mercredi 22 mai 2024

Algérie, février 1958 : Les appelés du 14e RCP au combat

Créé par le colonel Émile Autrand en juin 1956, le 14e régiment de chasseurs parachutistes a été mis au service du corps d’armée d’Alger en tant qu’unité d’intervention. À ce titre, outre de nombreuses patrouilles et reconnaissances qui conduisirent ses éléments jusqu’à Palestro, Bou-Medfa, Bourkika, la Chiffa, ses compagnies ont été amenées à opérer loin de la Mitidja, notamment dans les secteurs d’Aïn Sefra, de Colomb-Béchar et de Tindouf, au Sahara.

Colonel Emile Autrand

De mars à novembre 1957, le régiment a travaillé pour le compte de la zone ouest algérois, constituant ainsi le fer de lance de l’opération Pilote. Durant cette période, il s’est montré aussi ardent à s’attaquer aux cellules de l’organisation FLN qu’à se consacrer aux tâches généreuses de la pacification.

Après 18 mois d’opérations, le 14e RCP a déjà infligé de lourdes pertes aux HLL (hors-la-loi), lesquelles se traduisent par 422 tués, 217 prisonniers et 438 armes récupérées, au prix de 36 morts et 52 blessés dans ses rangs.

À la fin de 1957, il quitte sa base arrière de Boufarik afin de rejoindre la 25e division parachutiste dans le Constantinois. À partir du 15 février il est affecté en zone est, où il va être engagé dans la bataille des Frontières au cours de laquelle pour mission d’intercepter des bandes revenues de Tunisie.

 

Largués par les hélicos de la marine

24 février 1958 : la nuit vient de jeter son voile noir mêlé d’air sur Aïn Beïda, petite localité du Sud-Est constantinois, où le 14e RCP s’est récemment installé. Devant le PC du régiment, plusieurs officiers conversent tout en grillant une cigarette. Mis à part les parachutistes, l’on peut également remarquer la présence d’aviateurs, d’artilleurs, de « trainglots » et de pilotes de l’aéronavale. Tous viennent d’assister à un briefing au cours duquel le capitaine Muller a donné ses ordres pour le lendemain. Ce brillant militaire, ancien SAS, a abandonné le commandement de la 3e compagnie, afin d’occuper les fonctions d’adjoint au chef de corps pour les opérations. Il a été chargé d’en monter une sous la surveillance et l’autorité de son patron. D’après les renseignements recueillis, une katiba aurait passé le barrage électrique vers le 20 de ce mois. Elle se serait réfugiée dans le djebel M’Zouzia, au sud-ouest de Morsott. La mission coule de source.

Allez, debout là-dedans, et qu’ça saute !

Paul Ollion

25 février : il est à peine 5 heures du matin que déjà les parachutistes du lieutenant-colonel Ollion sont arrachés au sommeil. Dans la cour du cantonnement recouverte d’une mince pellicule de neige fraîche, les bahuts du train attendent. A 6 h 10, le régiment au complet démarre sur les chapeaux de roues et prend la direction de l’est. Il fait très froid dans les véhicules et les hommes sont emmitouflés dans des djellabas et des couvertures. On dirait des momies. Après la traversée de la Meskiana, le soleil se lève enfin, laissant deviner au loin l’inquiétante silhouette du djebel M’Zouzia. Ce massif, distant de la frontière tunisienne d’une vingtaine de kilomètres, culmine à 1 377 m. Il se présente comme un piton rocheux relié par un col entouré sur 2 km d’une zone caillouteuse, elle-même cernée par la forêt. Sa nature et sa situation en font un relais tout indiqué pour les fellagha entre la Tunisie et les Aurès.

À 8 h 10, les ridelles des camions se baissent, laissant échapper un flot de Bérets bleus. Le PC se déploie tandis que les compagnies se mettent en place sur les bases de départ, en remontant de l’ouest vers le nord-est du djebel. Elles s’échelonnent dans l’ordre suivant : la 3 (Vert) de Scot, la 1 (Bleu) d’Onimus, la 4 (Rouge) de Le Rudulier et la CA (Indigo) de You. La 2 (Jaune) de Debent reste en réserve et rejoint l’aire d’héliportage, où quatre « Bananes » de la flottille 31 F viennent d’atterrir. La CP (Gris) de Jaunay assure le bouclage de la face ouest à partir de la crête nord-ouest, progressant le long du thalweg du col principal, situé sensiblement au milieu du massif. L’encerclement est complété par des unités de secteur, dont le 26e régiment d’infanterie de marine du colonel Blanchard et le 16e régiment de dragons du colonel de Parcevaux.

Vingt minutes plus tard, l’ordre d’entamer la manœuvre est donné. Il va falloir investir cet ensemble rocailleux, très difficile d’accès par endroits. Autant dire que si les fells y sont, le combat risque d’être ardu et très violent. Dès le départ, des signes évidents de présence humaine sont détectés. La CA, qui est engagée en voltige, à l’exception de sa section de mortiers de 120 restée près du PC avec les armes lourdes, fait un prisonnier. Ce dernier, revêtu d’un uniforme, déclare être le guetteur d’une bande de 15 HLL se trouvant dans le M’Zouzia, armés d’un FM, de 5 PM et de 7 fusils. Dans le même temps, la 3e compagnie rend compte par radio qu’elle vient de relever des traces récentes de bivouac. De ce fait, il lui est notifié de se rendre au plus vite sur le Kef Dalaa.

Vu l’évolution rapide de la situation, Ollion décide de faire héliporter la compagnie en réserve sur une crête non loin du sommet, pendant que les autres continueront à escalader les flancs du djebel. De son côté, l’artillerie bombarde la zone de poser que l’aviation mitraille ensuite. Après ces précautions d’usage, les hélicoptères de la marine transportent la 2e compagnie vers son objectif, en quatre rotations. Durant le court vol, les hommes qui collent la tête contre les hublots observent ce qui se passe au sol.

Regardez, juste en dessous, on dirait que ça accroche, s’exclame un des passagers.

Effectivement, le capitaine Scot, qui progresse avec ses gars sur une arête nord-sud, la face est étant abrupte sur une trentaine de mètres, vient d’avoir un premier accrochage ; les éléments avancés sont tombés sur des rebelles qui semblent surtout chercher à se camoufler, ne tirant que s’ils sont découverts. Le sergent-chef Natoly, qui s’est lancé à leur poursuite avec sa 4e section, est blessé d’une balle dans le coude. Il est remplacé sur le terrain par un aspirant reçu la veille !

Pendant ce temps, les pilotes de la Royale finissent de larguer la 2e, à 300 m du point culminant. Immédiatement après, la progression s’engage vers le nord avec la 1re section suivie de la commandement et de la 2e, la 3e s’installant en arrière sur 1 231 et la 4e, face au sud. En tête, les voltigeurs de pointe ouvrent la marche, gardant un doigt sur la détente de leurs armes prêtes à cracher un feu meurtrier. Tout est calme, beaucoup trop calme. Seul le crissement des pas sur le sol caillouteux vient troubler le silence.

Aucune inquiétude, les fells ne se sont pas manifestés, et chacun pense que l’opération va tourner court. Le capitaine Debent, coiffé d’un large béret qu’il cale à la façon des chasseurs alpins, scrute le coin avec ses jumelles. Cet ancien légionnaire porte sur le visage les traces de plusieurs années de baroud, notamment en Indochine où il a combattu au sein du 2e BEP. Sa récente moustache donne à son franc regard un air plutôt martial. Néanmoins, ce vaillant officier, qui ne manque pas d’humour, sait se montrer très paternel à l’égard de ses hommes.

11 heures : les premières rafales retentissent en provenance de 1 145, à gauche de l’axe de progression de Jaune. Le feu est violent, et les paras n’ont pas d’autre choix que de rester plaqués à terre ou de s’abriter derrière quelques rochers providentiels. Debent alerte dans la minute le PC et demande d’urgence un appui d’artillerie. Les artilleurs expédient quelques salves sur la position, qui est ensuite copieusement arrosée par les T 6 de l’armée de l’Air. Afin d’en découdre définitivement avec ces éléments qui ont allumé la 2e, le 16e RD met à la disposition du 14e RCP un peloton blindé et une section portée, qui se rendent sur les lieux avec un détachement de la CP. Après ce premier contact, Jaune reprend son avance.

Capitaine Joseph Onimus

Plus au nord, de l’autre côté du col, la 1re compagnie du capitaine Onimus est prise sous le tir d’une MG 42. Le caporal Margouet, tireur au mortier de 60, est grièvement blessé au ventre. La 1re section donne l’assaut et s’empare de la mitrailleuse. Au cours de l’action, le sous-lieutenant Rabut est légèrement blessé. Il garde tout de même le commandement de sa section.

« C’est mon frère ! Je vais le chercher »

Vers midi, la 2e compagnie se fait à nouveau prendre à partie par des tirs venant du nord de 1 106. Ce sont encore des mitrailleuses allemandes MG 42 qui éjectent leurs projectiles à une cadence extrêmement rapide. Debent et son adjoint, le lieutenant Réto, bondissent derrière un rocher, et chacun cherche un abri plus ou moins précaire.

Nous n’allons pas rester là, il faut réagir !

Le capitaine se jette alors avec impétuosité vers la gauche et gagne un couvert où ses mouvements sont plus libres, et où se trouve son radio. Puis à son second, si bien en sécurité derrière son « caillou » sur lequel les fells s’acharnent à vider quelques chargeurs, il crie :

Vous aussi, sortez de là !

Passé ce moment de surprise, la 1re section du lieutenant Prévot riposte. Le sergent-chef Christian Boyer est tué, mais il est impossible de récupérer son corps. Le sergent-chef Djeddi-Ouïs, entendant dire que son camarade a été touché, s’écrie

C’est mon frère ! C’est mon frère ! Je vais le chercher.

Réto essaie de le retenir :

N’y vas pas. C’est aller à une mort certaine.

Sans répondre, ce sous-officier musulman s’élance et réussit à ramener, au péril de sa vie, le cadavre de Boyer. Cet ancien tirailleur voue une fidélité exemplaire à son régiment et à la personne de son chef. Au sein du 14e, il reste quelques Français de souche nord-africaine, comme on les appelle. Ils sont d’une aide précieuse et on leur fait pleinement confiance. Un quart d’heure plus tard, le sergent Hubert Collinet est à son tour mortellement frappé d’une balle en pleine tête. Voyant que ses éléments avancés sont littéralement cloués au sol, Debent ordonne à la 2e section de tenter un débordement par la droite (est). À peine parvenus au niveau de contact, les chasseurs Antoine Domenech et Louis Peron sont tués. Le 2e classe Fraizier est mortellement blessé, tandis que le sous-lieutenant Clayessen, chef de section, est grièvement atteint aux poumons. Son radio, le chasseur André Blanc, qui le suit de très près, tombe foudroyé à ses côtés.

Les paras ne savent plus où donner de la tête. Certains se font moucher à bout portant, parfois dans le dos. Au milieu des tirs, un jeune infirmier, recrue arrivée veille, s’affaire avec efficacité et calme.

Le capitaine Debent demande à son adjoint de stopper tout le monde et de faire appliquer sur les éboulis un tir de mortier de 60. Djeddi Ouïs, chef de pièce, se prépare et interroge Réto afin de savoir quelle distance les sépare de l’objectif.

— 300 m, répond ce dernier.

Sans consulter le tableau de tir, ne sachant pas lire, il annonce une hausse. Intrigué, le lieutenant se lève pour vérifier, et constate que celle-ci est correcte.

— Mon lieutenant, combien de « lobus » ?

— Dix.

— Pour dix lobus, feu !

Pendant ce temps, Djeddi reste debout et observe à la jumelle.

— Couche-toi ! lui crie son supérieur.

— Eh ! mon lieutenant ! si je me couche, je ne vois plus rien, alors j’y reste debout.

La dizaine d’obus est rapidement expédiée, et le courageux maréchal des logis déclare :

— Ça y est, mon lieutenant, ti peux te lever, les fells ils ne tirent plus.

Effectivement, cela semble se calmer, et Réto jette un coup d’œil par-dessus le buisson. Au même moment, un feu d’enfer se déclenche. La satanée mitrailleuse est toujours là. La situation est d’autant plus critique que le terrain est largement favorable à l’adversaire. La crête dénudée qui se dresse devant eux est constituée par des blocs de roches et des failles, qui sont pour les HLL autant de fortins qu’on ne peut conquérir qu’un par un. Cet amoncellement de grosses pierres, dont beaucoup sont des abris naturels presque inexpugnables, sont très faciles à défendre mais très difficiles à attaquer. Les rebelles, bien camouflés dans cet enchevêtrement de rochers, y trouvent des protections efficaces contre les assauts répétés de l’aviation et de l’artillerie. De plus, ils connaissent bien les lieux et se faufilent entre des trous naturels, presque invisibles, se déplaçant dès qu’ils sont repérés. Par leur mobilité et leur tir précis, ils espèrent désarçonner les Bérets bleus et Benin jusqu’à la nuit.

Pour les quelques appelés arrivés à la compagnie il y a deux jours, ce sont de réelles images de guerre qui défilent devant leurs yeux. Les balles sifflent à leurs oreilles, ricochent contre les parois rocheuses, les effritant au passage. Tout semble se dérouler comme dans un film. Le baptême du feu est plutôt salé ! À un moment, au cours d’un straffing de la chasse, un avion T-6 est endommagé. Il est obligé de se poser à Morsott.

La 2e compagnie est tombée sur le gros de la bande. Cette dernière, bien équipée, est particulièrement hargneuse et se bat avec un courage exceptionnel. Devant l’ampleur de l’accrochage, Debent alerte le colonel Ollion par radio :

— Nous venons d’avoir un contact sérieux avec les rebelles. J’ai plusieurs tués et blessés, et il m’est impossible de bouger. Faites-moi héliporter un mortier de 81.

Et il ajoute :

— Essayez d’envoyer un de ces 75 sans esprit de recul (comme il les a baptisés) du côté de la 1re compagnie, afin qu’il fasse taire cette autre mitrailleuse qui me harcelle. Onimus doit pouvoir régler le tir.

Au PC du 14e, le lieutenant de Grenier de la Tour commandant la section de mortiers de 120 désigne son adjoint pour cette première mission. À 14 h il s’envole avec cinq hommes et se pose sur la ligne de crête, en contrebas de la 2e compagnie. Vingt minutes plus tard, le matériel à pied d’œuvre est mis en batterie suivant les renseignements. Les vents s’affairent autour du mortier de 81. Debent s’impatiente

— Alors, ça vient !

Réto, qui est à proximité, voit le sous-officier vers lui, l’air embarrassé.

— Mon lieutenant, l’écouvillon est bloqué au fond du tube par un chiffon.

— Eh bien ! enlevez-le.

— Je ne peux pas, je n’ai pas le manche.

Chacun appréhende la réaction du capitaine Debent qui s’avère être tout à fait conforme à ce l’on pouvait attendre. Le sergent-chef part se cacher, quelque peu contrarié de ne pas pouvoir aider ses copains de la 2e.

Simultanément, le sergent Rancillac se prépare être héliporté vers Bleu avec un 75 SR, afin d’effectuer un tir au profit de Jaune. Très vite, il monte dans une Banane avec deux hommes, le canon, plus une caisse de deux obus seulement ! Aussitôt à bord, il prend contact avec le pilote qui lui signifie :

— Nous allons vous déposer sur le secteur occupé par la 1re compagnie.

Après que le mécanicien eut gratifié les paras d’une bonne rasade de Martini, l’hélicoptère décolle. En cours de vol, la destination est modifiée :

— Vu la tournure des événements, il n’est pas question de se poser sur la crête. Je vous lâcherai où je pourrai…

A Dieu-vat, le trio se retrouve seul avec l’équipement sur un terre-plein, bien en dessous de l’endroit prévu initialement. Rancillac ignore totalement les coordonnées de la 1re. Par bonheur, un chasseur, en protection non loin de là, lui indique la direction à suivre. Canon, trépied et caisse à dos, les trois hommes crapahutent le plus rapidement possible, malgré le terrain accidenté. Le capitaine Onimus montre l’emplacement du nid de résistance rebelle et conseille de prendre des précautions. Après une rapide mise en batterie à l’abri des rochers, le premier coup part, écrêtant l’objectif ; ce qui provoque une réplique rageuse de la mitrailleuse ennemie. Une fois l’angle raccourci, une seconde détonation se fait entendre. Cette fois-ci, l’arme automatique ne répond pas.

À la suite des divers matraquages, Debent observe un léger décrochage vers le nord. Il donne l’ordre à la Ire section d’occuper les positions des HLL. Au moment où les premiers voltigeurs sont sur le point de prendre pied au sommet du bloc de rocaille visé, un feu nourri se déclare. Les éléments avancés sont rejetés en arrière. Les 1re et 2e sections sont immobilisées et ne peuvent même plus décrocher pour permettre un appui-feu extérieur. Bien que correctement dotés en grenades à main, les paras en manquent rapidement. En milieu d’après-midi, un hélicoptère amenant des munitions ne peut pas atterrir sur la ZP de Jaune, celle-ci étant battue par un FM venant de se dévoiler.

Troisième citation au bout d’un an pour un appelé

À la 2e compagnie, les appelés qui combattent depuis la fin de la matinée se comportent admirablement. Le caporal Jean Lebon fait preuve d’un courage allant jusqu’à la témérité. D’un seul élan, il fonce sur l’adversaire, abattant deux rebelles et récupérant leurs armes. Légèrement blessé en se dirigeant sur un troisième HLL, il ne se replie que sur ordre. Ce jeune chef d’équipe d’origine normande s’est porté volontaire pour les paras et l’Algérie afin de ramener des décorations. Il y réussit : au cours de cette journée, il obtiendra sa troisième citation en moins d’un an. À la 2e section, le sergent-chef Amiot, essayant de prendre à revers quelques fells, se trouve face à ceux-ci sans pouvoir répliquer : son PM s’est enrayé. Bien que superficiellement touché, il doit la vie sauve au chasseur Louviot, dit le Gitan, qui appuie alors comme un forcené sur la détente de son arme. La mort ne voudra pas de Maurice Amiot ce jour-là. Elle le prendra un lundi de Pâques 1961 dans les Aurès, où il sera frappé en plein combat, face à l’ennemi. Le nom de ce sous-officier exceptionnel viendra clôturer la longue liste des tués du 14e RCP, unité dont la dissolution sera prononcée quelques jours après. Déjà titulaire de la médaille militaire, il sera fait chevalier de Légion d’honneur à titre posthume.

Durant ce temps, les autres compagnies, un peu moins éprouvées, ne chôment pas pour autant. Un regroupement de HLL, au sud de 1 230, a été réduit par une section de la 3e compagnie et une autre de la 1re qui les ont pris en tenaille. Sept rebelles ont été abattus.

Néanmoins, en cette fin d’après-midi, la situation demeure angoissante, surtout pour la 2e. Voyant que ni la 3e ni la 4e ne débouchent et craignant que l’affaire ne soit pas réglée ayant la nuit, le capitaine Onimus demande l’autorisation de passer le col et d’aborder l’arête nord de 1 377, afin de faire jonction avec Debent. Debout, appuyé sur sa canne, il donne ses ordres dans le combiné de la radio, impassible malgré le sifflement des balles. Autour de lui, tout le monde est couché ou accroupi derrière les rochers. Cet Alsacien, beau chef de guerre et incroyable meneur d’hommes, s’est déjà fait remarquer à plusieurs reprises avec sa 1re compagnie. Au cours d’actions du côté de Colomb-Béchar début 1957, il a, par ses manœuvres audacieuses, infligé des pertes non négligeables aux rebelles, dans des terrains pas toujours faciles. La Légion, qui travaillait avec les paras, fut étonnée par le comportement de ceux-ci au combat ; ce qui amena le colonel commandant le 2e REI à lancer cette petite phrase :

— Bravo ! les petits paras.

C’était plutôt flatteur de la part d’un légionnaire. Au début de la soirée, la 1re section de la 1re compagnie passe le col très dangereux qui sépare les deux massifs. Elle progresse vers 1 377 par deux crêtes secondaires voisines. Rebut accroche avec ses gars et récupère un FM 24/29, plus un fusil de guerre. Ce jeune sous-lieutenant, déjà blessé le matin, est à nouveau touché à deux reprises et se retrouve bloqué sur l’arête gauche. Un de ses groupes de combat, qui s’est engagé sur sa droite, est immobilisé. Le chasseur Claude Lepage est mortellement atteint en se portant en avant du dispositif. Il a reçu une balle dans la tête et une autre en pleine poitrine. De plus, vu l’intensité du feu, il est impossible de le dégager. La 2e section, entraînée au pas de charge par le sergent-chef Scheidegger, dit Titi, passe à son tour le col. Cet ancien du Bataillon de Corée, aux bacchantes bien fournies, est contraint de stopper :

— Je suis coincé, mon capitaine, je me fais tirer de partout

La 3e section arrive à la rescousse. Le lieutenant Morvan constate qu’il ne peut pas faire mieux que ses camarades. Pas question d’aller plus loin, sinon avec des pertes sévères : un glacis de près de 200 m, sans autre abri qu’un petit rocher, se dressant devant.

Il est près de 19 heures, et le soleil décline à l’horizon. Une arme automatique continue à tirer jusqu’à la nuit, puis le silence se fait. Les rebelles espèrent maintenant pouvoir fuir dans l’obscurité.

— La résistance ennemie a cessé. Les 1re et 2e compagnies ont fait jonction.

C’est avec un certain soulagement que le lieutenant-colonel Ollion reçoit par radio cette phrase du capitaine Debent. Maintenant, il faut évacuer les morts et les blessés du régiment. Une équipe fonce récupérer le chasseur Lepage, qui est toujours sur le terrain. Il est inconscient, et le transport s’effectue sur un brancard de fortune fait avec des fusils et des vestes. Cet appelé, excellent tirer au FM, décédera huit jours plus tard à la clinique Barbier-Hugo, à Alger, des suites de ses blessures.

À la 2e compagnie, tout le monde est sous le choc et les visages sont fermés. Quand tous les morts se trouvent alignés côte à côte, Debent ne peut retenir ses larmes. La disparition du sergent-chef Boyer l’émeut beaucoup. « Bécone » servait sous ses ordres depuis la Tunisie, en 1954, au sein du 35e BTA, un des deux bataillons de la 14e demi-brigade d’infanterie « para ».

— C’est dur de voir ces gars de vingt ans ainsi fauchés au début de leur vie, dit-il.

Vers 21 heures, les blessés sont évacués et acheminés vers l’hôpital militaire de Tébessa. Le parachutiste Bernard Fraizier meurt dans l’hélicoptère. Vers 21 h 25, c’est le début de la mission Luciole. La zone encerclée est éclairée par avion toute la nuit. Les compagnies se replient en bouclage.

« J’ai essayé d’être à la hauteur »

Le lendemain, mercredi 26 février, les 1re et 2e compagnies fouillent les endroits où ont eu lieu les accrochages. Elles abattent quelques rebelles tentant de fuir et retrouvent quelques cadavres de HLL. Le capitaine Muller, à bord d’un hélicoptère, survole le M’Zouzia en tous sens, pendant que les unités ratissent les oueds et les ravins à la recherche des survivants qui pourraient leur échapper. Il ne voit rien, mais après s’être posé au PC, le pilote lui montre un impact à la base des pales de l’appareil !

À 11 heures, l’opération est démontée, et tout le régiment est de retour à AM Beïda en fin d’après-midi. A la ferme Mazaud, cantonnement de la 2e compagnie, le lieutenant Réto interpelle le jeune infirmier arrivé la veille de l’accrochage, et qui s’est si bien comporté durant les combats :

— Que penses-tu de ta première opération ? Crois-tu que cela soit toujours ainsi ?

— Je ne sais pas, répond-il, j’ai fait ce que j’ai pu… j’ai essayé d’être à la hauteur.

— Oui, mon gars, tu as été à la hauteur et même plus que cela. Et ne crois pas que nos opérations sont toujours aussi dures.

Ce petit dialogue démontre bien quel était l’état d’esprit qui animait, à l’époque, les appelés servant dans les régiments parachutistes. Tout au long de leur séjour, ils surent admirablement se battre, allant parfois jusqu’au sacrifice suprême.

Quelques semaines plus tard, le 15 avril 1958, Ollion retourne avec son 14e RCP dans le djebel M’Zouzia. Les paras ayant infligé des pertes sévères à l’ennemi, le 25 février, celui-ci change de tactique en n’essayant pas de résister, mais en s’enfuyant le long des flancs du djebel par petits paquets.

Ce sera un nouveau et total succès pour les parachutistes.


Bilan de l’opération du 25 février 1958

  • 31 HLL tués, 2 HLL faits prisonniers ; le premier appartenait à la katiba régionale de nahia de la Meskinia et le second à la 4e katiba du 1er feyleck.
  • Armement récupéré : 1 mortier de 50 : 1 mitrailleuse MG 42 avec canon de rechange ; 2 pistolets-mitrailleurs ( 1 MAT 49 et 1 PM 43) ; 13 fusils (9 fusils 303 canadiens et 4 Mauser).
  • Pertes amies : 7 tués et 11 blessés.

Bilan de l’opération du 15 avril 1958

  • 32 HLL tués ; 14 faits prisonniers.
  • Armement récupéré : 2 mitrailleuses MG 34 ; 2 FM 24/29 ; 1 FM Bren ; 7 PM ; 31 fusils de guerre ; 1 PA.
  • Pertes du 14e RCP : 2 blessés légers.

LE 14e RCP

Créé le 1er juin 1956 à partir d’éléments de la 14e demi-brigade d’infanterie parachutiste. Héritier des traditions du 14e d’infanterie dont les origines remontent aux régiments de Béarn et de Forez. Composé d’appelés du contingent. Débarque à Oran le 26 juin 1956. S’installe à El Affroun, dans l’Algérois, et dépend de la 25° division parachutiste. Jusqu’en mars 1957, mis à la disposition du corps d’armée d’Alger. Unité d’intervention. Participe à des opérations à Tindouf, Colomb-Béchar, Aïn Sefra, Bône, Bou Saada, etc. D’avril à novembre 1957, en zone ouest algérois. Pacifie l’Orléanvillois. Fin 1957, fait mouvement sur le Constantinois. Se trouve engagé dans la bataille des Frontières. Sur la brèche de février à mai 1958. Puis, pendant un an, participe à de très nombreuses actions : Kenchela, Ouenza, Sétif, Guelma. Mondovi. Part renforcer les postes de la frontière tunisienne dans le secteur d’Ain Zaoua. Effectue aussi de nombreuses missions dans le cadre de la 25° DP. Au début d’octobre 1960, le lieutenant-colonel Lecomte prend la tête du régiment qui va opérer principalement dans les Aurès et séjourner de temps à autre à Alger, en complément ou en remplacement des forces de sécurité. Le 30 avril 1961, le 14° RCP est dissous pour avoir pris part au putsch des généraux, et son chef de corps est traduit devant le haut tribunal militaire. Durant ses cinq années de combat en Algérie, le 14e RCP a compté 120 tués et 260 blessés.

ARTICLES CONNEXES

5 Commentaires

  1. Mon père, Daniel Bedouet, a eu l’honneur de servir au 14 RCP, à cette période, 1ere Cie, 3eme section. Comment peut-on contacter Mr PC Renault? 248 photos à lui soumettre… Merci à vous.

  2. Au cours de la lecture, je me suis trouvé dans l’action . Je suis militaire retraité et fier d’être Pieds Noirs Oranais. En. tout cas Respect pour le 14ème RCP

  3. J’ai le plus grand respect pour tous ces Régiments dont l’honneur devançait la carrière. Les 14 et 18ème RCP régiments d’appelés firent honneur à leur devise.

  4. Classe 56/2c
    Parachutiste Prémilitaire
    à 18 ans – 6 Sauts.
    Brevet N°015975 au 21.10.1955
    3ème Région Militaire.
    1er Janvier 1957, appelé au Service armé.
    4 Janvier 1957, affecté au 14ème RCP de la Caserne NIEL à Toulouse. 25ème D.P.
    15 Juin 1957, détaché près du Colonel Moreau commandant la Subdivision de la Place
    de Carcassonne. Rattaché administrativement à la Caserne LAPERRINE
    24 Juillet 1958 apte AFN.
    9 Mars 1959 Ordre du Jour n°4 du Général de Crèvecoeur du Corps d’Armée de Constantine.
    « Libérables du Contingent 1956/2c, dans quelques jours vous aurez rejoint votre famille après un séjour de plusieurs mois dans les AURÈS et les
    NÉMENCHA. Appelés à servir dans une des régions les plus difficile-
    ment accessibles de l’Algérie….

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

THEATRUM BELLI a fêté ses 18 ans d’existence en mars dernier. 

Afin de mieux vous connaître et pour mieux vous informer, nous lançons une enquête anonyme.

Nous vous remercions de votre aimable participation.

Nous espérons atteindre un échantillon significatif de 1 000 réponses.

Stéphane GAUDIN

Merci de nous soutenir !

Dernières notes

COMMENTAIRES RÉCENTS

ARCHIVES TB