Le mercredi 17 mai 1978, vers 10 heures du matin, la sonnerie du téléphone retentit dans le bureau du colonel Erulin, commandant le 2e régiment étranger de parachutistes (REP), dont le casernement se trouve au camp Raffali, en Corse :

Ici, le général Liron, de la 2e brigade parachutiste ; votre régiment passe en alerte « à six heures ».

Le délai est bien trop court. Il faudrait au moins trois fois plus de temps pour rassembler légionnaires et gradés, dispersés dans différents stages sur le continent ou partis en manœuvres dans les montagnes corses.

Pourtant, pour Philippe Erulin, le mot « impossible » n’existe pas. Après avoir servi comme lieutenant aux plus dures années de la guerre d’Algérie, le voici à la tête du plus prestigieux régiment de toute l’armée française, ce 2e régiment étranger de parachutistes, que l’on nomme le 2e REP, ou tout simplement le REP, puisqu’il est le seul de son espèce, le 1er REP ayant été dissous après le « putsch » des généraux d’Alger, en avril 1961, et jamais reconstitué.

La communication téléphonique du général Liron signifie pour le REP le début d’une aventure qui va aboutir, deux jours plus tard, à un saut opérationnel au cœur même de l’Afrique noire, dans cette province du Zaïre (l’ancien Congo belge) que l’on nomme aujourd’hui Shaba et qui était entrée dans l’histoire militaire en 1960 alors qu’elle portait encore le nom de Katanga.

 

Des hommes d’exception au service de la France

 

Par cette belle matinée de printemps corse, le colonel Erulin met aussitôt son régiment en alerte. Des unités comme la sienne, il n’en existe pas deux en France. Les hommes du REP sont différents des autres parachutistes, tout comme ils le sont des autres légionnaires ; ils additionnent les qualités de ces deux corps d’élite. On peut même dire qu’ils les multiplient. Lors de leur engagement, une sélection impitoyable permet de déceler les meilleurs de ceux qui sont prêts à donner cinq ans de leur vie, et, s’il le faut, leur vie même, au fanion vert et rouge de la Légion, leur nouvelle patrie. Issus de toutes les nations et de tous les milieux, ces hommes ont tous en commun la jeunesse, la force, le goût du risque, et surtout cette prodigieuse volonté de combattre sans laquelle il n’y aurait pas de troupes d’élite. Professionnels du combat, ce sont des soldats de métier tout autant que des soldats de fortune.

Depuis la fin des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, le REP a été profondément modifié dans sa structure. Le brevet de parachutiste n’est plus une fin en soi ; c’est une porte ouverte sur d’autres spécialités exigeant les mêmes qualités viriles. Une génération de cadres qui n’a connu que les conflits du temps de paix, comme ceux du Tchad ou du Liban, se veut aujourd’hui avide de techniques militaires nouvelles. Les spécialités les plus insolites deviennent une passion, vite partagée par tous dans un enthousiasme commun. Le REP, fort d’un millier d’hommes, regroupe une compagnie de commandement et cinq compagnies de combat. Chacune d’entre elles est spécialisée au plus haut degré. La première, entraînée au combat contre les chars, prétend qu’aucun blindage ne lui résiste ; la deuxième est une unité de montagne, familière du rocher et de la neige, hiver comme été ; la troisième, une compagnie amphibie, forme des nageurs de combat et peut débarquer sur n’importe quel rivage ; la quatrième regroupe des tireurs de précision et des spécialistes du sabotage. Quant à la compagnie d’appui, elle comprend une section d’engins Milan, une section de mortiers et, surtout, une section d’éclairage et de reconnaissance (la SER), dont tous les légionnaires et gradés sont capables de se lancer en chute libre et de tomber du ciel, avec une précision absolue, sur tout objectif opérationnel. Telle est l’unité qui va sauter sur Kolwezi le 19 mai 1978.

Mais que se passe-t-il à Kolwezi ?

 

Des « Tigres » à Kolwezi

 

Cette cité, totalement liée à l’activité de la société Gécamines, qui extrait le cuivre et les diamants, est un des points les plus sensibles de l’Afrique. La richesse du sous-sol, l’éloignement de la capitale — Kinshasa est à près de 1 500 km —, de vieilles tendances tribales séparatistes, tout cela facilite la tentative de désintégration de l’État zaïrois que mènent depuis l’ancienne province portugaise de l’Angola les exilés katangais, les militants du Front national de libération du Congo (le FLNC), hostiles au président Mobutu, les « conseillers » cubains, au nombre d’une vingtaine de mille, et quelques agents soviétiques bien décidés à pousser un nouveau pion sur l’échiquier africain.

L’année précédente, en 1977, une invasion katangaise a déjà été repoussée par les forces armées du Zaïre (les FAZ), et le président Mobutu lui-même e dirigé le combat, vite devenu légendaire, de Kamanloya, le 12 juin 1964.

L’alerte semble passée, mais malgré le calme apparent l’inquiétude demeure. Trois mille Européens vivent à Kolwezi. Ce sont surtout des familles de Français et de Belges travaillant, pour la plupart, à la Gécamines.

Le samedi 13 mai, à la veille des congés de la Pentecôte, la ville est soudain envahie de militaires en tenue camouflée qui engagent le combat contre les soldats des FAZ, vite obligés de se replier sur quelques points d’appui bientôt encerclés. Les agresseurs appartiennent au FLNC, et beaucoup sont des adolescents d’une quinzaine d’années. Arborant un insigne orné d’un tigre d’argent, ils sont supérieurement armés, en général de fusils d’assaut soviétiques Kalachnikov.

Dès leur arrivée dans Kolwezi, la poudre parle. Ces Katangais massacrent les hommes des FAZ qui tombent entre leurs mains et arrêtent des Européens, aussitôt accusés d’être des mercenaires. Très vite, l’atmosphère se tend. Les civils se terrent chez eux, s’attendant au pire. Un rien peut déclencher le massacre de tous ces Blancs, désormais considérés comme otages par les 4 000 Tigres du major Mufu.

A Kinshasa, le président Mobutu s’efforce de minimiser les événements de Kolwezi. Il prépare la riposte avec son chef d’état-major, le général Ba-Bia, et convoque les ambassadeurs, dont le plus conscient de la situation est sans nul doute le représentant de la France, M. André Ross.

Le chef d’État zaïrois établit un contact téléphonique avec le président français, M. Giscard d’Estaing. Même s’il se fait fort de régler l’affaire seul, M. Mobutu ne peut écarter l’hypothèse d’une intervention militaire étrangère pour sauver son pouvoir personnel et l’unité de la nation zaïroise. La menace soviéto-cubaine devient un argument décisif dans son appel à l’aide occidentale.

Sans plus attendre, l’attaché militaire à Kinshasa, le colonel Larzul, et le chef de la mission française d’assistance militaire, le colonel Gras, se mettent au travail pour préparer, « à tout hasard », un plan d’intervention aéroportée sur Kolwezi. Il serait sans doute souhaitable que d’autres puissances interviennent. Mais toutes se montrent réticentes, y compris les Belges, dont, pourtant, de nombreux ressortissants se trouvent menacés à Kolwezi.

Dans la ville livrée aux exactions des Tigres, la situation se dégrade le 15 mai et empire le 16. Ce jour-là, à 10 heures du matin, une compagnie de parachutistes zaïrois est larguée aux abords de Kolwezi. C’est un échec sanglant. Les Tigres répandent le bruit qu’il s’agit de paras européens et annoncent des représailles. En fait, les massacres commencent. Au hasard. Les soldats du FLNC sont ivres d’alcool et drogués au chanvre. Fous de rage, ils abattent tous ceux qu’ils considèrent comme suspects, qu’ils soient Noirs ou Blancs. Une deuxième compagnie de paras zaïrois, avec le capitaine Malule, saute sur Lubumbashi, au sud-est de Kolwezi, et progresse par la route en direction de la ville investie ; ces fidèles de Mobutu parviennent à reprendre l’aérodrome, mais ils ne pousseront pas plus loin. Leur attaque décuple la fureur des nouveaux maîtres de Kolwezi. Les massacres s’amplifient.

Le 17 mai, l’intervention française est décidée. Le REP est mis en alerte à Calvi, tandis que le président Mobutu, courageusement, se rend à l’aérodrome de Kolwezi, totalement libéré par les paras de Malule. On pourrait faire atterrir des renforts sur ce terrain, mais il se trouve à 5 km de la ville et tous les otages seraient probablement massacrés avant que leurs sauveteurs soient à pied d’couvre. La seule solution possible est donc de « sauter sur la fourmilière », aux abords immédiats de la cité. Deux zones de saut (dropping-zone) sont prévues : l’une au nord de la vieille ville et l’autre à l’est de la nouvelle ville, à proximité immédiate des premières habitations Kolwezi.

 

 

Un saut dans l’inconnu

Dans la nuit du 17 au 18 mai, les légionnaires parachutistes quittent par camions leur cantonnement et gagnent en trois heures de route de montagne l’aéroport où ils doivent embarquer à bord du DC-8. Le général Lacaze, commandant la 11e division parachutiste, annonce alors au colonel Erulin sa mission : Le REP a l’ordre de sauter sur Kolwezi pour délivrer les otages et empêcher de nouveaux mas¬sacres.

Les cinq jets arriveront en ordre dispersé à Kinshasa. Le colonel Erulin y est accueilli par le colonel Ballade, chargé de l’instruction technique des paras zaïrois. Le colonel Gras les rejoindra plus tard. Un briefing permet de mettre au point les détails de l’opération aéroportée.

Le 19 mai, à 7 heures du matin, les paras du REP sont prêts à embarquer. L’armée de l’air zaïroise devait mettre à leur disposition sept appareils. Finalament, il n’y en aura que cinq en état de vol : quatre Hercule C-130 et un Transall C-160.

Un contrordre annule l’opération, provoquant une immense déception chez les légionnaires parachutistes. Puis un second contrordre annule le premier : L’opération a lieu! Embarquez dans les avions !

Jamais les hommes du REP n’ont été aussi entassés. Le trajet, qui dure près de cinq heures, est épuisant. Le manque d’appareils n’a permis d’emporter que 500 paras ; 250 autres paras transiteront par Kamina et sauteront en deuxième vague.

Il est exactement 15 h 40 quand le largueur du premier appareil donne l’ordre tant attendu : Go !

Un homme s’élance dans le vide, aussitôt suivi par camarades. Cinq cents corolles blanches s’ouvrent dans le ciel de Kolwezi. Pour les otages, la fin du cauchemar. Le colonel Erulin atterrit du Cercle hippique, où il va aussitôt installer son poste de commandement. Déjà, les trois compagnies de combat qui ont sauté avec lui se rassemblent et se lancent à l’attaque. L’important, c’est de prendre les Tigres katangais de vitesse afin de les mettre hors d’état de nuire.

La 3e compagnie du capitaine Gausserès fonce au sud-est. Premier objectif, l’hôtel Impala, PC des rebelles. Les caves sont remplies de cadavres d’hommes et de femmes massacrés, entassés les uns sur les autres. Avec la chaleur, les corps sont déjà en pleine décomposition et l’odeur est telle que certains légionnaires en sont malades. Partout du sang, des débris humains, des mouches bourdonnantes. Puis la progression reprend dans les rues, où des chiens sont en train de dévorer les cadavres. Mais les paras n’ont pas le temps de s’attarder à regarder ce spectacle d’horreur. On leur tire dessus ! Au-dessus de leurs têtes, les balles sifflent en permanence.

La fusillade crépite. Il faut neutraliser, l’un après l’autre, les Tigres qui s’accrochent au terrain, soutenus par deux automitrailleuses. Ces véhicules blindés vont être détruits très rapidement par les légionnaires paras, qui, couverts par les tireurs de précision, s’avancent maintenant vers le faubourg indigène de Manika. Au fur et à mesure de la progression des hommes du colonel Erulin, des Européens surgissent des maisons où ils s’étaient cachés ; ils n’arrivent pas à croire qu’ils sont enfin libérés.

La 1ère compagnie du capitaine Poulet se dirige vers le sud, traversant la vieille ville en direction des deux lacs qui bordent le quartier résidentiel. Là aussi, les hommes du REP découvrent d’innombrables cadavres, des Africains pour la plupart. Ils sont également en putréfaction et beaucoup ont déjà les yeux mangés par les oiseaux. L’odeur, même en plein air, est insoutenable.

Au sud-ouest, la 2e compagnie du capitaine Dubos progresse vers l’hôpital, totalement saccagé par les rebelles. Des coups de feu et des rafales claquent, tandis que les Tigres décrochent après quelques résistances sporadiques.

La deuxième vague d’avions zaïrois qui arrive de Kamina, transportant la 4e compagnie du capitaine Grail, les mortiers du lieutenant Veran et la section d’éclairage du capitaine Halbert, parvient trop tard au-dessus de Kolwezi pour pouvoir procéder au largage. Il faut passer la nuit sur l’aéroport de Lubumbashi, tandis que les hommes des trois autres compagnies multiplient embuscades et patrouilles.

Le colonel Erulin a installé son P.C. au lycée français Jean-XXIII et contrôle parfaitement la situation dans toute la ville.

A l’aube du 20 mai, il va envoyer la SER vers le camp Forrest, au nord-est de la ville, et la 4e compagnie en bouclage à l’est de la nouvelle ville.

L’opération du REP se révèle une réussite totale.

Surgissent alors des paras-commandos belges qui décident l’évacuation totale de Kolwezi par les civils européens. Leur arrivée inattendue provoque quelques méprises, et des coups de feu sont même échangés avec les paras français. Heureusement, ces « bavures » ne feront pas de blessés.

Le lendemain, le colonel Erulin montera une opération sur l’agglomération de Metal Shaba, où les Tigres ont essayé de se regrouper. Tout sera rapidement réglé et la région de Kolwezi apparaît parfaitement calme quand arrive, le jour suivant, 21 mai, le président Mobutu, flanqué de l’ambassadeur français André Rom.

Avec des camions réquisitionnés sur place, les légionnaires parachutistes lanceront une brève opération, le 22 mai, sur Kapata, à une dizaine de kilomètres de Kolwezi. Et c’est fini. Les rebelles ont repassé la frontière de l’Angola. Deux cent cinquante d’entre eux ont été tués. Le bilan est de mille armes récupérées, dont quatre canons sans recul et quinze mortiers. Plus de deux mille Européens ont été sauvés de la mort affreuse qui a frappé plus de cent trente civils blancs, hommes, femmes et enfants.

Le REP a eu cinq tués et vingt blessés. Mais l’opération sur Kolwezi a prouvé que les légionnaires parachutistes sont dignes de leur devise : More Majorum (« Selon la coutume des Anciens »).