11 octobre 1424 : mort de Jan Žižka, chef de guerre hussite.

Le 11 octobre 1424, devant la petite place forte de Přibyslav, aux confins de la Bohême et de la Moravie, un vieil homme aveugle meurt au milieu de son armée. Il s’appelle Jan Žižka de Trocnov et du Calice. Il a sans doute plus de 60 ans. Depuis cinq ans, il commande les troupes hussites, et il n’a jamais été battu.

Žižka est un petit noble ruiné de Bohême du Sud, borgne depuis sa jeunesse, qui a vécu de brigandage avant de servir à la cour. Quand la révolution hussite éclate, en 1419, il a déjà l’âge où les hommes de guerre de son temps se retirent.

En 5 ans, il fait pourtant de paysans et d’artisans une infanterie capable d’arrêter la meilleure cavalerie d’Europe. Son arme est une invention de fortune devenue système : le Wagenburg, que les Tchèques nomment vozová hradba, le rempart de chariots. Derrière ces parois de bois roulantes, garnies d’armes à feu, ses hommes brisent les armées croisées comme celles de leurs rivaux de Bohême. 10 grandes victoires, de Nekmíř à Malešov, et aucune défaite.

Trocnov, une enfance de petit noble

Trocnov n’est pas un château. C’est un domaine agricole à une dizaine de kilomètres au sud-est de České Budějovice, une quinzaine d’hectares de champs et d’étangs. La famille qui l’exploite appartient à la petite noblesse rurale. Elle a des armoiries, une écrevisse, mais vit à peu près comme les paysans aisés du voisinage.

Jan y naît vers 1360. La date est une déduction : au printemps 1378, un acte de mariage cite parmi les témoins un « Jan dit Žižka de Trocnov », qui devait donc être majeur. Certains ont pensé qu’il s’agissait de son père, tant il paraît surprenant qu’un homme né à cette date fasse campagne jusqu’en 1424. Le doute n’a jamais été levé. Žižka, en tout cas, n’est pas un nom de famille. C’est un surnom que lui seul porte ; son frère Jaroslav et sa sœur Anežka ne l’ont pas.

Il est encore jeune quand il perd un œil. On ne sait ni comment ni dans quelles circonstances. Les années qui suivent sont celles d’un lent naufrage. Il se rend à Prague en 1381 pour régler la succession du domaine. Il épouse une certaine Kateřina, puis vend le champ qu’elle lui avait apporté en dot. Les dettes s’accumulent, les terres partent une à une, et Trocnov finit par lui échapper.

Après 1384, son nom disparaît des archives pendant 20 ans. Il a probablement loué son épée, comme beaucoup de nobles sans terre. Aucun document ne permet de suivre sa trace.

Le brigand

Il reparaît en 1406, et c’est dans un registre criminel. Le greffe des Rosenberg, la plus puissante famille de Bohême du Sud, le range parmi les brigands de grand chemin. Žižka s’est déclaré l’ennemi d’Henri de Rosenberg et de la ville royale de České Budějovice. On ignore ce qu’il leur reproche. Peut-être la perte de son bien : dans cette région, les grands domaines seigneuriaux et ceux de l’Église s’étendent pendant que les petits nobles s’endettent.

Il a rejoint la bande d’un certain Matěj, que ses hommes appellent le Chef. On dort dans une ferme, dans un moulin, chez une femme complice, ou simplement dans les bois. On vole, on rançonne, on attaque des bourgades, on paie des espions. Žižka prend part aux coups de main et tue au moins un homme, un serviteur des Rosenberg. Des seigneurs en guerre contre cette famille viennent le trouver et marchandent son aide pour surprendre un château ou une ville.

La bande finit mal. Plusieurs compagnons sont pris, mis à la torture et exécutés. Matěj est du nombre. Žižka, lui, s’en sort. Au printemps 1409, le roi Venceslas IV intervient pour mettre fin à sa querelle avec Budějovice. Le 27 juin, il lui accorde une lettre de grâce où il le dit fidèle et aimé, et il ordonne à la ville de lui pardonner à son tour. Un seigneur morave, Jan Sokol de Lamberk, aurait plaidé sa cause.

C’est avec ce protecteur qu’il part l’année suivante pour la Pologne. Le roi Ladislas Jagellon et le grand-duc de Lituanie affrontent l’ordre Teutonique. Le 15 juillet 1410, ils écrasent les chevaliers à Grunwald, l’une des plus grandes batailles du Moyen Âge. Žižka y était-il ? C’est probable, non certain. On le retrouve en revanche peu après dans la garnison de Radzyń, qu’il défend contre les Teutoniques.

De ces années, il garde un savoir que la guerre des chevaliers n’enseigne pas : l’embuscade, la ruse, l’art de choisir son terrain et de disparaître quand la partie est perdue.

Le portier du roi

Le brigand gracié devient homme de cour. On le retrouve à Prague au service de Venceslas IV, parmi les familiers du roi. Une tradition plus tardive en fait même le chambellan de la reine Sophie, qu’il aurait escortée jusqu’à la chapelle de Bethléem pour y entendre prêcher Jan Hus.

Un détail donne chair à cette période. À l’automne 1414, un portier du roi prénommé Janek, et borgne, achète une maison rue Na Příkopě. Deux ans plus tard, il la revend pour une autre, plus modeste, dans la Vieille Ville. Tout indique que ce portier est Žižka.

Il a alors plus de 50 ans. On ne sait pas à quel moment les sermons de Hus l’ont gagné. Mais lorsque Prague se soulève, à l’été 1419, il est au premier rang.

Prague, été 1419

Le 6 juillet 1415, à Constance, le concile fait brûler Jan Hus, prêtre et maître de l’université de Prague. Il dénonçait depuis des années la richesse du clergé et le trafic des indulgences. Il était venu se défendre, muni d’un sauf-conduit du roi des Romains Sigismond de Luxembourg. Le sauf-conduit n’a servi à rien, et la Bohême ne le pardonnera pas à Sigismond.

Les partisans de Hus se reconnaissent à un geste : ils communient sous les deux espèces, le pain et le vin, pour l’ensemble des fidèles, laïcs comme prêtres. Le calice devient leur emblème. Très vite, deux courants se dessinent. Les modérés, bourgeois de Prague et seigneurs, veulent une Église réformée. Les radicaux veulent une société refaite selon l’Évangile. Ils se rassemblent sur les collines de Bohême du Sud, où ils fonderont bientôt une ville, Tábor.

Le 30 juillet 1419, une procession conduite par le prêtre Jan Želivský s’arrête devant l’hôtel de ville de la Nouvelle Ville de Prague. Elle réclame la libération de hussites emprisonnés. Les conseillers refusent. La foule force les portes, monte à l’étage et les jette par les fenêtres. Žižka est parmi ceux qui donnent l’assaut.

Le roi Venceslas meurt 17 jours plus tard. La couronne revient à son frère Sigismond, roi de Hongrie, l’homme du sauf-conduit trahi. Les hussites refusent de le reconnaître.

L’automne se passe en combats de rue entre les insurgés et les troupes de la reine. Le 13 novembre, les Pragois signent une trêve et rendent aux royalistes la forteresse de Vyšehrad. Žižka n’accepte pas ce marché. Il quitte la capitale avec ses fidèles et gagne Plzeň, que tiennent alors les radicaux.

Au printemps suivant, la bulle du pape Martin V est proclamée à Wrocław : c’est la croisade contre les hérétiques de Bohême. Il y en aura 5 en 11 ans. Face à elle, les hussites résument leur cause en quatre articles : la parole de Dieu prêchée librement, la communion sous les deux espèces, un clergé sans richesses ni pouvoir temporel, les péchés publics punis.

Sept chariots à Nekmíř

À Plzeň, Žižka fait la guerre qu’il connaît, celle des coups de main. Ses adversaires sont les seigneurs catholiques de la région, ligués contre la ville. En décembre 1419, il assiège le fortin de Nekmíř, au nord de Plzeň, quand le seigneur Bohuslav de Švamberk tombe sur lui avec des forces très supérieures : 2 000 hommes, dit-on, contre 400.

Žižka n’a ni le nombre ni les armures. Il a sept chariots et quelques armes à feu. Il range les voitures, y abrite ses hommes, fait tirer, tient bon, puis se dégage. C’est la première fois que l’on voit, dans cette guerre, des chariots servir de rempart.

La digue de Sudoměř

En mars 1420, Plzeň n’est plus tenable. Žižka négocie un départ libre et prend la route de Tábor avec 400 personnes, hommes, femmes et enfants, 12 chariots et 9 cavaliers. Les royalistes ont promis de le laisser passer. Ils se lancent à sa poursuite.

Ils le rejoignent le 25 mars près du village de Sudoměř. Žižka a eu le temps de choisir son terrain, un pays d’étangs. Il barre une digue étroite avec ses chariots. D’un côté, l’eau. De l’autre, le fond boueux d’un étang que l’on vient de vider. Les cavaliers, 5 fois plus nombreux, ne peuvent ni le contourner ni charger de front en masse.

Les chevaliers de Saint-Jean venus de Strakonice attaquent les premiers, droit sur la digue. Ils sont repoussés avec de lourdes pertes. D’autres tentent de passer par l’étang asséché. Les chevaux s’enlisent. Les hommes mettent pied à terre et s’enlisent à leur tour, alourdis par le fer. Les fantassins hussites sortent alors de leur abri et les achèvent au fléau.

La nuit tombe, le brouillard se lève. Les royalistes renoncent. Žižka a perdu 3 chariots et l’un de ses compagnons, le seigneur Břeněk de Švihov, mais il reprend sa route. En Bohême, la nouvelle fait son chemin : des gens à pied ont tenu contre des chevaliers.

Capitaine de Tábor

Tábor a quelques semaines d’existence. Sur un promontoire fortifié, des milliers de fidèles venus des campagnes ont mis leurs biens en commun. Ils s’appellent frères et sœurs, rejettent la plupart des rites de l’Église et attendent un monde nouveau. La communauté se donne 4 capitaines. Žižka est l’un d’eux, avec Mikuláš de Hus, Zbyněk de Buchov et Chval Řepický de Machovice.

Il lui revient de faire de ces paysans des soldats. Il les exerce, les arme de ce qu’ils savent manier et cherche ce qui lui manque. Dès le début d’avril, un raid de nuit sur Mladá Vožice lui livre des chevaux et des armures : de quoi monter une première cavalerie.

La colline de Vítkov

En juin 1420, Sigismond arrive devant Prague à la tête de la croisade. Les croisés sont bien plus nombreux que les défenseurs. Prague a appelé Tábor au secours. Žižka rentre en sauveur, sous la bannière au calice, dans la ville qu’il avait quittée avec dépit 6 mois plus tôt. Sigismond ne veut pas donner l’assaut aux murailles. Il veut affamer la ville. Il lui faut pour cela couper la route de l’est, et cette route passe au pied d’une longue colline plantée de vignes, Vítkov. Žižka y fait élever en hâte des retranchements de bois, de pierre et de terre, bordés de fossés.

Le 14 juillet, en fin d’après-midi, plusieurs milliers de cavaliers de Misnie et d’Autriche franchissent la Vltava et montent vers la colline. L’arête est si étroite qu’ils ne peuvent avancer que sur un front de quelques hommes. En haut, les défenseurs ne sont qu’une poignée, quelques dizaines tout au plus, hommes et femmes, armés de fléaux et de quelques armes à feu. Ils reculent pied à pied.

Au moment où le fortin va céder, un renfort sort de Prague, grimpe à travers les vignes et tombe sur le flanc des assaillants. Les cavaliers sont pris entre cette attaque et la pente raide du versant nord. La panique fait le reste. Ils dévalent la colline, et plusieurs se noient dans la rivière.

4 à 500 croisés restent sur le terrain. Le blocus est manqué. Sigismond se fait couronner roi de Bohême à la cathédrale Saint-Guy, le 28 juillet, puis lève le camp. La colline s’appelle depuis Žižkov.

La guerre sans merci

À la fin d’août, les Taborites rentrent chez eux. Žižka passe l’automne en Bohême du Sud, contre les Rosenberg, ses ennemis de toujours, et contre les villes restées catholiques. Il n’est pas à Prague quand les hussites battent une seconde fois Sigismond sous Vyšehrad, le 1er novembre.

Cette guerre ne connaît pas de quartier, d’un côté comme de l’autre. En novembre, la ville de Prachatice refuse d’ouvrir ses portes. Elle est prise d’assaut. Les hommes sont massacrés, les femmes et les enfants chassés. Žižka fait enfermer 85 prisonniers dans l’église et ordonne d’y mettre le feu.

Le Wagenburg, forteresse qui roule…

1421, l’année terrible

L’hiver et le printemps 1421 sont ceux de la conquête. Žižka parcourt l’ouest et le nord du royaume. Le monastère de Kladruby tombe en janvier. Plzeň résiste, et il doit se contenter d’une trêve. À la mi-mars, il est devant Chomutov.

La ville discute encore sa reddition quand les assaillants y pénètrent. On comptera quelque quinze cents morts dans les rues. L’effroi fait le reste : les villes voisines ouvrent leurs portes sans combattre. Beroun est emportée le 1er avril.

En mai, Litoměřice lui échappe. Plutôt que de tomber entre ses mains, les habitants préfèrent se donner aux Pragois. Žižka s’empare non loin de là d’un petit fortin, le fait rebâtir et l’appelle Kalich, le Calice. Désormais, il signe Jan Žižka du Calice. De toute la guerre, c’est le seul bien qu’il prendra pour lui. Ses pairs se taillent des domaines ; lui n’en veut pas d’autre.

Au début de juin, les états de Bohême et de Moravie se réunissent à Čáslav. Ils déclarent Sigismond indigne du trône et confient le royaume à un gouvernement de vingt membres. Žižka y siège pour Tábor. L’assemblée décide aussi que tout habitant devra répondre à l’appel aux armes, non plus pour servir un seigneur, mais pour défendre le pays.

C’est le moment où il se retourne contre les siens. À Tábor, des prédicateurs en sont venus à nier que le Christ soit présent dans le pain et le vin. On les appelle Picards. Pour Žižka, qui se bat pour le calice, c’est un blasphème. Il en fait brûler plusieurs dizaines, à portée de vue des remparts, devant leurs parents et leurs amis. À l’automne, il traque jusque dans une île de rivière un groupe plus extrême encore, les Adamites, et l’extermine.

Car cet homme qui fait la guerre à l’Église de Rome est, en matière de foi, un conservateur. Il veut une chrétienté purifiée, pas une autre religion.

L’aveugle

Au début de l’été, il met le siège devant le château de Rabí, dans le sud-ouest. C’est là qu’il est frappé à l’œil qui lui reste par une flèche ou un éclat de bois arraché à un arbre par un projectile. On le transporte à Prague, où les médecins ne peuvent rien faire. Il perd la vue définitivement.

Ses ennemis s’en moquent et parlent de l’aveugle qui conduit des aveugle mais ils déchantent vite car Žižka garde son commandement. Il se fait décrire le terrain par ses lieutenants, les pentes, les étangs, les chemins, et décide d’après ce qu’on lui dit. Ses plus belles batailles sont devant lui.

À l’automne, une deuxième croisade entre par l’ouest et assiège Žatec. Elle se disperse à la seule nouvelle que les hussites approchent. En novembre, c’est Žižka qui se trouve en difficulté. Accroché dans la région de Plzeň par des forces très supérieures, il se réfugie avec 1 800 hommes sur la colline de Vladař. Il y tient 3 jours derrière ses chariots. Puis, de nuit, il fait atteler et descend. Les voitures roulent, tirent, couvrent la colonne. Pour la première fois, le rempart a marché.

La nuit de Kutná Hora

Sigismond arrive enfin, en décembre, par l’est. Il amène une grande armée, des Hongrois surtout, des Autrichiens, des Moraves, des Silésiens, commandée par un condottiere florentin, Pippo Spano. Les hussites, cette fois réunis, Pragois, Taborites et gens de Bohême orientale, sont peut-être quinze mille. Les croisés sont plusieurs fois plus nombreux.

Žižka va à leur rencontre et s’installe devant Kutná Hora, la ville des mines d’argent. Les bourgeois, allemands pour la plupart, lui ont promis fidélité. Il leur confie ses vivres et laisse une petite garnison dans les murs. Le 21 décembre, il range ses chariots dans la plaine et repousse l’une après l’autre les charges de la cavalerie hongroise.

C’est alors que la ville le trahit. Les habitants se jettent sur les hussites restés à l’intérieur, les tuent et ouvrent les portes au roi. À la tombée du jour, Žižka est cerné de toutes parts, sans ravitaillement, en plein hiver. Sigismond le tient.

Il ne lui laisse pas le temps d’en profiter. Au cœur de la nuit, les chariots s’ébranlent en colonne, droit sur le camp royal. Ils avancent pas à pas, en tirant de toutes leurs armes. Dans l’obscurité, le fracas et les éclairs des armes à feu jettent la confusion chez les croisés. La colonne crève leur ligne et se reforme en carré de l’autre côté. Au matin, Sigismond croit l’ennemi en fuite. Il ne le poursuit pas.

Žižka se retire sur Kolín, y reçoit des renforts et revient. Le 6 janvier 1422, il tombe sur les croisés à Nebovidy. Cette fois, c’est Sigismond qui fuit. Il incendie Kutná Hora derrière lui. Les hussites le talonnent, bousculent son arrière-garde à Habry, le rejoignent le 10 janvier à Německý Brod. Les fuyards se pressent sur la Sázava gelée. La glace cède sous le poids des cavaliers en armure ; des centaines se noient.

La victoire s’achève dans le sang. Německý Brod parlemente encore avec Žižka quand ses hommes donnent l’assaut. La ville est mise à sac et brûlée, ses habitants massacrés, plus d’un millier, la plus grande partie de la population. Il avait donné l’ordre contraire. Il n’a pas été obéi, et il ne l’oubliera pas.

La deuxième croisade est finie. Sigismond ne reviendra plus se mesurer à lui.

Frères ennemis

L’ennemi du dehors repoussé, celui du dedans reparaît. À Prague, le prêtre Jan Želivský, l’homme de la défenestration, est arrêté par le conseil de ville et décapité le 9 mars 1422. Les modérés reprennent la main.

Le royaume n’a toujours pas de roi. On a offert la couronne au roi de Pologne, qui l’a refusée, puis au grand-duc de Lituanie, qui envoie à sa place son neveu, le prince Sigismond Korybut. Le jeune homme arrive à Prague au printemps. Žižka le reconnaît. À Tábor, beaucoup n’en veulent pas. Un an plus tard, sous la pression du pape, Korybut est rappelé, et la guerre civile recommence.

C’est l’année où Žižka rompt avec Tábor. Il ne supporte plus ses prêtres les plus exaltés, et une partie de la communauté ne supporte plus son autorité. Il part vers l’est. Autour de Hradec Králové vit une autre fraternité hussite, celle des Orébites, du nom d’une colline qu’ils ont rebaptisée Oreb. Il en devient le chef. Quatre villes le suivent, Hradec Králové, Jaroměř, Dvůr Králové et Čáslav. Il y joint ce qui fera école : une petite armée qui ne se disperse plus à la fin des campagnes.

La règle

À cette armée, il donne une loi écrite rédigée en 1423. Désormais, nul ne quitte le camp ni ne choisit sa place sans ordre. L’armée part d’un seul bloc, et ceux qui marchent en tête règlent leur pas sur les derniers. Avant le départ, tous prient. Puis les capitaines répartissent les hommes, et chacun reste jusqu’au soir sous sa bannière. On ne met le feu aux maisons que si l’on en a reçu la charge. Le butin est porté en un seul tas et partagé ; celui qui en détourne une part le paie de sa vie.

Le reste est à l’avenant. L’homme dont la négligence cause un revers est mis à mort. Le fuyard est traité en voleur. Pas de querelles, pas de jurons, pas de dés, pas d’ivrognes ni de filles dans le camp. Et les peines, du fouet au bûcher, valent pour tous, le seigneur comme le paysan, l’homme comme la femme.

Il y a du moine dans ce soldat. Au printemps 1423, il convoque ses fidèles à Německý Brod, sur les lieux du massacre. Il veut, leur écrit-il, que l’on fasse pénitence là même où l’on a péché. Pour lui, la victoire est une grâce et la défaite un châtiment. Une armée qui pille sans ordre offense Dieu avant de se perdre.

Le 27 avril 1423, près de Hořice, il rencontre les seigneurs utraquistes de Čeněk de Vartenberk. Il a pris position au sommet d’une colline, à l’abri de ses chariots. La pente est trop raide pour une charge. Les cavaliers doivent descendre de cheval et grimper à pied, en armure. Ils arrivent hors d’haleine devant le rempart, et l’affaire est vite réglée.

Une trêve suit, le temps d’une croisade annoncée qui n’aura pas lieu. Le 4 août, aux portes de Hradec Králové, Žižka affronte les Pragois de Diviš Bořek de Miletínek, qui fut son compagnon d’armes. Des deux côtés, on porte le calice sur les bannières. Žižka l’emporte. On raconte qu’il aurait ensuite poussé jusqu’en Hongrie, et qu’il en serait revenu par une retraite admirable, harcelé par la cavalerie du roi. 

Malešov

La guerre reprend en 1424. Vainqueur à Skalice le jour de l’Épiphanie, Žižka opère au printemps du côté de Plzeň, où un détachement de Tábor vient le rejoindre. Mais Pragois et catholiques ont uni leurs forces, et ils sont trop nombreux. Il recule.

Ils le cernent à Kostelec, sur l’Elbe. Il leur fausse compagnie de nuit, passe le fleuve, file vers le sud-est, dépasse Kolín et Kutná Hora et s’arrête enfin, le 7 juin, près du fortin de Malešov. Il a trouvé ce qu’il cherchait : une hauteur au-dessus d’une vallée étroite, par où ses poursuivants devront passer.

Il dispose ses gens en haut de la pente. Au centre, des chariots chargés de pierres. De part et d’autre, trois cents voitures de guerre, rangées non pas en enceinte mais prêtes à rouler. Aux ailes, cinq cents cavaliers. Sept mille fantassins se tiennent avec les chariots.

L’ennemi débouche de la vallée et commence à se ranger. Il attend. Quand la moitié de l’armée adverse est en ligne et l’autre encore en chemin, il donne l’ordre. Les chariots de pierres sont poussés dans la pente. Ils prennent de la vitesse et défoncent le centre. Les canons tirent, la cavalerie charge, l’infanterie dévale derrière.

Les vaincus laissent plus de douze cents hommes sur le terrain, avec tous leurs chariots et leurs canons. Les vainqueurs en ont perdu deux cents. C’est l’une des batailles les plus meurtrières de ces guerres, et elle oppose des Tchèques à d’autres Tchèques.

En septembre, il marche sur Prague et campe à Libeň, sous ses murs. Un prêtre, Jan Rokycana, vient plaider la paix. Elle est conclue le 14 septembre. Les hussites, réconciliés, décident de porter ensemble la guerre en Moravie, où Sigismond a encore des partisans. Le commandement revient à Žižka.

Přibyslav

L’armée se met en route à l’automne. Près de la frontière morave, elle s’arrête devant Přibyslav, une petite place tenue par les catholiques, et commence le siège. C’est là que Žižka tombe malade. Il meurt le 11 octobre 1424, dans le camp, au milieu de ses soldats. La place tombera après sa mort. L’endroit s’appelle aujourd’hui Žižkovo Pole, le champ de Žižka. Ses hommes de Bohême orientale sont si désemparés qu’ils changent de nom. Ils s’appelleront désormais les Orphelins, comme si leur père était mort. Dans le camp adverse, on a une autre formule : celui qu’aucune main mortelle n’avait pu abattre, le doigt de Dieu l’a éteint.

Le corps est porté à Hradec Králové, puis, dit-on, transféré à Čáslav, dans l’église Saints-Pierre-et-Paul. On y montrera son tombeau pendant deux siècles. En 1623, après l’écrasement des protestants de Bohême à la Montagne Blanche, l’empereur Ferdinand II le fait détruire et ordonne d’enlever les ossements. Depuis, Žižka n’a plus de tombe.

L’armée lui survit 10 ans. Un prêtre de Tábor, Prokop le Grand, prend le commandement. À Rome, on croit les hérétiques décapités, et l’on prêche de nouvelles croisades. Elles se brisent toutes sur les chariots : à Ústí nad Labem en 1426, à Tachov en 1427, à Domažlice en 1431, où l’on raconte que les croisés s’enfuirent en entendant seulement le chant des hussites. Ceux-ci portent à leur tour la guerre en Silésie, en Saxe, en Franconie, et poussent en 1433 jusqu’à la Baltique.

Ils ne seront vaincus que par eux-mêmes. L’Église, lasse, accepte de négocier avec les modérés. Le 30 mai 1434, à Lipany, utraquistes et catholiques réunis affrontent les Taborites et les Orphelins. Ils feignent de reculer. Les radicaux sortent de leur enceinte pour les poursuivre, et c’est la fin. Prokop est tué. Deux ans plus tard, Sigismond monte enfin sur le trône de Bohême, après avoir reconnu aux Tchèques le droit au calice.

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