Le 26 juillet 1757, près du village de Hastenbeck, au sud-est de la ville d’Hamelin (Hameln) sur la Weser, l’armée française du maréchal Louis Charles César Le Tellier, comte d’Estrées, bat l’armée d’observation composée de troupes hanovriennes, hessoises et brunswickoises que commande Guillaume-Auguste, duc de Cumberland, troisième fils du roi George II de Grande-Bretagne. L’affrontement, qui se solde par une victoire française, ouvre l’occupation du Hanovre et débouche, quelques semaines plus tard, sur la convention de Klosterzeven. La bataille est restée célèbre pour un épisode singulier : à un moment de l’action, les deux commandants en chef se crurent battus et donnèrent l’un et l’autre des ordres de repli. C’est finalement Cumberland qui abandonna le terrain, en bon ordre. Fait paradoxal, d’Estrées fut relevé de son commandement au lendemain même de son succès, au profit du maréchal de Richelieu.
La guerre de Sept Ans et l’invasion du Hanovre
La bataille s’inscrit dans la première année de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Le renversement des alliances de 1756 a rapproché la France de l’Autriche, de la Russie, de la Suède et de la Saxe, tandis que la Prusse de Frédéric II s’est liée à la Grande-Bretagne. Le Hanovre, principauté du nord-ouest de l’Allemagne, occupe une position particulière : son électeur n’est autre que George II, roi de Grande-Bretagne. Défendre le Hanovre revient donc, pour Londres, à défendre un patrimoine dynastique autant qu’un point d’appui continental.
Au printemps 1757, la France engage sur le théâtre allemand deux armées totalisant environ 100 000 hommes qui franchissent le Rhin en avril. L’objectif stratégique est double : conquérir les États du roi d’Angleterre en Allemagne du Nord et, en menaçant le flanc occidental de la Prusse, contraindre Frédéric II à dégarnir le théâtre de Bohême, où Prussiens et Autrichiens s’affrontent alors dans une série d’engagements (Lobositz en 1756, Prague et Kolin en 1757).
La première de ces armées, forte d’une trentaine de milliers d’hommes et commandée par Charles de Rohan, prince de Soubise, marche à travers l’Allemagne centrale et rejoint l’armée du Saint-Empire (la Reichsarmee) du prince de Saxe-Hildburghausen. Cette coalition sera écrasée par Frédéric II à Rossbach le 5 novembre 1757. La seconde armée, dite armée du Bas-Rhin, est confiée au maréchal d’Estrées et progresse vers l’électorat de Hanovre. C’est cette dernière qui livre la bataille de Hastenbeck.
Face à l’invasion, la défense du Hanovre est organisée autour d’une « armée d’observation » rassemblant des contingents allemands soldés par la Grande-Bretagne. Frédéric II, trop pressé sur ses propres frontières après sa défaite de Kolin le 18 juin 1757, n’est pas en mesure d’apporter un soutien substantiel ; il ne laisse d’abord que six bataillons prussiens, qu’il rappellera avant la bataille.

Les forces en présence
L’armée française du Bas-Rhin
L’armée du Bas-Rhin (Armée du Bas-Rhin) est placée sous le commandement du maréchal Louis Charles César Le Tellier, comte d’Estrées, arrière-petit-neveu de Louvois. Les effectifs communément retenus sont d’environ 50 000 fantassins et 10 000 cavaliers, soit près de 60 000 combattants, appuyés par 68 pièces d’artillerie lourde. Les états de bataille détaillés recensent en outre les canons de bataillon attachés à l’infanterie et quelques obusiers : selon la reconstitution du Project Seven Years War, l’armée alignait environ 84 bataillons et 83 escadrons, servis par 68 bouches à feu lourdes, 84 canons de bataillon et 8 obusiers.
Le commandement de d’Estrées s’appuie sur plusieurs lieutenants-généraux dont les noms reviennent dans le déroulé de la journée :
- François de Chevert, chargé de l’aile droite et du mouvement tournant décisif, à la tête des brigades de Picardie, de Navarre, de La Marine et d’Eu (les sources associent aussi le régiment d’Enghien à ce groupe), renforcées de douze compagnies de grenadiers et d’un rideau de troupes légères ;
- le marquis d’Armentières, qui conduit l’attaque contre Voremberg avec plusieurs brigades d’infanterie, la brigade suisse de Reding et quatre régiments de dragons combattant à pied ;
- le lieutenant-général de Contades, au centre, avec les brigades d’Orléans, de Vaubécourt, du Lyonnais et de Mailly ;
- le duc de Broglie, à l’aile gauche, dont les troupes achèvent encore de franchir la Weser près d’Hamelin la veille de la bataille ;
- Guerchy et Saint-Pern, qui mènent la première ligne de l’aile gauche contre le village de Hastenbeck ;
- le marquis de Poyanne (Pyanne), à la tête de la réserve de cavalerie, laquelle comprend notamment la brigade de Royal-Carabiniers.
L’armée d’observation alliée
L’armée d’observation est commandée par Guillaume-Auguste, duc de Cumberland, troisième fils de George II, déjà connu comme le vainqueur de Culloden (1746). Sa composition est majoritairement allemande : environ 60 % de troupes hanovriennes, 25 % de troupes hessoises (Hesse-Cassel), le reste fourni par le Brunswick, avec quelques éléments prussiens. Les six bataillons prussiens initialement présents sont rappelés par Frédéric II après Kolin, ce qui prive Cumberland d’une partie de son infanterie juste avant l’affrontement.
Les effectifs varient sensiblement selon les sources et selon que l’on compte ou non les garnisons et les services : entre 30 et 40 000 fantassins (voire 48 000 en incluant l’ensemble des troupes), 5 000 cavaliers et 28 canons lourds. Les ordres de bataille de terrain retiennent environ 48 bataillons d’infanterie, 45 escadrons de cavalerie, 5 compagnies de chasseurs (Jäger), une trentaine de pièces lourdes, quelques pièces légères et 6 obusiers. Parmi les subordonnés de Cumberland figurent le prince héréditaire de Brunswick-Wolfenbüttel, Charles-Guillaume-Ferdinand, et les colonels von Dachenhausen et von Breidenbach, qui joueront un rôle dans la contre-attaque de fin de journée.
L’écart d’effectifs et surtout de puissance de feu (l’artillerie française lourde étant plus du double de l’artillerie alliée) place Cumberland en position d’infériorité numérique et matérielle. Il compte pour compenser sur le terrain, qu’il choisit défensif et cloisonné.

La marche vers la Weser
Cumberland renonce d’emblée à défendre la ligne du Rhin, à l’ouest, pour se replier derrière la Weser. Ce choix contraint les Prussiens à évacuer leur place forte de Wesel et à abandonner la ligne de la Lippe dès le mois d’avril. Le duc concentre d’abord ses forces à Bielefeld, marque un temps d’arrêt à Brackwede, puis franchit la Weser au sud de Minden. Son idée directrice est d’utiliser la rivière et le chapelet de places fortes qui la jalonnent (Hamelin, Minden, Nienbourg, Brême) comme une barrière naturelle interdisant le passage aux Français.
Cette barrière présente toutefois une faille saisonnière décisive. Entre Münden et Hamelin, le niveau de la Weser peut descendre en été jusqu’à environ 80 centimètres, ce qui la rend guéable pour l’infanterie et la cavalerie, l’artillerie devant en revanche être passée par bacs. D’Estrées exploite précisément cette faiblesse.
Pendant la nuit du 7 juillet, une forte avant-garde française traverse la Weser aux abords de Beverungen, du côté de Blankenau, puis remonte la rive orientale et établit une tête de pont à Höxter. Le gros de l’armée franchit la rivière le 16 juillet. L’aile gauche du duc de Broglie demeure d’abord sur la rive occidentale pour couvrir les communications. Parallèlement, des détachements français élargissent la conquête : Emden, point d’accès britannique important sur la mer du Nord, est pris le 3 juillet ; Cassel tombe le 15 juillet.
Une fois l’armée française passée sur la rive gauche de la Weser, Cumberland n’a plus d’autre choix que de déployer ses troupes au sud d’Hamelin et d’accepter le combat, sans pouvoir compter sur le renfort prussien.
Le terrain
Le champ de bataille s’étend au sud-est d’Hamelin, autour du village de Hastenbeck, sur la rive gauche de la Weser. C’est un espace cloisonné, encadré au sud par les hauteurs boisées du Hellberg, à l’est par le massif du Schecken, à l’ouest par la Weser, et au nord par la rivière Hamel et son affluent la Remte. Les vues et récits d’époque décrivent un terrain difficile, coupé de ravins, de ruisseaux marécageux et de bois, peu propice aux grandes charges de cavalerie.
Cumberland articule sa position d’ouest en est. Son aile droite s’appuie sur la Hamel et se protège derrière le cours marécageux du ruisseau de Hastenbach. Le centre se déploie au nord du village de Hastenbeck, avec une batterie installée sur une hauteur dominant la localité. L’aile gauche comprend deux batteries retranchées, l’une au nord de la butte du Schmiedebrink, l’autre au nord-ouest de Voremberg, chacune protégée par des bataillons de grenadiers. Le flanc gauche extrême s’ancre sur l’Obensburg, colline boisée que le duc juge infranchissable par des troupes en ordre serré. En conséquence, il ne la défend que faiblement, avec trois compagnies de chasseurs déployées au sommet. Cette appréciation du terrain constituera son erreur majeure : le flanc gauche allié se trouve, de fait, en l’air.
De son côté, d’Estrées observe l’ensemble du dispositif depuis la hauteur du Bückeberg. Il constate que le ruisseau de Hastenbach gêne sérieusement toute progression contre l’aile droite adverse, et qu’une attaque frontale au centre, entre Hastenbeck et les pentes boisées de l’Obensburg, serait très coûteuse tant que la puissante batterie du secteur (le Kässiegsgrund) n’aurait pas été réduite au silence.
Le premier contact : la journée du 25 juillet
Les deux armées entrent en contact au matin du 25 juillet devant Hastenbeck. D’Estrées ordonne aussitôt à Chevert, qui commande l’aile droite, d’engager les troupes hanovriennes et de s’emparer du village de Voremberg. L’assaut échoue : Chevert ne parvient pas à déloger l’adversaire. Comme l’aile gauche du duc de Broglie achève encore de franchir la Weser près d’Hamelin, d’Estrées renonce à livrer bataille ce jour-là et reporte l’attaque au lendemain, le temps de rassembler l’ensemble de ses forces.
Cet échec du 25 juillet n’est toutefois pas stérile pour les Français. Il révèle un point faible dans le dispositif de Cumberland : il est possible de manœuvrer dans le dos de l’aile gauche alliée en empruntant une croupe située à l’est de Voremberg, qui conduit au Butebrink, et de là au sommet de l’Obensburg. Cette observation fonde le plan du lendemain.
Dans la soirée du 25 juillet, d’Estrées arrête son dispositif d’attaque. L’effort principal reposera sur un mouvement tournant contre l’aile gauche alliée, combiné à une pression générale sur le centre et le village de Hastenbeck.
Chevert reçoit la mission de s’emparer de l’Obensburg. Il dispose pour cela des brigades de Picardie, de Navarre et de La Marine (les sources ajoutent la brigade d’Eu à cette colonne de flanquement[1]), de 12 compagnies de grenadiers et d’un écran de troupes légères. Son attaque doit se déclencher à 09 h 00. L’aile droite, elle, doit s’ébranler dès 08 h 30 en direction de Voremberg, puis longer la lisière du bois vers les positions alliées. Pendant que l’aile droite assaille ces positions, le centre et l’aile gauche doivent progresser contre Hastenbeck.
L’artillerie, qui a déjà établi sa supériorité sur les pièces alliées, ouvrira le feu dès le point du jour pour réduire au silence les batteries adverses. Le terrain accidenté choisi par Cumberland interdisant les charges, toute la cavalerie est maintenue en réserve à l’extrême gauche et derrière le centre avec pour consigne d’appuyer l’infanterie et de déboucher dans la plaine une fois l’attaque principale portée.
La bataille du 26 juillet
L’ouverture : le feu d’artillerie et l’incendie de Hastenbeck
À l’aube, l’artillerie française ouvre le feu conformément au plan. Sa supériorité numérique et de calibre s’affirme rapidement : les batteries alliées sont contrebattues. Le petit détachement allié tenant Hastenbeck évacue le village, que l’artillerie française embrase peu après. La localité sera presque entièrement détruite au cours de la journée ; seuls l’église, le presbytère et une ferme échapperont aux flammes.
Le mouvement tournant de Chevert sur l’Obensburg
Chevert entame sa marche de flanc à l’aube avec ses quatre brigades. Vers 9 heures, sa colonne aborde l’Obensburg en trois colonnes de bataillons, la colonne de droite pointée sur le sommet. Le mouvement réussit : les trois compagnies de chasseurs qui gardent la hauteur sont vite accrochées dans un combat de tir puis au corps à corps, et débordées.
Lorsque Cumberland comprend que sa position est menacée à revers, il ne peut plus qu’ordonner à ses réserves stationnées à Diedersen de tenter de reprendre l’Obensburg. Il fait porter l’ordre par le capitaine du Plat aux colonels von Dachenhausen et von Breidenbach, postés au défilé au nord du Schecken, pour qu’ils avancent par Diedersen et attaquent les Français sur les hauteurs de Voremberg. Surtout, plusieurs bataillons de grenadiers qui protégeaient les batteries de Voremberg et du Schmiedebrink sont attirés dans le combat de l’Obensburg. Ils ne seront plus disponibles pour couvrir le centre au moment où s’y portent les attaques françaises principales . conséquence en chaîne qui pèsera lourd dans la suite de l’action.
Les attaques contre Voremberg et le centre
Une fois Chevert engagé sur l’Obensburg, le marquis d’Armentières lance son attaque contre Voremberg avec quatre brigades d’infanterie, renforcées de la brigade suisse de Reding et de quatre régiments de dragons mis à pied. Au centre, Contades franchit la butte du Schmiedebrink avec les brigades d’Orléans, de Vaubécourt, du Lyonnais et de Mailly, progressant vers les ravins situés entre l’Obensburg et Hastenbeck, et donne l’assaut à la batterie établie immédiatement au nord de la hauteur. La première ligne de l’aile gauche, conduite par Guerchy et Saint-Pern, avance de son côté en trois colonnes contre le village de Hastenbeck. D’épais nuages de poussière masquent une partie de ces mouvements tout en révélant l’avance générale de la ligne française.
La grande batterie alliée oppose une résistance sérieuse. Elle repousse plusieurs assauts par un feu nourri, mais, privée d’une partie de ses grenadiers de couverture, elle finit par être submergée : les deux batteries du secteur sont enlevées, l’une après l’autre, faute de défenseurs en nombre suffisant.
Le double malentendu et la retraite
C’est alors que se produit l’épisode le plus singulier de la journée. L’infanterie de réserve hanovrienne conduite par Dachenhausen et Breidenbach parvient enfin sur l’Obensburg et en reprend possession. Ce retour offensif provoque un flottement dans les rangs français, au point que, dans la confusion des mouvements et de la poussière, les deux commandements se croient l’un et l’autre en train de perdre la bataille. Des ordres de repli sont amorcés dans les deux camps.
Mais Cumberland, jugeant sa position d’ensemble compromise (son flanc gauche enfoncé, son centre entamé, ses réserves consommées), a déjà entamé le retrait de son armée. La reprise ponctuelle de l’Obensburg ne peut être exploitée : isolés, Dachenhausen et Breidenbach ne peuvent s’y maintenir. Le mouvement de repli allié, entamé avant que les Français ne se ressaisissent pleinement, permet néanmoins au duc de décrocher en bon ordre, sans être sérieusement inquiété dans sa retraite.
La bataille est une victoire française, mais une victoire étroite, obtenue davantage par la manœuvre de flanc et la supériorité d’artillerie que par une rupture nette du front. Le fait que Cumberland ait pu retirer son armée à peu près intacte pèsera sur l’appréciation que l’on portera, côté français, sur la conduite de la journée.
Les pertes
Les bilans divergent selon les sources, dans des fourchettes toutefois proches. Du côté français, on retient généralement de l’ordre de 600 tués et 700 blessés, soit environ 1 300 hommes hors de combat ; certains récits parlent, en chiffres ronds, d’un millier de tués et d’autant de blessés. Du côté allié, les pertes sont estimées autour de 1 400 tués, blessés et disparus. Au total, près de 3 000 hommes seraient restés sur le terrain. Ces ordres de grandeur situent Hastenbeck parmi les batailles de la guerre de Sept Ans aux pertes relativement contenues au regard des effectifs engagés ; reflet d’un affrontement décidé par la manœuvre plus que par une longue attrition frontale.
Les conséquences
Le remplacement paradoxal de d’Estrées
Le sort de d’Estrées constitue l’un des faits les plus commentés de l’épisode. Au lendemain même de sa victoire, le maréchal est relevé de son commandement au profit du maréchal de Richelieu, vainqueur de Minorque en 1756. La décision, prise à Versailles avant la bataille dans un contexte d’intrigues de cour, arrive après le succès, donnant à ce remplacement une allure d’ironie. Richelieu reprend la stratégie initiale : achever la prise de contrôle du Hanovre, puis se tourner vers l’ouest pour prêter la main aux Autrichiens engagés contre la Prusse.
La retraite de Cumberland et la convention de Klosterzeven
Après Hastenbeck, l’armée d’observation se replie vers le nord. À mesure qu’elle recule entre la Weser et l’Elbe, jusqu’à Stade, son moral se dégrade et sa cohésion se relâche. Acculé, Cumberland demande un armistice à Richelieu, qui le lui accorde.
La convention de Klosterzeven (également écrite Kloster Zeven) est signée dans les premiers jours de septembre 1757 — les sources divergent sur la date exacte, généralement située entre le 8 et le 10 septembre, l’acte étant conclu du côté de Bremervörde. Réduite à quelques articles, elle prévoit un armistice sous vingt-quatre heures, le renvoi des troupes auxiliaires de Hesse, de Brunswick, de Saxe-Gotha et de Lippe dans leurs foyers, le retrait de l’armée hanovrienne au-delà de l’Elbe, une garnison pouvant être maintenue à titre exceptionnel dans la place de Stade, et le repli des unités détachées. Elle consacre l’occupation du Hanovre par les Français.
La répudiation britannique et le retournement de 1758
La convention est de courte portée politique. Cumberland avait agi sur des instructions privées de son père George II, mais le gouvernement britannique désavoue l’accord et refuse de le ratifier. Le duc est rappelé et se retire des affaires militaires. Le commandement de l’armée alliée, reconstituée, passe alors à Ferdinand de Brunswick, qui reprend l’offensive et renverse la situation en 1758, chassant les Français d’une partie de leurs conquêtes. Hastenbeck n’aura donc pas eu les effets durables que la victoire française semblait promettre à l’été 1757.
L’affaire d’Hastenbeck
La bataille laisse enfin une trace singulière dans l’histoire militaire et politique française à travers ce que l’on a appelé « l’affaire d’Hastenbeck ». En mai 1758, le tribunal des maréchaux de France est saisi d’un litige opposant d’Estrées à son ancien maréchal-général des logis, le comte de Maillebois, auteur d’un mémoire mettant systématiquement en cause la conduite de son supérieur durant la campagne de 1757. Fort du soutien de l’opinion depuis sa victoire et son remplacement, d’Estrées démontre que ce mémoire s’inscrit dans une campagne de dénigrement et souligne la part de responsabilité de Maillebois dans les fautes tactiques qui permirent à l’armée hanovrienne défaite de se replier en sûreté. Maillebois est déclaré calomniateur et suspendu de ses charges. Au-delà de la querelle d’honneurs, l’épisode est parfois lu comme l’un des premiers symptômes des tensions et des faiblesses de commandement qui affecteront l’armée française durant la guerre de Sept Ans.
NOTES
- Une colonne de flanquement (ou troupe de flanquement) est une formation militaire secondaire qui marche parallèlement au corps principal d’une armée. Son rôle est de protéger le flanc exposé de la colonne principale, de surveiller les environs et d’empêcher l’ennemi d’attaquer par surprise sur le côté
Armement utilisé : côté français
La bataille de Hastenbeck oppose deux armées équipées selon les standards de la guerre linéaire du milieu du XVIIIe siècle : infanterie à fusil à silex et baïonnette, artillerie lisse à âme rayée absente, cavalerie de choc et troupes légères. L’inventaire ci-dessous détaille les principales catégories d’armes engagées.
Infanterie
- Fusil d’infanterie à silex modèle 1728. Arme de dotation de la ligne française à cette date. C’est une évolution du modèle réglementaire de 1717, révisé sous l’influence de Vallière et de son adjoint Reynier, puis modifié en 1743 et 1746. Il se reconnaît à sa crosse dite « pied de vache » (patte de vache), caractéristique du début du siècle, et à son canon à pans au tonnerre se prolongeant en partie ronde. Calibre d’environ 17,5 à 18 mm, longueur totale de l’ordre de 156 à 159 cm, masse voisine de 4 kg. La baguette en acier, standardisée à partir de 1743, remplace l’ancienne baguette en bois. Les principales fabrications proviennent de Saint-Étienne, Charleville et Maubeuge. Le tir se fait à la poudre noire, à partir d’une cartouche de papier contenant la charge et la balle de plomb ; la cadence pratique est de deux à trois coups par minute et la portée utile de l’ordre de 80 à 100 mètres.
- Baïonnette à douille. Fixée sur le canon, à lame triangulaire, d’une longueur de l’ordre de 40 à 45 cm. Elle permet au bataillon de conserver sa puissance de feu tout en pouvant recevoir ou porter le choc, et donne aux formations d’infanterie leur capacité au corps à corps.
- Armement des grenadiers. Les compagnies de grenadiers, employées en nombre dans la colonne de Chevert, portent le même fusil et la même baïonnette que la ligne ; la grenade à main, qui avait donné son nom au corps, n’a plus qu’un usage résiduel au milieu du siècle.
- Armes de commandement. Officiers et sous-officiers portent l’épée ; l’esponton (demi-pique) et la hallebarde restent en usage comme armes d’apparat et de commandement, servant notamment à aligner et à guider les rangs.
Artillerie
- Système Vallière (ordonnance du 7 octobre 1732). L’artillerie française de campagne relève, à Hastenbeck, du système mis en place par Jean-Florent de Vallière. L’ordonnance de 1732 fixe cinq calibres réglementaires pour les canons — 24, 16, 12, 8 et 4 livres, tirant respectivement des boulets d’environ 12, 8, 6, 4 et 2 kg — ainsi que des mortiers et pierriers pour le siège. Les pièces sont conçues comme un ensemble cohérent : la masse du tube représente environ 250 fois celle du boulet, et la charge de poudre les deux tiers du poids du projectile.
- Caractère du matériel. Le système Vallière se distingue par sa robustesse et sa puissance, mais aussi par sa lourdeur : il ne fait pas de distinction nette entre pièces de campagne, de place et de siège, ce qui limite la mobilité tactique de l’artillerie. Les tubes, en bronze, sont souvent richement ornés. Sur le terrain, ce sont surtout les calibres légers — pièces de 4 et de 8 livres, et pièces de 12 — qui accompagnent les troupes, les gros calibres étant réservés aux positions.
- Canons de bataillon et obusiers. Outre les 68 bouches à feu lourdes citées par les sources, l’armée française aligne un grand nombre de canons de bataillon (pièces légères attachées aux unités d’infanterie, de l’ordre de quatre-vingts) et quelques obusiers, destinés au tir courbe.
- Munitions. Boulets pleins pour le tir tendu à distance ; boîtes à balles (mitraille) pour le tir à courte portée contre l’infanterie ; obus pour les obusiers. À Hastenbeck, c’est la supériorité de cette artillerie, en nombre comme en calibre, qui réduit d’emblée au silence les batteries alliées et prépare les assauts d’infanterie.
Cavalerie et dragons
- Cavalerie de ligne. Armée de l’épée de cavalerie (arme de choc principale) et d’une paire de pistolets à silex ; certains cavaliers disposent d’un mousqueton ou d’une carabine. À Hastenbeck, le terrain cloisonné interdit son emploi en charge : elle est maintenue en réserve pour appuyer l’infanterie.
- Carabiniers. La brigade de Royal-Carabiniers figure dans la réserve de cavalerie ; ce corps d’élite est traditionnellement doté de carabines.
- Dragons. Fantassins montés, les dragons combattent aussi bien à cheval qu’à pied. Ils portent fusil ou carabine, baïonnette et sabre. À Hastenbeck, quatre régiments de dragons sont engagés à pied dans l’attaque de Voremberg, illustrant cette polyvalence.
Troupes légères
Des troupes légères servent d’écran à la colonne de flanquement de Chevert, éclairant la progression et engageant le combat de tirailleurs dans les bois de l’Obensburg. Elles sont armées, pour l’essentiel, du fusil à silex, avec un emploi plus dispersé que la ligne.
Armement utilisé : côté alliés (Hanovre, Hesse, Brunswick)
Infanterie.
- Les fantassins hanovriens, hessois et brunswickois sont dotés de fusils à silex à baïonnette à douille, de facture proche des modèles prussiens ou britanniques employés à l’époque. La comparaison la plus fréquente est faite avec le fusil britannique « Brown Bess », de calibre plus fort (autour de 19 mm) que le fusil français. Ces armes servent, comme partout, à partir de cartouches de papier, avec une cadence et une portée comparables à celles du fusil français.
- Chasseurs (Jäger). Les compagnies de chasseurs déployées sur l’Obensburg, et engagées ailleurs comme troupes légères, sont armées de carabines rayées (Büchse). Recrutées dans les milieux de forestiers et de chasseurs, elles offrent une précision très supérieure à celle du fusil lisse, au prix d’un chargement plus lent, ce qui les cantonne au combat de tirailleurs et à la défense du terrain difficile.
Artillerie.
L’artillerie alliée, nettement moins nombreuse que l’artillerie française, comprend des pièces de position lourdes installées en batteries retranchées et des canons de bataillon plus légers (de type pièce de 3 livres). Les sources retiennent de l’ordre de 28 à 30 pièces lourdes, quelques pièces légères et 6 obusiers. Ce sont ces batteries retranchées, notamment celles du Schmiedebrink et de Voremberg, qui opposent la résistance la plus tenace avant d’être submergées.
Cavalerie.
Armée, comme la cavalerie française, du sabre, de pistolets et parfois de carabines ; son rôle reste secondaire compte tenu du terrain.
Louis Charles César Le Tellier, comte puis duc d’Estrées (1695-1771)
Louis Charles César Le Tellier, marquis de Courtenvaux, comte (1739) puis duc d’Estrées (1763), dit le maréchal d’Estrées, est un officier général français né le 2 juillet 1695 et mort le 2 janvier 1771. Inspecteur général de la cavalerie et lieutenant général, il se distingue à Fontenoy en 1745, avant d’être élevé à la dignité de maréchal de France en février 1757. La même année, il remporte la bataille de Hastenbeck sur le duc de Cumberland, ouvrant l’occupation du Hanovre, mais il est relevé de son commandement au lendemain de ce succès au profit du maréchal de Richelieu. Rappelé plus tard au service, il participe à la campagne de 1762 qui s’achève par la défaite de Wilhelmsthal. Membre d’une lignée de grands serviteurs de l’État, il conjugue la carrière des armes et la vie des salons.
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Le maréchal d’Estrées appartient à l’une des familles les plus étroitement associées au gouvernement de la monarchie française au XVIIe siècle. Il est l’arrière-petit-fils du chancelier Michel Le Tellier et le petit-fils de François Michel Le Tellier, marquis de Louvois, le puissant secrétaire d’État à la Guerre de Louis XIV. Son père, Michel François Le Tellier (1663-1721), portait le titre de marquis de Courtenvaux (également orthographié Courtanvaux).
Le nom d’Estrées lui vient en revanche de sa mère, Marie Anne d’Estrées (morte en 1741), fille du maréchal-comte Jean II d’Estrées (1624-1707) et sœur cadette du maréchal-duc Victor Marie d’Estrées. Par cette double ascendance, le futur maréchal réunit l’héritage administratif des Le Tellier et la tradition militaire et maritime des Estrées. Sa parenté s’étend en outre, selon les généalogistes, à un frère de Sully ainsi qu’aux maisons de Neufville-Villeroy, de Robertet et de Briçonnet.
Il épouse en premières noces Anne Catherine de Champagne-La Suze, puis en secondes noces Adélaïde Félicité de Brûlart de Sillery de Puisieux.
Formation et débuts dans la cavalerie
Distingué dès l’enfance par les faveurs réservées à son rang, il est reçu chevalier de l’ordre de Malte le 4 mai 1697, alors qu’il n’a pas encore deux ans. Il entre au service en 1716 comme cadet dans la compagnie mestre de camp du régiment d’Anjou-Cavalerie, sous le nom de chevalier de Louvois. Il y obtient une compagnie dès le 8 mars 1717 et gravit ensuite les échelons de la cavalerie au fil des années suivantes. Il fait ses premières campagnes lors de la guerre de la Quadruple-Alliance, notamment au siège de Saint-Sébastien en 1719.
Devenu marquis de Courtenvaux, il sert pendant la guerre de Succession de Pologne (1733-1735). En 1733, il prend part au siège de Kehl, qui capitule le 28 octobre. Promu brigadier le 20 février 1734, il combat au fait d’armes d’Ettlingen le 4 mai, puis participe aux sièges de Philippsbourg (pris le 18 juillet) et de Worms (23 juillet). Le 1er avril 1735, il est promu maréchal de camp et quitte son commandement dans le régiment de Royal-Roussillon-Cavalerie.
En 1736, il est reçu dans la franc-maçonnerie. En mai 1739, à la mort du dernier maréchal d’Estrées, son oncle Victor Marie, il recueille par sa lignée maternelle le titre de comte d’Estrées, sous lequel il sera désormais connu.
La guerre de Succession d’Autriche et Fontenoy
La guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) marque l’affirmation de sa carrière. Inspecteur général de la cavalerie et parvenu au grade de lieutenant général en 1744, il s’illustre l’année suivante à la bataille de Fontenoy, le 11 mai 1745. Ce jour-là, l’armée française commandée par le maréchal de Saxe, en présence de Louis XV, affronte l’armée coalisée (britanniques, hanovriens, autrichiens et hollandais) que dirige le jeune duc de Cumberland. Le comte d’Estrées y commande des charges de cavalerie contre la célèbre colonne d’infanterie alliée qui progresse au cœur du dispositif français, et il figure parmi les lieutenants généraux engagés dans l’attaque finale qui, appuyée par l’artillerie, disloque cette colonne et emporte la décision.
Le fait mérite d’être noté : à Fontenoy comme à Hastenbeck douze ans plus tard, d’Estrées a le duc de Cumberland pour adversaire, la première fois dans une victoire française à laquelle il participe, la seconde comme commandant en chef vainqueur. Il prend part aux opérations qui suivent dans les Pays-Bas, dont le siège d’Ath en 1745, puis le siège de Mons en 1746. La même année 1746, il est fait chevalier de l’ordre du Saint-Esprit.
L’homme de cour et de salon
Entre deux campagnes, le comte d’Estrées mène la vie d’un grand seigneur cultivé. Il fréquente les salons littéraires de son temps et participe aux « Grandes Nuits de Sceaux » organisées par la duchesse du Maine en son château de Sceaux, où il est reçu dans le cercle des chevaliers de l’ordre de la Mouche à miel, société de divertissement mondain et littéraire. Cette double appartenance, au monde des armes et à celui des salons, est caractéristique d’une partie de la haute noblesse militaire du règne de Louis XV.
Au début de la guerre de Sept Ans, sa carrière atteint son apogée. Le 24 février 1757, il est élevé à la dignité de maréchal de France. C’est probablement à cette occasion que fut réalisé son portrait d’apparat par Louis-Michel Vanloo, où il porte l’insigne de l’ordre du Saint-Esprit.
Nommé commandant en chef des armées françaises en Westphalie, à la tête de l’armée du Bas-Rhin, il conduit l’invasion de l’électorat de Hanovre, possession continentale du roi de Grande-Bretagne George II. Après la prise de plusieurs places, dont Geldern, il fait franchir la Weser à son armée en exploitant l’étiage estival de la rivière. Le 26 juillet 1757, il bat à Hastenbeck, au sud d’Hamelin, l’armée d’observation hanovrienne et hessoise commandée par le duc de Cumberland. La victoire, obtenue par un mouvement tournant sur le flanc gauche adverse et grâce à la supériorité de l’artillerie française, ouvre la voie à l’occupation du Hanovre.
Le succès est cependant immédiatement suivi d’un revers personnel. Au lendemain de la bataille, d’Estrées est relevé de son commandement au profit du maréchal de Richelieu, vainqueur de Minorque. La décision, prise à Versailles avant même l’affrontement dans un contexte d’intrigues de cour, prend l’allure d’une disgrâce injuste. Elle donne lieu à ce que l’on a appelé « l’affaire d’Hastenbeck » : un long conflit d’honneur opposant d’Estrées à son ancien maréchal-général des logis, le comte de Maillebois, auteur d’un mémoire mettant en cause la conduite du maréchal durant la campagne. Porté devant le tribunal des maréchaux de France en 1758, le litige tourne à l’avantage de d’Estrées, soutenu par l’opinion, et Maillebois est déclaré calomniateur et suspendu de ses charges.
Disgrâce, retour et dernières années
Écarté du commandement actif, d’Estrées conserve toutefois une place éminente. Il est fait ministre d’État, généralement daté du 2 juillet 1758. Rappelé plus tard au service, il commande en 1762 aux côtés du maréchal de Soubise lors de la bataille de Wilhelmsthal, le 24 juin, où les Français subissent une lourde défaite face aux coalisés dirigés par Ferdinand de Brunswick. Cet engagement clôt sa carrière militaire de campagne.
En 1763, l’année du traité de Paris qui met fin à la guerre de Sept Ans, il est créé duc d’Estrées, à titre de duc à brevet, c’est-à-dire une dignité honorifique et non transmissible. Il porte également, parmi ses nombreux titres, ceux de trente-neuvième baron de Montmirail et de baron de Tigecourt.
Il meurt à Paris le 2 janvier 1771, à l’âge de soixante-quinze ans. Le musée Carnavalet conserve un portrait en médaillon du maréchal réalisé par le sculpteur Emmanuel Fontaine, et son effigie figure dans plusieurs collections, dont celles du Louvre et de musées de province.







