vendredi 30 septembre 2022

Guerre d’Indochine : Les évadés de Diên Biên Phu

Vendredi 7 mai 1954, 18 heures. Toute résistance a cessé dans le camp retranché de Diên Biên Phu, et, déjà, les bo doïs du général GIAP se répandent comme des nuées de sauterelles dans les tranchées et les abris, pour en faire sortir les derniers défenseurs.

Ces derniers n’ont guère le temps de se ressaisir. Les Viets les regroupent en une colonne qui croît au fur et à mesure qu’elle remonte vers le nord-est. La progression est freinée par de nombreux blessés, dont les Viets n’ont pas voulu reconnaître les souffrances.

En passant à proximité du point d’appui Éliane 2, les maréchaux des logis WILLER et NEY, de l’escadron du 1er régiment de chasseurs de chars, aperçoivent un de leurs blindés M24 Chaffee, le Bazeille, immobilisé par une roquette de bazooka dans la nuit du 31 mars. Tout en suivant une piste parallèle à la route provinciale 41 (RP 41), les deux sous-officiers dépassent des groupes de blessés, dont certains se traînent lamentablement. D’autres leur demandent de quoi manger. Ils leur cèdent les quelques vivres encore en leur possession.

Les prisonniers marchent toute la nuit. À l’aube, des ordres nasillards les ramènent à la réalité. Leurs gardiens les font stopper sur place. Ils ont décidé des les trier par catégorie, et, peu à peu, les officiers, les sous-officiers, les hommes de troupe, puis les légionnaires, les Africains et les Vietnamiens forment des groupes distincts.

Cela réglé, les captifs restent au repos de 12 heures à 18 heures. En fin de journée, le convoi se remet en route. Il va ainsi cheminer toute la nuit.

Nouvelle halte au petit matin ; les prisonniers, déjà éprouvés par la fatigue des derniers combats, se laissent tomber sur le sol détrempé. Le soir, avant de repartir, les Viets distribuent des rations collectives de riz. Le principal inconvénient est le manque d’ustensiles pour le préparer. La moindre boite de conserve vide représente un précieux capital. Plus prévoyant, WILLER avait ramassé un casque lourd en passant près d’Éliane. Il lui sera utile pour transporter de l’eau et faire cuire le riz.

Plus tard, les prisonniers arrivent à une sorte de grand carrefour, une croisée de routes qui a visiblement souffert des bombardements de l’aviation française. Des « volontaires », ramassés dans les environs sont occupés à reboucher les nombreux cratères creusés par les bombes.

L’endroit s’appelle Tuan Giao. On y trouve des dépôts de toute sorte, des garages camouflés et des camps de transit. Dans l’un de ces camps, les Viets dressent une liste de prisonniers, pour, prétendent-ils, informer leurs familles, puis les can bô demandent des volontaires pour le ramassage du matériel et surtout pour le déminage de la piste d’atterrissage de Diên Biên Phu. Celle-ci, leur dit-on devrait être utilisée pour l’évacuation des blessés graves, restés dans l’ancien camp retranché.

Sans aucune hésitation, WILLER et NEY se joignent aux autres volontaires, qui viennent du génie, des paras ou de la Légion. Une idée peut-être folle, mais qui a au moins l’avantage de retarder le départ vers les camps. Avant de partir, WILLER cède son casque à des camarades démunis, comme s’il ne risquait plus d’en avoir besoin.

Le groupe de volontaire comprend une quarantaine d’hommes. Ils repartent à pied. 25 kilomètres au cours desquels ils vont ramasser des blessés qui n’avaient pas pu suivre. Des brancards de fortune sont fabriqués sur place. Ils vont permettre de ramener 7 hommes à l’hôpital du camp retranché.

Sur la route, ils croisent des colonnes de bo doïs et de coolies portant des chargent incroyables sur leurs vélos ou sur les épaules, et des convois de Molotova bourrés d’hommes et de matériels.

Le 11 mai au soir, le petit groupe débouche dans la vallée et, vers 20 heures, passe à hauteur de l’ancien point d’appui Béatrice. Les prisonniers y passent la nuit.

Le 12 au matin, les hommes, organisés en équipes, commencent les opérations de déminage. Les Viets les ont laissé s’installer à leur gré. Ils logent sous des tentes montées avec des voilures de parachutes. Pour la nourriture, ils ont pleine liberté d’aller la chercher, soit dans des colis tombés dans les champs de mines à la suite d’erreur de largage, soit sur les positions abandonnées où traînent encore des boites de ration non consommées pendant la bataille. L’ensemble de cette « récolte » leur permet de tenir encore entre 5 et 7 jours, suivant les besoins… ou les circonstances, car après y avoir seulement pensé, WILLER et NEY songent sérieusement à tenter « la belle ».

Si tu t’en sors, tu diras à ma mère que tout va bien et que je rentrerai bientôt

Au cours des différentes corvées que leur imposent leurs vainqueurs, les prisonniers montrent tellement de bonne volonté, pour ne pas dire de zèle, qu’ils éveillent certains soupçons chez les Viets. Dans la nuit du 13 au 14 mai, ceux-ci rassemblent subitement tous les hommes et les mettent en route sur la RP 41, direction nord-est.

En tête du groupe des chasseurs marche l’adjudant-chef TOFFOLO, originaire de Lunéville, un des ces volontaires qui, bien que n’ayant jamais sauté, avait été largué en pleine bataille de Diên Biên Phu. WILLER et NEY le rejoignent pour le mettre au courant de leur projet d’évasion.

« Vous avez raison, leur dit TOFFOLO, mais moi, je ne peux pas vous suivre. Les autres gars de l’escadron n’ont pas le moral, ils ont besoin de moi. Tiens, WILLER, prend mon appareil photo, il y a une pellicule vierge dedans. Si tu t’en sors, tu diras à ma mère que tout va bien… que je ne tarderai pas à rentrer. »

Deux autres candidats à l’évasion se joignent aux chasseurs : Horst KIENITZ, légionnaire du 1er bataillon étranger de parachutistes (1er BEP) et le sergent-chef ALEX du 2e BEP.

L’occasion se présente à quelques kilomètres de Béatrice, à un endroit où la RP 41 longe la rivière Nam Youm. Profitant de la nuit noire, les quatre hommes se laissent glisser le long de la berge.

Après une heure de marche rapide, les fuyards se regroupent pour traverser la rivière. Une fois sur l’autre rive, fatigués, ils cherchent un abri pour passer les dernières heures de la nuit. Continuer ainsi dans l’obscurité comporte de gros risques : soit ils suivent la piste et risquent de tomber sur des Viets, soit ils la quittent et sont alors exposés aux chutes et aux blessures.

Le 15 mai à 6 heures, ils repartent plein ouest, en traversant d’anciennes positions du Viet-minh. Celles-ci comportent des abris bien aménagés et des alvéoles d’artillerie soigneusement camouflées, le tout relié par un important réseau de tranchées.

Le soir, le petit groupe se retrouve au nord de Gabrielle, à proximité de la piste Pavie qui relie Diên Biên Phu à Laï Chau, à une centaine de kilomètres plus loin. De nombreux détachements ennemis y circulent. Il est préférable de dormir sur place.

À l’aube du 16 mai, les fugitifs s’approchent au plus près de la piste et, en quelques bonds, la traversent. Prenant ensuite la route plein ouest, ils cherchent à gagner les hauteurs qui surplombent la cuvette de Diên Biên Phu. Ils espèrent ensuite redescendre sur l’autre versant, proche de la frontière du Laos.

Le temps lourd, la fatigue accumulée depuis près de deux mois sans possibilité de récupérer, et la sous-alimentation rendent l’escalade difficile Néanmoins, en fin d’après-midi, ils parviennent sur les crêtes et trouvent une cabane abandonnée qui leur sert momentanément d’abri

Après une telle journée d’efforts, la soif se fait cruellement sentir, et, n’y tenant plus, WILLER dévale le versant vers un petit vallon où, d’après la végétation, il devrait y avoir de l’eau

La chance est avec lui. Quelques instants plus tard, il arrive devant un petit cours d’eau dans lequel il trouve un peu de réconfort et de fraîcheur. Alors qu’il s’asperge le visage, un bruit étrange, une sorte de souffle rauque, lui fait tourner la tête… Ce qu’il voit le fige sur place : un tigre ! Il l’aurait trouvé magnifique en d’autres circonstances. Ses grands yeux jaunes, bordés de raies noires et blanches, le fixent intensément, mais il ne bouge pas. Tout juste s’il lève un peu la tête pour humer l’air ou l’odeur de la maigre proie qui attend la suite. Puis, dédaigneusement, il fait demi-tour et disparaît. Quant à WILLER, il amorce un repli avec une rapidité telle que cela ressemble à une fuite.

Le lendemain matin, départ au petit jour. Ils marchent jusqu’à midi. WILLER, NEY et KIENITZ s’entendent bien. Il y a juste ALEX qui râle tout le temps et semble en vouloir à toute la création.

Alors qu’ils marchent en file indienne, KIENITZ s’arrête brusquement… Des voix se font entendre non loin d’eux. On vient. Sans plus attendre, les évadés plongent dans les fourrés. Bien leur en prend car un détachement viet émerge à quelques dizaines de mètres d’eux. Les bo doïs passent en une longue colonne, à trois mètres des buissons qui abritent nos fugitifs. Craignant d’être découverts, sur un signe convenu, ils font un grand bond en arrière et prennent la fuite sous les couverts. D’abord surpris, les Viets n’ont pas le temps de tirer.

Ce n’est qu’au bout d’un kilomètre que les fuyards, à bout de souffle, s’affalent dans les herbes à éléphant, hautes de 2 mètres. Passant et repassant sur la piste en courant, criant et gesticulant, les Viets recherchent les traces des fugitifs. Heureusement, ils n’insistent guère et repartent sur la piste.

En fin de journée, du haut d’une crête, les quatre hommes aperçoivent la vallée de Diên Biên Phu. Leur déception est forte de la voir encore si proche : à peine 10 kilomètres à vol d’oiseau ! Que d’efforts pour un si maigre résultat. Une fois de plus, ALEX vide sa bile contre les trois autres, les accusant de s’être égarés. Il décide de partir et demande à KIENITZ de le suivre. Le grand légionnaire, originaire de Berlin, préfère rester avec les autres. ALEX s’en va donc tout seul.

Le 18 mai, ils marchent toute la journée et descendent en fin d’après-midi dans la vallée. Le trio arrive dans un village dont les habitants leur apprennent qu’ils sont au Laos. Après s’être restaurés, WILLER et ses compagnons reprennent leur marche. Ils s’arrêteront pins tard dans une cabane abandonnée pour y passer la nuit.

Trahis par un Laotien, ils retombent aux mains des Viets

Le 19 mai, pomme chaque matin, c’est la marche. Une habitude quotidienne qui engendre la tranquillité. Ils avancent sans penser au danger, et pourtant… C’est en entrant dans un village qu’ils se rendent compte de leur erreur. Un bo doï armé d’une carabine US M1 est arrivé par surprise dans leur dos. Il s’agit du conseiller et commissaire politique du village. Craignant que la présence de ces intrus ne trouble son programme politique, le Viet établit un laissez-passer en enjoignant a « ses » prisonniers de rallier bien vite Diên Biên Phu et leur indique une piste qui y mène.

Les captifs à mi-temps, trop contents d’avoir trouvé un tel naïf, s’engagent aussitôt sur la piste désignée, mais, à peine à 500 mètres plus loin, ils sont rattrapés par un villageois. Il est venu leur montrer une autre piste pour rallier Muong Khoua… et la liberté.

Cette piste les mène à une grande rivière, et l’arrivée providentielle d’un radeau guidé par un indigène ravive l’espoir déclinant du groupe. Il embarque les trois hommes et reprend sa route. WILLER, qui a conservé de l’argent, lui achète un poisson qu’ils dévorent aussitôt. Ils s’étonnent de voir l’indigène tournés et retourner son billet de dix piastres : il n’en avait jamais vu.

Le parcours de la rivière s’engageant trop à l’est, les passagers quittent le radeau, rassasiés et partiellement reposés.

Plus tard, en suivant une piste orientée au nord-ouest, ils rencontrent un indigène très aimable qui les aborde en français. Il les invite à le suivre jusqu’à son village. Qui donc refuserait, dans leur cas la perspective d’un repos en toute sécurité et celle d’une nourriture variée ?

Manque de chance, c’est encore un bo doï qui les accueille avec une MAT 49. Le Laotien les a carrément entraînés dans un guet-apens. Les trois hommes sont relégués dans une case, sous la surveillance de gardiens non armés… Détention provisoire, le temps de réunir une escorte pour les convoyer à Diên Biên Phu.

En attendant, ils sont autorisés à acheter de la nourriture et du tabac agréablement parfumé. Ils le fument d’ailleurs roulé dans les feuilles d’un cahier d’écolier, offertes par l’instituteur du village.

Après une bonne nuit de repos, le trio voit le Laotien qui les a piégés entrer dans le village, suivi de quatre Européens, d’autres évadés que ce salopard a encore amenés dans les mains du Viêt-minh après leur avoir affirmé qu’il les menait auprès d’un maquis de montagnards et de Français.

Ces nouveaux venus, WILLER et ses compagnons se souviennent les avoir vus à Diên Biên Phu. Ce sort les sergents-chefs FLYBAK, CABLÉ et les sergents LEROY et JOUATEL, du 31e régiment du génie. Enfermés ensemble, ils se racontent leurs aventures.

Au cours d’incursions effectuées sur les anciennes positions du camp retranché, les nouveaux venus avaient découvert une carte générale de l’Indochine au 1/400 000 : de quoi s’évader. Pour ce faire, il leur fallait des vivres. Ils en trouvèrent, ainsi qu’une boussole. Leur objectif était Muong Khoua, estimé à environ six jours de marche. Lorsque, au bout d’une semaine, les Viets les regroupèrent pour les envoyer dans les camps, ils ‘étaient 39 prisonniers et 13 gardiens. Ces derniers, malgré leur vigilance, ne s’aperçurent pas de l’évasion des quatre sous-officiers.

Les fugitifs se dirigèrent d’abord au nord-nord ouest évitait le village de Ban Him Lam, proche de l’ex-PA Béatrice, et les nombreuses patrouilles viets qui circulaient dans le coin.

Le 16, ils contournèrent Ban Ming et traversèrent la piste Pavie. Le 17, les sapeurs se trouvaient du côté ouest de la vallée de Diên Biên Phu. Le 18, ils suivirent la piste de Ban Loï et, le même soir, franchirent la frontière du Laos. Le 19 mai, tout en longeant la Nam Noua, ils arrivèrent à Ban Loï. C’est en marchant dans la vallée qu’ils furent arrêtés par un régulier viet. Mais celui-ci, après leur avoir vendu du riz et du poisson grillé, leur donna un laissez-passer pour Houei Kang.

Une deuxième évasion un peu rocambolesque

Les sept prisonniers font l’inventaire de leurs moyens : ils possèdent deux boussoles, deux cartes et une coquette somme en piastres. Il s’agit maintenant d’établir une stratégie pour s’évader.

Tout d’abord, ils achètent un cochon et invitent quelques villageois à partager leur repas. Ils invitent également le garde.

— On va manger, comme si de rien n’était, dit WILLER, mais soyons prêts à l’action.

D’autant plus, ajoute NEY, que d’autres Viets vont se pointer

À la fin du repas, NEY remarque que leur gardien s’éloigne vers une paillote, dans laquelle il pénètre. Il le suit et lui tombe dessus.

Après l’avoir désarmé, il le jette dehors. Le Viet s’enfuit en hurlant sous les quolibets des villageois. Sans perdre de temps, les sept Français ramassent leurs affaires, ainsi que des vivres achetés aux habitants, et se lancent sur la piste, entraînant avec eux deux gardes laotiens qui leur serviront de guides jusqu’à Muong Khoua, qu’ils croient toujours tenu par les Français. En route, ils sont rattrapés par deux supplétifs thaïs, également évadés. Ceux-ci, voulant participer au ravitaillement, volent un poulet à proximité du village de Houei Van. Les habitants avertissent le comité du Viêt-minh local qui dépêche deux bo doïs à leur poursuite.

Afin d’échapper à leurs poursuivants, les fugitifs se séparent : les quatre du génie et KIENITZ, WILLER et NEY, puis les deux supplétifs qui s’évanouissent dans la nature. Les bo doïs comprennent vite la manœuvre et se séparent également.

Le premier Viet, armé d’un MAS 36, intercepte le groupe des cinq, mais il est immédiatement maîtrisé sans qu’aucun coup de feu soit tiré. Le second, armé d’un pistolet et de grenades, surprend WILLER et NEY et leur fait faire demi-tour.

Peu de temps ‘après, ils rejoignent le premier groupe et, juste au moment où ils arrivent à sa hauteur, KIENITZ abat leur gardien avec le MAS 36 de l’autre Viet.

La route est désormais libre, mais il n’est pas très sain de traîner dans le coin. Aussi après s’être partagé armes, argent et cartes, se séparent ils de nouveau en deux groupes : les sapeurs d’un côté, les chasseurs et KIENITZ de l’autre.

La progression au milieu des enchevêtrements de lianes et dans les forêts de bambou est si difficile que WILLER et ses compagnons ne couvrent pas plus de 2 kilomètres en cinq heures.

Au soir du 22 mai, harassés et trempés, couverts de sangsues, les trois évadés arrivent devant une case blottie dans la brousse. Là habite un couple avec un enfant. Les fugitifs se laissent tomber à terre. Leurs pieds sont en sang.        .

Le couple leur offre du riz avec de fines lamelles de viande. Les trois hommes sont bien étonnés quand leur hôte, parti fouiller dans un coin, revient avec un paquet de Gauloises qu’il leur donne. Touchés par tant de gentillesse, ils lui offrent le peu de choses dont peuvent se dessaisir, une carte postale et un morceau d’imperméable.

Content de ces cadeaux, l’homme leur fait comprendre qu’il s’en va, et qu’ils doivent l’attendre. Il est parti chercher un guide au village le plus proche. Le lendemain matin, précédés de ce guide, ils escaladent le versant tout proche. Ils veulent continuer leur route par les crêtes, là où ils risquent le moins de rencontrer des intrus. Dans l’après-midi, ils tombent nez à nez avec les quatre sapeurs et décident de continuer ensemble.

Soudain, une trentaine d’hommes surgissent des fourrés 

Guidés dans un premier temps par un ancien chasseur laotien de Phong Saly, ils vont marcher longuement chaque jour, achetant de la nourriture dans les villages qu’ils traversent. Celle-ci consiste la plupart du temps en du riz gluant garni de poulet, auquel s’ajoute parfois du miel.

Le 23 mai à midi, c’est la catastrophe ! Les évadés apprennent que Muong Khoua se trouve aux mains des Viets. Ils n’ont pas d’autre solution que de contourner la ville par le nord et de filer plus au sud, jusqu’à Muong Saï. Le moral en a pris un coup.

Les 24 et 25 mai, ils poursuivent leur marche, mais la fatigue accumulée les éprouve de plus en plus. Heureusement, il n’y a pas de Viets.

Le 25 mai, l’équipe traverse la Nam Ou à l’aide d’un radeau de bambou. Le soir, dans le village de Lien Tiat, les fugitifs vont passer la nuit, un ancien tirailleur de Muon Khoua leur offre de les conduire à Muong Saï contre 1 500 piastres au départ et autant à l’arrivée. Après avoir reçu son acompte, cette crapule, s’évapore durant la nuit.

Cette déconvenue ne leur coupe pas pour autant l’appétit, et ils continuent à se gaver de riz, de cochon et de poulet. Des Viets ayant été aperçus dans les environs, un décrochage rapide s’impose. Ils poussent jusqu’au village de Nam Bon.

Le 28 mai, c’est la tuile : NEY et LE ROY sont malades et se traînent. Afin de ne pas perdre de temps, les plus valides, RYBAK et WILLER, décident de partir vers Muong Saï pour y chercher du secours. Pendant ce temps, les autres vont rester sur place et tenter de récupérer durant deux ou trois jours, avant de se remettre en route.

Le 29 mai, WILLER et RIBAK longent la rivière Nam Pak avec un Méo. Le soir, ils font halte dans un village, dont le chef les reçoit et tient à cuire lui-même le poulet du repas. Ce sera aussi une étonnante rencontre lorsque d’anciens tirailleurs laotiens, qui croyaient avoir devant eux l’avant-garde d’une troupe plus importante, leur remettent leurs pistolets mitrailleurs Sten… contre un reçu. Une fois repartis, les deux évadés démontent les armes et en dispersent les pièces.

Les 30 et 31 mai, ils apprennent qu’ils ne sont plus loin de Muong Saï et qu’il y a des forces françaises dans le coin. En fin d’après-midi, ils avancent sur une piste étroite quand résonne un sifflement aigu auquel répond leur guide.

Soudain, une trentaine d’hommes émergent de chaque côté de la piste, recouverts de grands ponchos. Après quelques pourparlers amicaux, WILLER et RYBAK sont dirigés vers un gros village dans lequel règne une certaine animation. Quel n’est pas leur étonnement en apercevant une troupe importante, 300 hommes, un maquis du groupement mixte d’intervention (GMI) commandé par un sergent ayant pour adjoint un caporal-chef des troupes coloniales. Une telle vision les réconforte après ces journées d’épreuves.

Malgré leur fatigue, les deux hommes restent discuter fort tard dans la nuit. Entendre la radio française sur le poste 694 leur fait l’effet d’un baume eu cœur. Le lendemain matin, le chef du maquis leur fournit une escorte pour les emmener à Muong Saï, où ils arrivent le soir.

Ils sont chaleureusement accueillis par un adjudant-chef de cavalerie. Le guide, pris en charge par l’officier de renseignements, va recevoir une bonne poignée de pièces en argent, du sel à profusion, de l’habillement et, à titre de souvenir, WILLER lui offre une tenue de saut.

Un autre évadé les a précédés la veille, c’est le sous-lieutenant MACKOWIAK, de la 12e compagnie du 3e bataillon thaï. Rompu à tous les pièges de la brousse et parlant plusieurs dialectes montagnards, il a réussi, seul, l’exploit de rallier les lignes françaises.

Le lendemain matin, un C-47 d’Aigle-Azur les emmène à Giam Lam. II ne reste plus qu’à reprendre contact avec l’arrière. Dès l’arrivée sur le parking, RYBAK et WILLER vont se heurter au sacro-saint règlement. Ils ne peuvent quitter la base, il faut un laissez-passer pour franchir le pont Doumer la nuit. C’est compter sans les coups de gueule du pilote, qui se charge de rappeler aux gardes que peu d’hommes ont été volontaires pour sauter sur Diên Biên Phu.

Un peu plus tard, WILLER débarque à la citadelle d’Hanoi, au mess du 1er RCC. Do son côté, RYBAK rejoint également sa base arrière.

« Il n’est guère hygiénique de se présenter dans un tel état »

Leurs camarades sont toujours dans la brousse. Le 1er juin, ne voyant pas arriver les secours, les trois hommes décident de repartir. NEY, trop affaibli par la dysenterie, ne mange plus, ses muscles ne répondent plus et son pouls à un rythme de 120. En plus, il a une angine. Il serait incapable de suivre. KIENITZ ne veut pas le laisser et lui dit : « On est partis ensemble et on arrivera ensemble ».

Le 3 juin, ils se mettent en route, aidés par des Méos qui portent NEY sur une civière. Son angine se guérit. KIENITZ ne le quitte pas une seconde. Le 5 juin, un appareil de reconnaissance, qui les a repérés, largue un message lesté que récupère KIENITZ. Son contenu indique qu’il est trop tard pour les ramasser ce jour, mais que, demain, ce sera bon. Effectivement, le 6, les deux derniers rescapés sont hissés dans un Sikorsky S-55. NEY est admis à l’hôpital de Luang Prabang, tandis que KIENITZ va rallier sa base arrière à Bach Mai.

Transféré directement de l’aéroport, NEY arrive à l’hôpital et demande aussitôt… un café au lait. Arrive un médecin-capitaine tiré à quatre épingles. Il s’arrête net à la vue de ce miraculé de la brousse et l’apostrophe : « Je vous ferai remarquer qu’il n’est guère hygiénique de se présenter dans cet état dans un hôpital, non rasé et dans un treillis déchiré, lamentable »…

NEY, trop fatigué pour réagir, se laisse aller dans les nuages, sous l’effet d’un calmant. Il séjournera à l’hôpital jusqu’au 18 juillet, puis sera rapatrié en France et admis le 21 juillet au Val-de-Grâce.

Et après ? Le brave KIENITZ, légionnaire jusqu’au bout, tombera en Algérie, près de la frontière tunisienne. TOFFOLO sera tué également en Algérie et dans la même région. WILLER, 31 ans plus tard, recevra la médaille des évadés, sans avoir la mention « fait prisonnier à Diên Biên Phu ». Quant à NEY, il a reçu… la sœur de WILLER comme épouse. CABLÉ, LE ROY, JOUATEL et RYBAK, malgré les années, ont vécu leur vie ou leur retraite.

 

 

 

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