12 septembre 1943, Gran Sasso – Benito Mussolini est libéré par un commando allemand.

Le dimanche 12 septembre 1943, dix planeurs allemands DFS 230 se posent près de l’hôtel Campo Imperatore, dans le massif du Gran Sasso, à environ 2 100 m d’altitude. Ils transportent une centaine d’hommes : des parachutistes de la Luftwaffe et un détachement de la Waffen-SS. Leur objectif est de reprendre Benito Mussolini, destitué le 25 juillet et détenu depuis lors par le gouvernement du maréchal Pietro Badoglio. L’opération, baptisée Eiche (« chêne »), dure moins d’une heure et ne donne lieu à aucun combat sur l’objectif.

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Le 24 juillet 1943, alors que les Alliés ont débarqué en Sicile deux semaines plus tôt et que Rome subit des bombardements, le Grand Conseil du fascisme se réunit en présence de Mussolini. Dans la nuit, il adopte l’ordre du jour présenté par Dino Grandi, qui demande la restitution au roi Victor-Emmanuel III des prérogatives militaires exercées par le chef du gouvernement. 19 membres votent pour, dont Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini. Le Grand Conseil n’a aucun moyen d’exécution : son vote n’a qu’une valeur politique, mais il fournit au souverain le prétexte qui lui manquait.

Le 25 juillet en fin d’après-midi, Mussolini se rend à la Villa Savoia pour une audience qu’il a demandée. Victor-Emmanuel III lui annonce son remplacement par le maréchal Badoglio. À la sortie, Mussolini est arrêté par un détachement de carabiniers commandé par le capitaine Paolo Vigneri, sur ordre transmis par le lieutenant-colonel Giovanni Frignani, et emmené dans une ambulance. Pour le roi, l’objectif est de dissocier la dynastie d’un régime devenu impopulaire.

Mussolini est d’abord retenu dans une caserne de carabiniers à Rome, puis transféré à Ponza, au large du Latium, à partir du 28 juillet. Le 7 août, il est conduit à La Maddalena, en Sardaigne. Le 28 août, un hydravion de la Croix-Rouge le ramène sur le lac de Bracciano, d’où il gagne les Abruzzes par la route. Après un court séjour à Assergi, au pied du massif, il est installé début septembre à l’hôtel Campo Imperatore, station de ski d’altitude accessible uniquement par téléphérique ou par un sentier de montagne. Une garde d’environ 200 carabiniers et policiers y est déployée, sous l’autorité de l’inspecteur de police Giuseppe Gueli et du lieutenant Alberto Faiola.

Le site est réputé inaccessible. C’est précisément cette réputation qui le rend identifiable une fois les recherches allemandes engagées.

L’armistice et l’occupation allemande

L’armistice entre l’Italie et les Alliés est signé le 3 septembre 1943 à Cassibile, en Sicile. Il est rendu public le 8 septembre, sans que des ordres clairs aient été transmis aux unités italiennes. La Wehrmacht déclenche aussitôt l’opération Achse : elle désarme l’armée italienne et occupe le nord et le centre de la péninsule. Le roi et Badoglio quittent Rome pour Brindisi. Le pays se scinde entre un Sud contrôlé par les Alliés et une zone occupée par les Allemands, situation qui débouchera sur une guerre civile.

Campo Imperatore est un haut plateau des Apennins, dans la province de L’Aquila, long d’une vingtaine de kilomètres et large de sept au maximum. Son altitude s’échelonne pour l’essentiel entre 1 500 et 1 900 m. Dépourvu d’arbres et d’habitat permanent, il est surnommé le « Petit Tibet ». Il est dominé par le Monte Camicia (2 564 m), le Monte Prena (2 561 m) et le Monte Aquila (2 495 m), et fait aujourd’hui partie du parc national du Gran Sasso e Monti della Laga.

L’hôtel Campo Imperatore, construit dans les années 1930, se situe au-dessus du plateau proprement dit, à environ 2 130 m, au terminus d’un téléphérique dont la station basse se trouve près d’Assergi.

Otto Skorzeny

Otto Skorzeny naît à Vienne le 12 juin 1908 dans une famille de tradition militaire. Ingénieur de formation, il pratique la Mensur, duel à l’escrime estudiantine codifiée dont il garde une cicatrice au visage. Il adhère en 1931 au NSDAP puis est membre de la SA (Sturmabteilung). 

En 1939, sa candidature à la Luftwaffe est rejetée : à 31 ans, il dépasse la limite d’âge des équipages et mesure 1,92 m. Il s’engage alors dans la Waffen-SS, où il sert d’abord dans des unités techniques et de maintenance. Il est nommé SS-Untersturmführer (sous-lieutenant) le 30 janvier 1941, prend part à la campagne des Balkans puis à l’invasion de l’Union soviétique au sein de la division SS Das Reich. Blessé et malade, il rentre en Allemagne fin 1942.

Le 28 avril 1943, il est promu SS-Hauptsturmführer (capitaine) et reçoit, sur proposition du RSHA, le commandement de l’unité spéciale de Friedenthal (Sonderverband z.b.V. Friedenthal), première formation de commandos de la SS. Il n’a alors aucune expérience d’opération spéciale.

Le 26 juillet 1943, au lendemain de la destitution de Mussolini, Skorzeny est convoqué à la Wolfsschanze, le quartier général de Hitler près de Rastenburg, en Prusse-Orientale. Il y rejoint cinq autres officiers. Selon son récit, Hitler demande lequel d’entre eux connaît l’Italie ; Skorzeny répond par l’affirmative et est retenu seul. Hitler lui assigne la recherche et la libération de Mussolini, avec consigne de secret absolu.

Skorzeny gagne Rome sous couverture. Une cinquantaine d’hommes de son unité y sont acheminés depuis l’Allemagne. Le commandement de l’ensemble revient à la 2e division de parachutistes, stationnée dans la région de Rome sous les ordres du General der Fallschirmtruppe Kurt Student.

Localiser le prisonnier

Le gouvernement Badoglio entretient la confusion : rumeurs d’attaque cérébrale et de convalescence dans un sanatorium du Nord, d’un transfert en Espagne. Pendant plusieurs semaines, les services allemands à Rome, dirigés par Herbert Kappler, ne parviennent pas à localiser le prisonnier.

Deux éléments les mettent sur la voie fin août et début septembre : l’observation d’un hydravion de la Croix-Rouge amerrissant sur le lac de Bracciano, et l’interception le 7 septembre d’un message codé faisant état de mesures de sécurité au Gran Sasso. Des vols de reconnaissance photographique confirment l’installation à Campo Imperatore.

Une attaque terrestre est écartée : trop lente, coûteuse en effectifs et facile à bloquer sur un téléphérique et un sentier de montagne. Un largage de parachutistes est également abandonné, les courants ascendants et la dispersion prévisible à cette altitude étant jugés trop risqués.

Reste le planeur. Le major Harald-Otto Mors, commandant le bataillon d’instruction de parachutistes de la 2e division, conçoit et dirige l’opération. Le plan combine deux volets : une colonne terrestre qu’il conduit lui-même pour s’emparer de la station basse du téléphérique et couper les lignes téléphoniques, et un assaut par planeurs sur l’hôtel, mené par l’Oberleutnant Georg Freiherr von Berlepsch.

Les photographies aériennes laissaient espérer une zone d’atterrissage plane derrière l’hôtel. Les officiers d’état-major du corps de parachutistes estiment néanmoins que l’espace est trop réduit et que les pertes seront lourdes. L’option est retenue faute d’alternative.

Un dernier élément est ajouté : le général italien Fernando Soleti, de la police de l’Afrique italienne, est contraint d’embarquer dans l’un des planeurs. Sa présence doit dissuader la garde d’ouvrir le feu.

Le 12 septembre

Peu après midi, 10 planeurs DFS 230, remorqués par des Henschel Hs 126, décollent du terrain de Pratica di Mare, au sud de Rome. Chaque appareil emporte neuf hommes et un pilote, soit une centaine de combattants au total, majoritairement des parachutistes. Skorzeny et ses hommes prennent place dans les 4e et 5e planeurs, avec Soleti.

La formation se disloque en route : les premiers remorqueurs effectuent une boucle au-dessus des Castelli Romani pour gagner de l’altitude, que Skorzeny fait sauter à ses appareils afin d’arriver en tête.

Vers 14 h 00, les câbles sont largués. En approche, les équipages constatent que le terrain repéré derrière l’hôtel est en pente et impraticable. Ils se rabattent sur la zone caillouteuse située devant le bâtiment. Les atterrissages sont brutaux ; un planeur s’écrase. Une dizaine d’Allemands sont blessés au cours de la phase de poser.

En contrebas, la colonne de Mors s’empare de la station du téléphérique. Deux Italiens sont tués dans cette phase : le garde forestier Pasqualino Vitocco et le carabinier Giovanni Natale. Deux autres carabiniers sont légèrement blessés par une grenade. Ce sont les seules pertes de l’opération.

Sur l’objectif, aucun coup de feu n’est tiré. Les carabiniers abandonnent leurs positions sans résister. Mussolini, qui a vu les planeurs arriver, aurait demandé depuis sa fenêtre qu’on ne tire pas ; Soleti donne le même ordre. Les commandos investissent l’hôtel et trouvent Mussolini à l’étage. Gueli fait remettre les armes de la garnison.

Le dialogue rapporté par Skorzeny (« Duce, le Führer m’envoie, vous êtes libre », auquel Mussolini aurait répondu qu’il savait son ami Adolf ne l’abandonnerait pas) ainsi que la scène du toast « au vainqueur » porté par l’officier italien, proviennent uniquement de ses mémoires.

Para allemand après la mission. Source : Bundesarchiv. Photo prise par Toni Schneiders (1920-2006).

L’évacuation

Reste à extraire Mussolini du plateau. Les reconnaissances ont montré qu’aucun appareil, hormis un avion à décollage et atterrissage courts, ne peut s’y poser. Un Fieseler Fi 156 Storch, piloté par le Hauptmann Heinrich Gerlach, pilote personnel de Student, se pose sur la bande sommairement dégagée devant l’hôtel.

Gerlach juge d’emblée le décollage avec un passager très aléatoire. Skorzeny exige d’embarquer également. L’appareil se retrouve avec deux passagers et une masse très supérieure à sa charge admissible. 12 hommes retiennent l’avion moteur à plein régime avant de le lâcher. Le Storch ne parvient pas à décoller sur la longueur disponible, heurte une pierre, bascule par-dessus le rebord du plateau et pique vers la vallée. Gerlach rétablit l’appareil à faible hauteur et met le cap au sud-ouest.

Il se pose à Pratica di Mare. Mussolini y embarque à bord d’un Heinkel He 111 pour Vienne, où il passe la nuit. Il gagne Munich le 13 septembre, y retrouve sa famille, puis rejoint Rastenburg le 14 septembre, où l’attend Hitler.

À Rastenburg, Hitler écarte l’idée d’un retrait de la vie politique que Mussolini dit préférer pour éviter une guerre civile, et lui impose la formation d’un nouveau gouvernement fasciste dans le nord de l’Italie. La République sociale italienne, dite République de Salò, est annoncée le 23 septembre 1943. Dépourvue de souveraineté réelle, elle accompagnera dix-huit mois d’affrontements entre partisans, forces de la RSI et troupes allemandes.

Skorzeny est promu SS-Sturmbannführer (commandant) dès le 12 septembre et reçoit la croix de chevalier de la croix de fer des mains de Hitler. Gerlach et plusieurs officiers du bataillon Mors sont également décorés. La propagande allemande attribue l’essentiel du mérite à Skorzeny, alors que la conception, le commandement et la majorité des effectifs de l’opération relèvent des parachutistes de la Luftwaffe. Mors, qui contestera cette version jusqu’à sa mort en 2001, restera largement ignoré du grand public.

Skorzeny mènera d’autres missions, dont l’enlèvement du fils du régent Horthy à Budapest en octobre 1944 et l’infiltration d’hommes en uniforme américain pendant l’offensive des Ardennes. Acquitté à Dachau en 1947, il s’évade en 1948 d’un camp d’internement et s’installe en Espagne, où il dirige un bureau d’ingénierie et entretient un réseau de relations dans plusieurs régimes autoritaires. Il meurt à Madrid en 1975. Les récits faisant de lui le gestionnaire d’un « trésor de guerre nazi » relèvent de la légende et ne reposent sur aucune source établie.

Le DFS 230

Le DFS 230, du nom de l’institut allemand de recherche sur le vol à voile (Deutsche Forschungsanstalt für Segelflug), transporte neuf hommes et un pilote. Sa première utilisation opérationnelle est l’assaut du fort belge d’Eben-Emael, sur le canal Albert, les 10 et 11 mai 1940.

L’appareil est également engagé en France contre le maquis du Vercors. Le 21 juillet 1944 au matin, 22 DFS 230 remorqués par des Dornier Do 17 décollent de Lyon-Bron et se posent vers 08 h 30 à Vassieux-en-Vercors, en plein jour et à proximité immédiate du village. Ils transportent environ 200 hommes du Fallschirm-Kampfgruppe Schäfer, formé de troupes disciplinaires, auxquels s’ajoutent des éléments du régiment Brandenburg. Une seconde vague, comparable, intervient le 23 juillet. L’assaut aéroporté, combiné à l’encerclement terrestre du plateau, provoque la destruction quasi totale de Vassieux et la mort de 73 civils et d’une centaine de résistants.

Ci-dessous, vidéo de propagande allemande.

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