lundi 16 mai 2022

Guerre intestine dans l’armée algérienne

Les pouvoirs en perdition ont toujours les mêmes réflexes, une répression sauvage et implacable contre toute opposition, même la plus minime, et une volonté de contrôle total des populations. Dans cet objectif sont mobilisés notamment les médias et les tribunaux. Mais il faut évidemment aussi avoir la maîtrise de la force armée qui permet en dernier recours de se maintenir aux affaires. L’Algérie actuelle n’échappe pas à ces lois immuables.

Le régime est aux abois, et il s’agite sur la scène internationale pour tenter de faire oublier à son peuple le mépris dans lequel il le tient, avec la même caste qui confisque les richesses du pays à son seul profit depuis 1962. Pour autant, les loups se dévorant aussi entre eux, des luttes intestines se livrent au sein de l’armée pour en prendre le contrôle absolu.

Le comportement de l’actuel chef d’état-major (en fonction depuis le 23 décembre 2019), le général Saïd Chengriha, 76 ans (âge auquel il devrait être à la retraite si l’Algérie était un pays « normal ») illustre parfaitement la situation.

Les révélations de Guermit Bounouira, secrétaire particulier de son défunt prédécesseur, Ahmed Gaïd Salah, dans plusieurs vidéos, ont permis de jeter une lumière fort instructive sur la volonté de s’assurer de l’obéissance de la haute hiérarchie militaire par le général Chengriha, qui entend concentrer en ses mains l’ensemble du pouvoir militaire et partant détenir le pouvoir politique. Il doit néanmoins affronter encore ceux qui étaient aux affaires sous le règne du Président Bouteflika, et qui n’entendent pas abandonner la partie.

Pour asseoir son pouvoir personnel, le général Chengriha use des vieux ressorts des relations interpersonnelles. Aussi s’entoure-t-il d’affidés issus de sa région d’origine et des tribus qui y sont présentes, à savoir l’Est algérien et plus particulièrement les Aurès.

On a ainsi constaté l’intervention de changements sans précédents au sein du haut commandement de l’armée, avec la promotion d’officiers originaires de la région orientale de l’Algérie.

D’avril à août 2020, l’ensemble des directions relevant de l’état-major de l’armée et du ministère algérien de la Défense, les services secrets ou les autres directions techniques de l’armée, l’état-major de la gendarmerie, celui de  l’armée de l’air ont été confiés à de nouveaux généraux. Ainsi, dans la liste des dernières promotions, on retrouve un nombre très important d’officiers chaouis, originaires de Batna, de Biskra, de Guelma… qui sont venus remplacer, le plus souvent, des officiers supérieurs natifs de Kabylie, une région jugée beaucoup trop rebelle, ou située trop à l’ouest.

On notera, et pour ne citer que les postes les plus importants, que le général-major Houes Ziari, originaire de l’Est, a remplacé le général Ali Akroum, ancien patron du département organisation et logistique de l’état-major, originaire de Kabylie (et plus précisément de Boumerdès).

Le général-major Mohamed Salah Benbicha, originaire lui aussi de l’est algérien, a été nommé secrétaire général du ministère de la Défense général, en remplacement du général Abdelhamid Ghriss.

Autre poste stratégique livré par Saïd Chengriha à l’un de ses obligés « régionaux », celui du chef du Département des transmissions, systèmes d’information et guerre électronique du ministère de la Défense nationale algérienne, qui est revenu au général-major Farid Bedjghit (mort en novembre 2020), et qui a remplacé le général Abdelkader Lachkhem.

Le général-major Mahmoud Laraba a également été hissé aux fonctions de commandant des forces aériennes en remplacement du général-major Hamid Boumaïza, natif de Tizi-Ouzou en Kabylie.

Pour assurer son contrôle quasi-total, le général Chengriha a également marginalisé la Présidence de la République en faisant de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) la structure qui chapeautera l’ensemble du renseignement algérien. L’objectif est aussi, et cela est clairement indiqué, de disposer d’un organe efficace pour lutter contre « l’ennemi intérieur », comprendre le peuple qui pourrait entendre faire valoir ses intérêts. Une armée doit pourtant en principe défendre le pays contre les attaques extérieures…

En tout cas Chengriha accentue son pouvoir personnel. Il a nommé plusieurs officiers supérieurs à sa dévotion, lui permettant d’avoir la main sur l’ensemble du dispositif :  le général Said Djouhadi qui, outre son rôle auprès de Chengriha, dépend également du puissant général Mohamed Kaidi, l’ancien patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) en charge d’un service de préparation et d’évaluation des dossiers du renseignement au sein de l’institution militaire ; le commandant Hachmi, chef du protocole ; le commandant Hassim Mosli, à la tête du CES, une discrète cellule d’investigation.

Cette approche « globale » implique également que les forces de sécurité « intérieure » fassent l’objet d’une attention particulière. Ainsi et pour que ses visées hégémoniques ne trouvent aucun obstacle, le général Chengriha a procédé au remplacement, début août, du patron de la gendarmerie, le général Noureddine Gousmia, par un de ses proches le général Yaya Ali-Oulhdaj. Ce dernier dirigeait les forces de gendarmerie dans la troisième région militaire qui, face au Maroc, « gère » dossier du Sahara marocain (c’est-à-dire le complot séparatiste contre le Maroc) et dont le général Chengriha fut le patron pendant quatorze ans.

Ainsi les luttes de pouvoir sont-elles intenses au sein de l’armée et des pouvoirs publics car « l’ancien monde » n’a pas dit son dernier mot, pour preuve le fait que les révélations de Germit Bounouira, depuis la prison très sécurisée de Blida, n’ont pu fuiter qu’avec certaines complicités officielles, opposées au général Chengriha.

Doyen Jean-François Poli

  • Universitaire, avocat
  • Directeur des programmes de l’Observatoire d’études géopolitiques

 

 

Observatoire d'études géopolitiques
Observatoire d'études géopolitiqueshttp://www.etudes-geopolitiques.com/
L'Observatoire d’études géopolitiques (OEG) est un institut français ayant pour objet de contribuer à la promotion et au rayonnement de la recherche scientifique dans les différents domaines de la géopolitique et des relations internationales. Cette contribution, tant au plan national qu'international, s'appuie notamment sur l'organisation de colloques, de conférences, de tables rondes, de prestations intellectuelles en association avec la Faculté de droit de l’Université Paris Descartes, et divers instituts étrangers (Remald de Rabat, UOC de Barcelone, ECSSR d’Abou Dhabi) et organisations internationales (ISESCO, OIF…). Le siège de l’OEG est à Paris. L’institut a également un bureau pour le Proche-Orient à Beyrouth et des représentants ou des correspondants dans divers pays (Bruxelles, Djibouti, Egypte, Emirats arabes unis, Maroc, Roumanie…) L’Observatoire d’études géopolitiques est dirigé par Charles Saint-Prot et Zeina el Tibi en est la présidente déléguée. Les travaux sont supervisés par un Conseil scientifique.
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