Elle n’a pas autant souffert que nous le craignions, la petite ville dentellière, sœur cadette de Malines et de Bruges : les seuils n’y bruissent plus du froissement des fuseaux ; quelques maisons portent dans leurs orbites creuses, sur leurs façades noircies, les stigmates d’un commencement de martyre. Mais son pouls continue de battre et, autour d’elle, dans cette grande serre à ciel ouvert qu’est la banlieue gantoise, l’automne a rassemblé toutes ses magnificences florales : « Nous traversons des champs de bégonias superbes dans lesquels nous allons peut-être mourir », écrit le fusilier R… Mourir dans les fleurs, comme des jeunes filles, l’étrange aventure pour des marins tels qu’on se les représente d’ordinaire, – en bourlingueurs d’océans aux faces cuites par l’embrun ! Mais la plupart des recrues que voici ressemblent si peu à ce cliché ! Elles ont des yeux clairs dans des visages à peine hâlés ; les Marie-Louise n’étaient pas d’un âge plus tendre. Et comme, avec leur dandinement léger, ce je ne sais quoi de féminin et de coquet dans le précoce épanouissement de la vigueur musculaire, on s’explique le surnom que leur décernera la lourdeur teutonne, troublée comme à I’apparition de Walkyries adolescentes : les demoiselles au pompon rouge (13) !… L’amiral qui vient d’inspecter le terrain (14), confère sur place avec ses lieutenants : une fraction du 2e régiment (commandant Varney) ira se poster entre Gontrode et Quatrecht et laissera un bataillon en réserve au nord de

Melle ; une fraction du 1er régiment (commandant Delage) se portera entre Heusden et Goudenhaut et laissera un bataillon en réserve à Destelbergen. Lui-même garde sous la main, en réserve générale, au carrefour de Schelde, où il installe son poste de commandement, le reste de la brigade, soit deux bataillons et la compagnie de mitrailleuses. Les convois, sauf les ambulances sous la direction du médecin en chef Seguin, demeureront à l’arrière, aux portes de Gand. Précaution indispensable pour un repli rapide, mais que l’amiral entend bien n’exécuter qu’après avoir suffisamment étalé le choc de l’ennemi.

Grâce à nos renforts, les troupes belges ont pu donner toute l’extension désirable à leur front en occupant Lemberge et Schelderode. L’artillerie de la 4e brigade mixte, en batterie vers Lendenhock, tient sous son feu les débouchés de la plaine. Aucune troupe ennemie n’est en vue. Mais on sait, par les rapports des cyclistes belges, que les avant-gardes allemandes ont dépassé la Dendre. Nous n’avons que le temps nos tranchées ; en dernier ressort, s’il faut nous rabattre sur Melle, nous trouverons un épaulement tout organisé dans le talus de la voie ferrée, près du pont de la gare.

Anvers brûle et l’autorité communale négocie sa reddition : les forces anglaises et la dernière division belge ont heureusement pu quitter la ville dans la nuit ; elles ont fait sauter les ponts derrière elles et, à marche forcée, se sont portées vers Saint-Nicolas qu’elles ont atteint au petit jour. Elles espèrent gagner Eeclo à la brune.

Mais déjà l’ennemi les relance : un parti de cavalerie allemande est signalé à Zele et près de Wetteren où il a traversé l’Escaut sur un pont de péniches ; au hameau de Basteloere, il s’est heurté aux avant-postes belges, dont l’artillerie l’a provisoirement arrêté ; d’autres forces, plus au nord, poussent dans le pays de Waës jusqu’à Loochristi, à 10 kilomètres de Gand. Une partie de ces forces viennent d’Alost ; les autres d’Anvers même ; le gros de l’armée allemande demeure cependant à Anvers : nous ne pouvons qu’en marquer notre satisfaction.

Il est certain qu’un ennemi moins présomptueux ou moins amoureux de l’effet théâtral se fût jeté avec toutes ses disponibilités sur les derrières de la retraite : celui-ci préféra faire une entrée tapageuse dans les rues d’Anvers, à midi, fifres sonnants, enseignes déployées (15). A la même heure, les troupes qu’il avait détachées d’Alost prenaient leur premier contact avec le deuxième régiment de la brigade (16). On les attendait et quelques salves bien dirigées suffirent à briser leur élan. Suivant l’expression d’un des fusiliers, les Allemands « tombaient comme des quilles » ; à chaque décharge. « Ça sifflait aussi autour de nos têtes », écrit un autre des combattants, qui exprime le regret de n’avoir pu « graisser » à ce moment sa baïonnette « dans le ventre des Boches ». Ce devait être pour plus tard. L’ennemi revenait en force et le commandant Varney crut bon d’appeler sa réserve, remplacée aussitôt à Melle par un bataillon de la réserve générale. « Il y eut là, dit le docteur Caradec, un certain canon qui fut mis en batterie par les Boches à 800 mètres des tranchées : il n’avait pas tiré son quatrième coup qu’on lui démolissait attelage et servants. La pièce ne put être enlevée qu’à la nuit ». En général, du reste, le tir ennemi, sensiblement trop long, nous fit peu de mal au cours de cette bataille : la ville elle-même souffrit peu et trois obus seulement frappèrent l’église. Vers six heures, l’attaque s’arrêta. La nuit tombait ; une brume légère traînait sur les champs et l’ennemi en profitait pour organiser la position ; tout en faisant mine de se replier, il demeurait à proximité, occupant les bois, les maisons, les haies, les « paillers », tous les obstacles du sol. Signes non équivoques d’une prochaine reprise d’offensive. Le commandant Varney, dont les contingents ont supporté le plus gros de la pression, ne s’y trompe pas et se tient sur ses gardes. Défense aux hommes de bouger : on mangera quand on pourra. D’ailleurs, on n’a rien à se mettre sous la dent. « Vers minuit seulement, dit le fusilier R…, je peux me procurer un peu de pain ; j’en offre à mon commandant, qui accepte avec plaisir ». La brume s’est dissipée, mais on n’y voit pus plus clair (17). Nuit noire partout, sauf sur Quatrecht , là-bas, où deux torches s’allument, des fermes qui brûlent. L’oreille tendue, on écoute. C’est un quart comme un autre qu’on fait sur terre au lieu de le faire en mer. Mais rien ne remue jusqu’à neuf heures. Brusquement, l’ombre se déchire : des obus à fusées lumineuses éclatent à quelques mètres des tranchées ; l’ennemi a reçu des renforts d’artillerie ; notre position va devenir promptement intenable. « Nous voyons les Boches, à la lueur des obus, qui se faufilent de tous côtés le long des haies et des maisons comme des rats. On tire dans le tas : on en abat à foison. Ils avancent toujours. Le commandant ne veut pas qu’on s’expose davantage : il donne l’ordre de lâcher Gontrode et de se replier un peu plus loin, sur Melle, derrière le talus du chemin de fer » (18). Dans le repli, nous perdons quelques hommes. Mais la position est excellente. À 60 mètres des tranchées, nos mitrailleuses ouvrent « un feu d’enfer » sur l’ennemi, qu’on a laissé approcher. Une magnifique charge des fusiliers achève sa déroute. Il est quatre heures du matin. À sept heures, nos patrouilles signalent que Gontrode et Quatrecht sont évacués : les Allemands n’ont même pas pris le temps de ramasser leurs blessés.

C’est un soin dont se chargent pour eux les fusiliers, en allant réoccuper Gontrode et non sans profiter de l’occasion pour faire une rafle de casques de boches (19). La brigade, entre temps, est passée sous les ordres du général Cappers , commandant la 7e division anglaise qui vient de débarquer à Gand où ses hommes ont été l’objet des mêmes ovations que nos marins. Ils leur ressemblent d’ailleurs. Eux aussi sont de race marine et s’en souviennent. L’œil clair, la démarche balancée, le fusil sous le bras ou tenu par le canon sur l’épaule à la manière d’une rame, ils défilent dans leurs uniformes couleur de goëmon, en sifflant le vieil air des bogs irlandais adopté par tout le Royaume-Uni :

It’s a long way to Tipperary,

It’s a long way to go…

« Il y a loin pour aller à Tipperary. Il y a loin… » On y arrive sans doute en passant par Gand, car les Tommies n’avaient jamais été plus gais. Ces belles troupes, qui marchaient au feu comme elles se fussent rendues à une joute d’aviron sur la Tamise, ne faisaient pas seulement l’admiration des Gantois : nos marins eux-mêmes se sentaient pour elles une tendresse inattendue ; l’ennemi héréditaire n’était-il pas devenu le plus solide de nos alliés ? « Ce sont pour nous de véritables frères », écrira le lendemain à sa famille un marin du Passage-Lanriec.

Renforcés par deux de leurs bataillons et les troupes belges du secteur, nous avions ordre de tenir sur nos positions précédentes dans la boucle de l’Escaut. Mais vers midi, après la visite d’un taube, l’ennemi prononçait une si vive attaque sur Gontrode et Quatrecht qu’à la fin de la journée il fallait recommencer la manœuvre de la veille et se replier derrière le talus du chemin de fer.

Du moins son offensive venait-elle une fois de plus se briser sur le glacis de cette redoute naturelle, défendue avec un remarquable acharnement par les trois bataillons du commandant Varney. Le reste de la nuit ne fut pas troublé : la relève des tranchées se fit normalement au petit jour, et les hommes qui le désiraient purent assister à l’office. C’était un dimanche. « J’ai été à la messe dans une petite église très jolie, écrit le marin F… , de l’île de Sein. La journée a passé très bien. Le soir, après souper, on se couchait. À peine dans la paille : « Debout, tout le monde ! »

Nous battions en retraite, et il était temps. L’inaction apparente de l’ennemi pendant cette journée du 11 s’expliquait par son désir de tourner la position et de nous cerner avec toutes ses forces dans la boucle de l’Escaut (20). Sur les deux rives du fleuve, en aval et au sud, serpentaient de longues files grisâtres. Devait-on s’exposer davantage ? Convenait-il de fournir à l’ennemi un prétexte pour bombarder Gand, ville ouverte, qu’il n’entrait pas dans nos intentions de défendre ? Et l’objectif principal n’était-il pas atteint, puisque notre résistance des jours précédents avait donné plus de quarante-huit heures d’avance à l’armée belge ? Le quartier général reconnaissait que nous avions rempli « sans défaillance » le mandat qu’il nous avait confié. Dès leur premier contact avec l’ennemi, les fusiliers marins s’étaient comportés avec la solidité, l’endurance de troupes éprouvées, en « vieux grognards », comme disait le fusilier R… À deux reprises, sous leur charge irrésistible, l’infanterie allemande avait plié (21). Ça promettait pour l’avenir.

Nos pertes étaient assez faibles cependant : une dizaine de tués, dont le lieutenant de vaisseau Le Douget, qui faisait le coup de feu dans la tranchée avec sa compagnie et qu’une balle avait frappé mortellement comme il se repliait vers le talus du chemin de fer, 39 blessés et un disparu, tandis que l’ennemi n’en avait pas été quitte, d’après le communiqué officiel, à moins de 200 tués et de 50 prisonniers (22).

Melle ne fut pas une grande bataiIIe, mais c’était une victoire, « notre première victoire », disaient orgueilleusement les hommes, – le premier chant de leur Iliade. Et les troupes qui avaient remporté cette victoire voyait pour la première fois le feu (23).

Elles venaient des cinq ports, principalement de la Bretagne, qui fournit à la marine de guerre les quatre cinquièmes de ses effectifs. Et la majorité de leurs éléments, à l’exception de quelques brevetés fusiliers, étaient des jeunes hommes, des apprentis fusiliers de dix-huit à vingt ans (24), prélevés dans les dépôts avant l’achèvement de leur instruction, mais solidement encadrés par des gradés de la réserve et de l’active. Les officiers eux-mêmes, sauf les commandants des deux régiments (capitaines de vaisseau Delage et Varney) qui avaient rang de colonels, et les commandants des bataillons (capitaine de frégate Rabot, Marcotte de Sainte-Marie et de Kerros – 1er régiment Janniot, Puglesi-Conti et Mauros – 2e, appartenaient une bonne part à la réserve de la flotte. Singulière armée au demeurant, composée presque tout entière de recrues et de brisquards, poils follets et barbes grises. Il s’y voyait jusqu’à des novices de la Compagnie de Jésus, le P. de Blic (25) et le P. Poisson (26), qui servaient comme enseignes, et un ancien député radical, le Dr Plouzané (27), qui servait comme médecin. Les barbes grises ne furent pas les moins éprouvées au début de la campagne. On leur en a fait un reproche.

Si tant d’officiers sont tombés, ce n’est point par vaine gloriole, encore moins, comme on l’a laissé entendre, par ignorance du métier militaire (28) mais parce que les chefs doivent prêcher d’exemple et qu’il n’y a pas deux manières d’apprendre aux autres à bien mourir. N’oublions pas qu’ils commandaient à des recrues, sans homogénéité, sans expérience, presque sans instruction. Le moral d’une troupe dépend de celui de ses chefs. « Si vous allez ne parlant à personne, triste et pensif, dit Montluc, quand tous vos hommes auraient cœur de lion, vous le leur ferez venir de mouton. » C’était bien l’avis des officiers de la brigade et de celui-là même qui commandait le 2e régiment, le capitaine de vaisseau Varney, « toujours sur la brèche, au rapport d’un témoin, poussant à pied jusqu’aux premières lignes et aux postes avancés, les dépassant même, comme à Melle … Et il est vrai, ajoute ce témoin, qu’il était alors en auto-mitrailleuse, mais … sur le marchepied, complètement découvert, pour donner confiance à ses hommes (29) ». Un des officiers de son régiment, le lieutenant de vaisseau Gouin (30), blessé au pied dans la même rencontre, refusait de se rendre à l’ambulance, tant que l’ennemi n’avait pas battu en retraite ; l’enseigne de 1ère classe Gautier (31) commandant un groupe de mitrailleuses, laissait arriver à 60 mètres une attaque allemande, « pour apprendre aux servants à ne pas gaspiller leurs munitions », et, blessé à la tête, disait : « L’essentiel, c’est que mes 502 balles aient toutes porté ».

Aussi bien le chef de ces braves, le contre-amiral Ronarc’h, avait-il fait, sur d’autres champs de bataille, ses preuves de manœuvrier : le hasard ni la complaisance n’avaient dicté le choix du ministre.

L’amiral Ronarc’h est Breton (32) : son nom guttural et puissant équivaut à un certificat d’origine. Et l’homme se révèle exactement tel qu’on l’imagine d’après son nom et ce qu’on sait de sa race : physiquement, sur un corps ramassé, trapu, large d’épaules, une tête rude, volontaire, aux plans accusés, très fine cependant, même imperceptiblement ironique, avec ces yeux des Celtes, un peu voilés, qui semblent toujours regarder très loin ou en dedans ; au moral, et suivant l’expression d’un de ses officiers, « un ajonc de falaise, une de ces plantes de grand vent et de terre pauvre qui s’incrustent aux fissures du granit et qu’on n’en arrache plus, l’opiniâtreté bretonne dans toute sa force, mais une opiniâtreté calme, réfléchie, extrêmement sobre de manifestations extérieures et qui concentre sur son objectif toutes les ressources d’un esprit merveilleusement apte à tirer parti des éléments les plus ingrats (33) ». Il est assez remarquable que tous les grands chefs de cette guerre soient des méditatifs, des taciturnes : l’opposition ne s’est jamais tant accusée entre l’action et la parole. Par ailleurs on a fait observer qu’il était peut-être dans la destinée de l’amiral Ronarc’h, – marin « très distingué » pourtant, puisque c’est son commandement des flottilles de la Méditerranée qui lui a valu ses étoiles et qu’il est l’inventeur d’un drague-mines adopté par la marine anglaise, – de combattre surtout « comme un soldat de la Guerre » : lieutenant de vaisseau et adjudant-major du commandant de Marolles, il fait partie de la colonne Seymour envoyée au secours des légations européennes que les Boxers assiègent dans Pékin. La colonne, trop faible, bien que composée de marins des quatre divisions navales européennes stationnées dans les eaux chinoises, est obligée de se replier en toute hâte vers la côte. C’est presque une déroute, au cours de laquelle les détachements des divisions alliées perdent un grand nombre d’hommes et toute leur artillerie de débarquement. Seul de la colonne, le détachement français ramena la sienne. Les galons de capitaine de frégate récompensèrent l’auteur de cette belle manœuvre stratégique : il avait trente-sept ans ; promu le 23 mars 1902, il était l’officier le plus jeune de son grade. À quarante-neuf ans, avec sa moustache grisonnante et son « bouc à l’américaine », c’est aujourd’hui encore le cadet de nos amiraux.

Charles LE GOFFIC (A suivre)

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