Von Arnauld de la Perière, un As des U-Boote de la Grande Guerre


Lorsqu’on parle des U-Boote allemands, les premières images qui nous viennent en tête sont les machines de la Seconde Guerre mondiale et de la bataille de l’Atlantique. Cependant, l’épopée des U-Boote a commencé pendant la Grande Guerre. Dotée tout d’abord de modèles primitifs, la marine impériale pari sur les submersibles pour faire la différence avec la Royal Navy et prendre le contrôle stratégique des mers et pouvoir contrer un blocus maritime. La Kaiserliche Marine compte seulement une trentaine de sous-marins en 1914 mais monte rapidement en puissance pour atteindre 345 submersibles à la fin de la guerre. Face à cette arme nouvelle, les alliés mettent quelques années afin de trouver des parades efficaces contre les sous-marins, telles que les grenades, l’hydrophone et filets anti-sous-marins. Parmi les pionniers des sous-marins allemands, un nom se démarque ; celui de Lothar von Arnauld de la Perière.

Un nom français pour un As allemand

Lothar est issu d’une famille aristocrate protestante d’origine française ayant émigrée en Prusse sous le règne de Frédéric II. Son aïeul vient proposer au souverain le service de son épée, comme il est courant à cette époque. La famille s’intègre à la noblesse prussienne, et il en résulte alors une dynastie militaire au service de l’état allemand. Le jeune Lothar n’échappe pas à la tradition, à 10 ans il rentre à l’école du corps des cadres de Wahlstatt puis intègre la marine allemande à l’âge de 17 ans. Il choisit le spécialisation « torpilleur » puis sert consécutivement sur le SMS Kurfürt Friedrich Wihelm, le Schlesien et le Schleswig-Holstein puis sur l’Emden, qui deviendra célèbre par la suite. Il est ensuite muté à un poste d’état-major à l’inspection de la marine, auquel il se trouve lorsque la guerre éclate. C’est en 1915, que von Arnaud décide de rejoindre l’Unterseeboot, par goût pour l’aventure et attrait de la nouveauté.

Commandant de l’U-35

Après sa formation, von Arnauld reçoit en novembre 1915 le commandement d’un sous-marin, l’U-35, bâtiment relativement moderne qui était sous les ordres depuis le début de la guerre du Kapitänleutnant Waldemar Kophamel. L’U-35 en bref, c’est 64,70 m de longueur, 878 tonnes avec pour armement quatre tubes lance torpilles de 500 mm à l’avant et à l’arrière et un canon de 88 mm puis de 105 mm sur le pont. Équipe de deux moteurs diesel moderne « GermaniWerft » 2 temps, 6 cylindres développant 925 ch et deux moteurs électrique « Siemens-Schuckert » pour la navigation en plongée. Il pouvait atteindre la vitesse de 16,4 noeuds en surface et de 9,7 noeuds en plongée, pour environ 8 500 km d’autonomie. Le bâtiment compte 35 membres d’équipage, dont 4 officiers.

U-35

Patrouilles et succès en Méditerranée

Von Arnauld rejoint en novembre 1915 la base de Cattaro, base navale austro-hongroise en Adriatique, d’où il va partir dorénavant à bord de l’U-35 pour croiser en mer Méditerranée. L’action navale des Empires Centraux en Méditerranée est entravée par la marine française puis italienne, les grandes unités restent confinées dans les ports, d’où l’utilisation des sous-marins. L’utilisation des submersibles permettent de perturber le ravitaillement et le transport de troupes des alliés.

Le 17 janvier 1916, von Arnauld appareille avec son équipage et coule 3 navires britanniques près de Malte. Le 22 janvier il doit rejoindre le port de Cattaro pour avarie moteur mais reprend la mer peu de temps après, début février von Arnauld tente de couler le SS Springwell mais échoue et se fait attaquer par le Q-Ship Weribee auquel il échappe. Les Q-Ship ou navire leurre sont des navires de petites tailles à l’apparence inoffensive mais qui dissimulent un armement lourd pouvant couler un sous-marin. Leurs cales sont remplies de tonneaux vides ou de bois pour leur permettre de flotter même après avoir subi des dégâts importants. Les Britanniques en équipent et en arment environ 180 pendant la guerre mais obtiennent des résultats mitigés car seulement 14 u-boote seront coulés par ces navires. Les Français arment aussi des bateaux pièges, souvent des cargos déguisés mais en moins grand nombre que les Britanniques. Malgré un bilan mitigé, la présence des Q-Ship a un effet psychologique sur les sous-mariniers allemands, les forçant à être plus prudent et à prendre plus de distance.

Le 23 février, il tente de couler l’Olympic, sister-ship du Titanic et du Britannic mais sans succès. Cependant l’U-35 se porte vers le navire de transport de troupes Provence et parvient à le torpiller. C’est un des pires drames maritimes pour la France pendant la Grande Guerre, plus de 1000 hommes périssent dans ce naufrage. Le navire n’étant pas escorté, ou sous la protection de patrouilleurs, les hommes à la mer se noient sans assistance. Von Arnauld à la vue de ce spectacle sera incapable de savourer sa victoire. Le lendemain, l’U-35 envoie par le fond le Giava puis le Masunda, deux navires britanniques. Le 29 février, il prend en chasse le HMS Primula et le torpille à quatre reprises. Le navire britannique, redoutable chasseur de sous-marins tente à plusieurs reprises d’éperonner l’U-35. La hardiesse du commandant britannique force le respect de von Arnauld qui ne parvient seulement à le couler après quatre tirs de torpilles.

En mars, l’U-35 appareille et cherche de nouvelles proies. Le 23, il repère le navire de transport britannique Minneapolis, le torpille mais celui-ci met deux jours à couler. Les secours ont le temps d’intervenir. On compte seulement 12 morts sur 190 personnels d’équipage.

L’U-35 est maintenu au port quelques mois pour procéder à des réparations et le remplacement du canon de 88 mm par un de 105 mm. Von Arnauld préfère utiliser la pièce d’artillerie plutôt que les torpilles. Il aborde un navire après un coup de semonce, lui somme de se rendre, les fait embarquer sur les canots. Après cela, il coule le navire à l’aide du canon, méthode beaucoup moins coûteuse en termes de vie humaine pour l’équipage adverse mais aussi plus économe en torpilles, équipement très cher et emporté en petite quantité, l’U-35 n’en emporte que six à son bord. Cependant, von Arnauld délaisse peu à peu cette technique à cause de la menace des Q-Ships. L’abordage de ce type de navire peut s’avérer très coûteux pour les sous-marins en surface où il est particulièrement vulnérable. Les détracteurs des Q-Ships affirment que c’est à cause de ce type de navire que la guerre sous-marine à outrance s’est intensifiée.

Rencontre du U-52 et du U-35 (en arrière plan) en Méditerranée.

Début juin, von Arnauld quitte le port de Pula pour une croisière très prolifique. En un mois, l’U-35 envoi par le fond une quarantaine de navires de nationalités variées : italiens, britanniques, français, norvégiens… Essentiellement des bateaux marchands avec lesquels il utilise la méthode de l’arraisonnement avec appui de la pièce d’artillerie. Au cours de cette croisière, il entre à Carthagène. Cette visite eu un grand retentissement, les Alliés demandant par la suite que le droit international qui autorise les navires belligérants à séjourner 24 heures dans un port ou eaux neutres soit levé pour les sous-marins. De plus, von Arnauld s’est rendu à Carthagène dans le but de remettre une lettre du Kaiser au roi Alphonse XIII d’Espagne. Cependant cette tentative de rapprochement avec l’Espagne sera vaine, et le pays refuse dorénavant la visite de navires allemands dans ses ports.

Fin juillet 1916, l’U-35 prend la mer pour croiser dans sa sphère habituelle en Méditerranée, de Gibraltar jusqu’à Malte. Lors de cette croisière qui dure un peu moins d’un mois, von Arnauld va attaquer et couler pas moins de 54 navires parmi lesquelles beaucoup de voiliers, vapeurs, et chalutiers, la plupart coulés avec la pièce de 105 mm situé sur le pont du sous-marin. Il utilise pendant cette campagne 900 obus et seulement 4 torpilles. Le commandant décrit cette croisière pourtant comme assez monotone :

Ma croisière record fut absolument terne et ennuyeuse. Elle dura trois semaines environ, du 26 juillet au 20 août 1916, et couvrit une vaste zone en Méditerranée. Cinquante-quatre navires furent coulés, ce qui était un record pour une seule croisière En rentrant à la base, j’avais l’habitude de hisser des petits pavillons trophées, un pour chaque navire coulé. Quand l’U-35 rentra à Pola avec cinquante-quatre pavillons en l’air, ce fut du délire. Et nous n’avions cependant eu aucune aventure sensationnelle, mais simplement la routine habituelle.

Nous faisions stopper le navire, l’équipage embarquant dans les canots, nous examinions les papiers du bateau, nous indiquions à l’équipage la route vers la terre la plus proche, et nous coulions notre capture.

Après cette croisière particulièrement rentable, l’U-35 continu à sortir régulièrement, courant septembre il coule une quinzaine de navires dont le Newby, bateau marchand britannique. Le 2 octobre 1916, il détruit le navire français Rigel au large d’Alger et le 4 octobre le Gallia, paquebot transatlantique français qui transporte des troupes. Pourtant averti de la présence d’un sous-marin dans les environs, ils ne voient pas la torpille arriver et elle traverse la soute à munitions provoquant une énorme explosion. Le navire coule en moins de quinze minutes, emportant avec lui 600 hommes. Le sous-marin ne reprendra pas la mer avant janvier 1917, et von Arnauld est décoré de la prestigieuse décoration « Pour le Mérite » pour ses exploits en mer.

Lors du mois de janvier, von Arnauld coule 6 navires dont 5 britanniques et un italien. Le mois suivant 16 autres encore, en majorité des voiliers et vapeurs. Le 31 mars, il rencontre le sous-marin français Circé, mais ne parvient pas à le couler. Jusqu’en mai 1918, date à laquelle von Arnauld est muté sur un autre sous-marin, il coule une cinquantaine de navires.

Von Arnauld quitte l’U-35           

Le commandant Von Arnauld totalise sur l’U-35 sur les 14 missions effectuées en mer Méditerranée, 195 navires coulés pour environ 446 708 tonnes. Ce bilan incroyable a pu être effectué car les conditions en mer Méditerranée y étaient plus favorables qu’ailleurs. En effet, l’Atlantique et la mer du Nord étaient plus étroitement surveillées et les bateaux en mer Méditerranée plus vulnérables sans escorte ou patrouilleur. De plus, von Arnauld a été peu confronté aux mesures développées contre les sous-marins, c’est à dire filets, Q-Ships en nombre, grenades anti sous-marines et filets. En effet, la Royal Navy invente en 1916 la grenade sous-marine, un baril d’explosif de 55 ou 140 kg conçu pour exploser sous l’eau à une certaine profondeur afin d’atteindre les sous-marins en immersion. A la fin de la guerre, ces grenades pouvaient exploser à une profondeur de 91 m, immersion maximale pour la plupart des sous-marins de cette époque.

Le 18 mai 1918, von Arnauld prend le commandement de l’U-139. Ce sous-marin est le premier de sa classe, un bâtiment moderne de 92 m de long, 1 930 tonnes pouvant atteindre 15 nœuds en surface et 7,6 nœuds immergé. Il est équipé de 6 tubes lances torpilles (4 l’avant, 2 à l’arrière), deux canons de 150 mm. Avec une autonomie de 31 000 km, ce sous-marin est conçu pour les missions de longues distances et compte 62 hommes à son bord.           

À bord du flambant neuf U-139, von Arnauld coule 5 petits navires dont le dernier durant la Grande Guerre, un chalutier portugais le 14 octobre 1918. À la fin de la guerre, son navire est confisqué et remis aux Britanniques pour destruction

Après la guerre

Après l’armistice, en 1919, von Arnauld rejoint le Corps-Franc créé par le capitaine de corvette Wilfried von Löwenfeld pour combattre les Spartakistes (un bataillon d’assaut portera son nom, le Sturmbataillon Arnauld de la Perière). Après sa dissolution, fin mai 1920, il réintègre la marine allemande puis enseigne à l’académie de marine turque à partir de 1931. Au début de la Seconde Guerre mondiale, von Arnauld est rappelé au service actif, commandant de la marine à Dantzig puis aux Pays Bas et en Belgique. Il est fait Konteradmiral en 1940 et prend le poste de commandant responsable de la zone Bretagne. Le 1er février 1941, il est promu Vizeadmiral et chargé de la zone sud. Cependant, le 24 février 1941 son avion s’écrase au décollage au Bourget et il décède. Von Arnauld est enterré avec les honneurs à l‘Invalidenfridhof de Berlin. Son record n’a jamais été égalé : 194 navires coulés représentant 453 716 tonneaux.    

 


Sources, pour en savoir plus :

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