement principal
Pendant la matinée, les croiseurs japonais maintiennent le contact à distance, suivant la 2e escadre russe sans engager le combat. Vers 13 h 30, les flottes principales se trouvent à portée d’observation l’une de l’autre. Rojestvenski tente de réorganiser ses deux colonnes en une seule ligne, manœuvre incomplète au moment où l’engagement débute, qui désorganise partiellement la formation russe.
À 13 h 55, à environ 7 000 mètres, le Kniaz Souvorov ouvre le feu sur le Mikasa. Trois minutes plus tard, l’artillerie japonaise réplique. Tōgō exécute alors la manœuvre qui restera attachée à son nom : il fait virer ses bâtiments de ligne sur bâbord, sur un angle d’environ 180 degrés, devant l’avant de la colonne russe, pour se placer perpendiculairement à sa route. La manœuvre, exécutée navire par navire en un point fixe, expose temporairement chaque cuirassé japonais aux tirs russes, mais permet, une fois achevée, de concentrer la totalité des bordées japonaises sur les
cuirassés russes de tête, tandis que ceux-ci ne peuvent répondre qu’avec leurs seules pièces avant. Cette manœuvre, désignée par l’expression « barrer le T », trouve à Tsushima sa première mise en œuvre à grande échelle dans l’âge du cuirassé moderne.
Le tir japonais se révèle d’emblée très précis. Les obus à charge Shimosa déclenchent des incendies massifs sur le Kniaz Souvorov et sur l’Osliabia. Au bout d’une quarantaine de minutes de combat, l’Osliabia, atteint à plusieurs reprises sur sa flottaison, prend une forte gîte. Il chavire et coule peu après 15 h 00, emportant son commandant, le capitaine de premier rang Vladimir Ber, et la majeure partie de son équipage. C’est le premier cuirassé moderne à être coulé exclusivement par le tir d’artillerie d’une autre flotte de cuirassés.
Le Kniaz Souvorov, navire amiral, est lourdement endommagé. Une partie de ses tourelles principales est mise hors de combat, ses cheminées sont arrachées, ses ponts en proie aux flammes. L’amiral Rojestvenski est grièvement blessé à la tête, peut-être dès cette première heure de combat, par des éclats d’obus. Incapable de manœuvrer, le Souvorov dérive hors de la ligne. Le commandement effectif passe alors au contre-amiral Nebogatov, en queue de ligne, mais sans que la passation soit clairement formalisée.
Privée de signal de direction, la ligne russe se disloque. L’Imperator Aleksandr III prend la tête vers 15 h 00 et tente de maintenir la route vers le nord-est, en direction de Vladivostok. Il subit lui aussi un feu intense. Le Borodino lui succède peu après. Le tir japonais se concentre sur le navire de tête à chaque changement.
Tōgō exécute une seconde manœuvre de barrer le T en début de soirée, ce qui permet à la flotte japonaise de prolonger l’engagement et de maintenir une position de tir favorable malgré les déplacements de la ligne russe. La supériorité de vitesse, de l’ordre de 6 à 7 nœuds, permet aux bâtiments japonais de choisir à chaque instant la distance et l’angle de l’engagement.
En fin d’après-midi, l’Imperator Aleksandr III sombre, vers 18 h 50, atteint à plusieurs reprises et lui aussi en proie aux flammes. Aucun des quelque 850 hommes d’équipage n’est sauvé. Le Borodino est touché vers 19 h 20 par une salve qui provoque, selon les hypothèses retenues, une explosion de soute à munitions ; il coule en quelques minutes. Un unique marin survit, le matelot Semion Iouchkov. Le Kniaz Souvorov, désemparé, est achevé par des torpilles lancées par les destroyers japonais peu après 19 h 30 ; il coule avec la quasi-totalité de son équipage. Rojestvenski, transbordé inconscient sur le destroyer Bouïni, échappe au naufrage.
À la tombée de la nuit, vers 20 h 00, Tōgō rappelle ses cuirassés et confie aux flottilles de torpilleurs et de destroyers la tâche de poursuivre les bâtiments russes survivants.
La nuit du 27 au 28 mai : attaques de torpilleurs
L’amiral japonais dispose d’environ 21 destroyers et plus de 40 torpilleurs. Ces unités, légères et rapides, harcèlent toute la nuit la flotte russe en fuite, qui se disperse en plusieurs groupes incapables de coordination effective faute de signaux clairs et de communications radio.
Le cuirassé Navarine est coulé peu avant minuit par des torpilles et des mines lancées par les destroyers japonais, après plusieurs attaques successives. Le Sissoï Veliki, lourdement endommagé, se saborde le lendemain matin. Le croiseur cuirassé Admiral Nakhimov est également perdu, atteint par une torpille la nuit du 27 au 28. Le cuirassé garde-côte Admiral Ouchakov, séparé du gros de la flotte, sera intercepté et coulé le 28 mai en fin de matinée par les croiseurs cuirassés Iwate et Yakumo.
Plusieurs torpilleurs japonais sont touchés au cours de ces engagements nocturnes. 3 sont coulés, principalement par le feu des navires russes. C’est le total des pertes matérielles de la flotte combinée durant la bataille.
Le contre-amiral Oskar Enquist, à la tête d’un détachement de croiseurs formé de l’Oleg, de l’Aurora et du Jemtchoug, choisit de rompre vers le sud plutôt que vers Vladivostok. Ses navires gagneront Manille, aux Philippines, où ils seront internés par les autorités américaines jusqu’à la fin de la guerre.
Le 28 mai 1905 : la reddition de Nebogatov
À l’aube du 28 mai, ce qu’il reste de la 2e escadre du Pacifique se compose d’unités dispersées, dépourvues d’amiral en commandement effectif et largement à court de munitions. Le contre-amiral Nebogatov, qui rassemble autour de lui le cuirassé Imperator Nikolaï I, l’Orel (le seul des quatre Borodino encore à flot, gravement endommagé), et les deux cuirassés garde-côtes Generaladmiral Apraksine et Admiral Seniavine, se trouve encerclé en milieu de matinée par le gros de la flotte japonaise.
Vers 10 h 30, après un bref échange de tir, Nebogatov, considérant que toute résistance est inutile et conduirait à la perte de plusieurs milliers d’hommes, fait hisser le pavillon de reddition. 4 cuirassés se rendent sans combat supplémentaire. Cette capitulation, sans précédent dans l’histoire de la Marine impériale russe pour des navires de ligne armés, sera ultérieurement jugée par un tribunal militaire russe : Nebogatov est condamné à mort en décembre 1906, peine commuée en dix ans de forteresse par Nicolas II. Il sera amnistié en 1909.
L’amiral Rojestvenski, gravement blessé, est lui-même fait prisonnier dans la matinée du 28 mai, le destroyer Bedovyï, à bord duquel il avait été transbordé, ayant amené son pavillon devant les destroyers japonais Sazanami et Kagero. L’amiral russe ne reprendra conscience qu’à l’hôpital militaire japonais de Sasebo. Rapatrié après la guerre, il sera lui aussi traduit devant un tribunal militaire, mais acquitté en 1906 en considération de ses blessures.
Bilan humain et matériel
Le bilan russe est sans équivalent dans l’histoire navale de l’époque industrielle. Sur les 38 bâtiments de combat russes engagés, 3 seulement atteignent Vladivostok : les destroyers Bravyï et Grozneï, ainsi que le yacht armé Almaz. 3 croiseurs gagnent Manille, où ils sont internés par les États-Unis. D’autres unités sont désarmées et retenues dans des ports neutres (Shanghai notamment). Au total, 21 navires russes sont coulés (dont 6 cuirassés et 1 cuirassé garde-côte), 7 sont capturés (2 cuirassés, 2 cuirassés garde-côtes, 1 destroyer et d’autres unités), et 6 sont désarmés par des puissances neutres pour la durée du conflit.
Les chiffres généralement retenus pour les pertes humaines russes s’établissent à 5 045 morts, 803 blessés et environ 6 016 prisonniers de guerre, sur un effectif total proche de 16 000 hommes. Plus de 1 800 marins sont par ailleurs internés dans les ports neutres avec leurs navires.
Côté japonais, le bilan se limite à 117 tués et 583 blessés. 3 torpilleurs sont coulés au cours des engagements nocturnes (les n° 34, 35 et 69), pour un tonnage cumulé d’environ 255 tonnes. Plusieurs croiseurs et cuirassés sont endommagés mais aucun n’est mis hors d’usage durable. Le Mikasa, navire amiral, encaisse une trentaine d’impacts d’obus de gros calibre durant les deux jours de combat, sans que sa capacité opérationnelle soit compromise. Il est aujourd’hui conservé comme navire-musée à Yokosuka.
La nouvelle de la défaite parvient en Russie au début du mois de juin 1905. Elle est accueillie avec stupeur. L’opinion publique, dans les milieux urbains et libéraux, manifeste son hostilité à la poursuite de la guerre. À cette date, la Russie traverse déjà une crise révolutionnaire : depuis le « Dimanche rouge » du 22 janvier 1905 (9 janvier selon le calendrier julien alors en vigueur), où la garde impériale a ouvert le feu sur une manifestation pacifique à Saint-Pétersbourg, des grèves, mutineries et soulèvements paysans se multiplient. La mutinerie du cuirassé Potemkine, en mer Noire, en juin 1905, intervient quelques jours seulement après la défaite de Tsushima et participe du même climat.
Nicolas II, qui s’était jusqu’alors opposé à toute négociation, accepte une médiation. Le président américain Theodore Roosevelt propose ses bons offices. Les pourparlers s’ouvrent à Portsmouth, dans le New Hampshire, en août 1905. La délégation russe est conduite par Sergueï Witte, ancien ministre des Finances, la délégation japonaise par le baron Komura Jutarō, ministre des Affaires étrangères.
Le traité de Portsmouth, signé le 5 septembre 1905, met fin à la guerre. La Russie reconnaît la prééminence politique, militaire et économique du Japon en Corée (qui deviendra protectorat japonais en 1905 puis colonie en 1910), cède à Tokyo la moitié sud de l’île de Sakhaline (au sud du 50e parallèle), lui transfère les droits sur Port-Arthur, sur la presqu’île du Liaodong et sur le chemin de fer de Mandchourie du Sud. Witte parvient à éviter le paiement d’une indemnité de guerre, point que Tokyo avait pourtant initialement exigé. Roosevelt recevra en 1906 le prix Nobel de la paix pour sa médiation.
Sur le plan géopolitique, la bataille consacre l’émergence du Japon au rang de grande puissance. C’est la première fois depuis le XVIIIe siècle qu’une puissance non européenne défait militairement, dans une bataille décisive, une puissance européenne reconnue. L’événement est reçu avec un retentissement considérable dans les pays colonisés ou sous influence européenne : en Inde, en Chine, en Turquie, dans le monde arabe. Des leaders nationalistes, parmi lesquels Sun Yat-sen, Jawaharlal Nehru ou Mustafa Kemal, citeront ultérieurement Tsushima comme un événement formateur. La perception d’une supériorité militaire occidentale « naturelle » s’en trouve affaiblie.
Pour la Russie, la défaite accélère la révolution de 1905. Elle contribue à arracher au tsar le manifeste d’octobre 1905, qui établit une Douma d’État élue et reconnaît certaines libertés fondamentales. Elle marque un coup d’arrêt à l’expansion russe vers l’est et oriente la politique étrangère du tsarisme vers les Balkans, ce qui pèsera sur l’enchaînement des crises conduisant à la Première Guerre mondiale. La crédibilité militaire russe en sort durablement entamée : la Chine elle-même, jusqu’alors prudente à l’égard de son voisin du nord, ajuste sa politique en conséquence.
Pour le Japon, la victoire ouvre une période d’expansion continentale qui culminera dans l’annexion de la Corée (1910), l’occupation de la Mandchourie (1931), la guerre sino-japonaise (1937) et l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale en 1941. Le prestige acquis à Tsushima nourrit aussi, dans la culture politique japonaise, une confiance dans la marine et dans la « bataille décisive » qui pèsera sur la doctrine navale jusqu’au milieu du XXe siècle.
Sur le plan strictement militaire, Tsushima est, avec l’engagement de Tsoushima naval en mer Jaune de 1904 et la bataille du Yalou de 1894, l’un des rares modèles disponibles pour les états-majors au moment où ils théorisent l’âge du cuirassé. La bataille confirme plusieurs hypothèses des théoriciens de la fin du XIXe siècle, en particulier Alfred Thayer Mahan : l’importance d’une flotte concentrée, capable de chercher la bataille décisive, et le rôle déterminant de la grosse artillerie et de la vitesse. Elle accrédite aussi l’idée d’une utilité tactique du torpilleur, employé en complément de l’artillerie principale pour achever les bâtiments désemparés.
Tsushima accélère par ailleurs la transition vers le cuirassé monocalibre. La concentration du feu d’artillerie principale, l’allongement des portées de combat (jusqu’à 7 000 mètres et plus, contre 3 000 à 4 000 mètres lors des engagements du début du conflit) plaident pour une artillerie homogène de gros calibre, dont la conduite de tir centralisée est plus efficace. Le constat est tiré, presque simultanément, à Londres, où le HMS Dreadnought, premier cuirassé monocalibre moderne, est mis sur cale en octobre 1905, lancé en février 1906 et mis en service en décembre de la même année. Cette transition rendra rapidement obsolète l’ensemble des marines pré-Dreadnought, ce qui aboutira à une course aux armements navals entre le Royaume-Uni et l’Allemagne dans les années qui précèdent 1914.









