Au printemps 1942, la situation des Alliés en Méditerranée est critique. À l’est, l’Afrika Korps du maréchal Erwin Rommel progresse vers le delta du Nil après la bataille de Gazala (mai-juin 1942). À ce moment, les aérodromes de Crète prennent une importance stratégique nouvelle : ils servent de base de transit principale à la Luftwaffe pour acheminer le ravitaillement logistique vers les forces de l’Axe en Afrique du Nord. Les appareils stationnés en Crète assurent également des missions de reconnaissance photographique, de bombardement et d’attaque des convois dans le sud-est de la Méditerranée.
Parmi les types d’appareils opérant alors depuis l’île figurent les transports Junkers Ju 52 et Messerschmitt Me 323 Gigant, les bombardiers et avions de reconnaissance Junkers Ju 88 et Ju 86, ainsi que les chasseurs Messerschmitt Bf 109.
Cette concentration aérienne menace directement les efforts britanniques pour ravitailler Malte, dont la survie conditionne la capacité alliée à interdire les routes de ravitaillement de l’Axe. À la mi-juin 1942, les Britanniques lancent deux convois simultanés vers l’île assiégée, dans le cadre de l’opération Julius : l’opération Harpoon, venue de Gibraltar à l’ouest, et l’opération Vigorous, partie d’Alexandrie à l’est, entre le 11 et le 16 juin. Ces convois devaient traverser des eaux dominées par l’aviation de l’Axe. Une première tentative de la RAF pour gêner l’intervention aérienne allemande par des bombardements n’ayant pas donné de résultats concluants, le commandement britannique du Caire décide d’employer les forces spéciales pour frapper directement les terrains au sol.
C’est dans ce cadre que des généraux britanniques du Caire envoient en Crète trois équipes du Special Boat Squadron (SBS) et une du Special Air Service (SAS) de David Stirling, avec pour mission de saboter quatre aérodromes : Héraklion, Kastelli Pediados, Tympaki et Maleme. Ces raids crétois, regroupés sous le nom de code Albumen, sont coordonnés avec des attaques simultanées des autres équipes du SAS contre des aérodromes de Cyrénaïque, en Libye (Benghazi, Derna et Barce), dans la nuit du 13 juin.
Le « French Squadron » et le capitaine Bergé
Le terrain d’Héraklion est attribué à l’équipe du SAS, c’est-à-dire aux parachutistes de la France libre. Les trois autres aérodromes reviennent aux équipes du SBS, qui sont prises en charge sur place par Tom Dunbabin, officier de liaison britannique avec la résistance crétoise, lequel leur fournit des guides locaux.
L’origine du contingent français remonte au début de l’année. En janvier 1942, la 1re compagnie de chasseurs parachutistes du capitaine Georges Bergé est envoyée à Kabrit, en Égypte. Cherchant à renforcer sa nouvelle unité, David Stirling y intègre des Français libres, qui constituent le « French Squadron » du SAS. Les hommes s’entraînent aux techniques de sabotage et à la destruction des avions ennemis, spécialité de l’unité. Les premiers groupes français, ou franco-britanniques, sont engagés dès la fin du mois de mai 1942.
Georges Bergé, qui vient d’être nommé commandant, est un officier au parcours déjà dense. Capitaine au 13e régiment d’infanterie au début de la guerre, blessé lors de la bataille de France, il rejoint l’Angleterre en juin 1940 et propose au général de Gaulle la création d’une unité parachutiste. Il dirige la 1re compagnie d’infanterie de l’air, s’entraîne à Ringway, et participe en 1941 à l’opération Savanna, l’une des premières missions clandestines en France occupée. C’est à lui qu’est confié le premier raid d’envergure des Français du SAS.
L’équipe d’Héraklion
Le commando chargé d’Héraklion se compose de six hommes :
- Commandant Georges Bergé, chef du détachement français (Forces françaises libres) ;
- Sergent Jacques Mouhot ;
- Caporal Jack Sibard ;
- Chasseur parachutiste Pierre Léostic, le plus jeune, âgé de 17 ans et n’ayant pas encore atteint ses 18 ans ;
- Capitaine George Jellicoe (Lord Jellicoe, 2e comte Jellicoe), officier britannique ;
- Lieutenant Kostis (Costas) Petrakis, officier grec originaire de Crète, agent du renseignement et guide pour le terrain.
La répartition exacte du commandement varie selon les sources. Les récits francophones présentent Bergé comme le chef du raid, tandis que plusieurs sources anglophones attribuent le commandement de l’opération d’Héraklion à Jellicoe. Dans la pratique, Bergé dirigeait le détachement français et Jellicoe était l’officier britannique le plus ancien associé à la mission ; la présence de Petrakis, connaissant la Crète, était indispensable pour guider la petite troupe à terre.
Chaque homme part légèrement équipé : un pistolet Colt 45, un poignard, un compas, et une vingtaine de bombes Lewes(1).
L’insertion par sous-marin et le débarquement manqué
Dans la nuit du 7 au 8 juin 1942, la petite équipe embarque à bord du Triton, un sous-marin grec de construction française placé sous contrôle allié. Le bâtiment doit déposer le commando sur la côte nord-est de la Crète, à proximité de la plage de Karteros, point de débarquement initialement prévu, relativement proche de l’objectif.
Le débarquement ne se déroule pas comme prévu. Les canots, trois embarcations gonflables, ou canoës de toile selon les récits, sont mis à l’eau trop loin du rivage et dérivent vers l’est. Les hommes touchent terre à l’aube du 10 juin dans le golfe de Malia, à l’est de la zone prévue et avec du retard. Plusieurs sources françaises situent ce débarquement dans la nuit du 10 au 11 juin. Quoi qu’il en soit, le commando se retrouve à terre loin de son objectif (une cinquantaine de kilomètres selon certains récits) sur une île occupée par les Allemands, où la présence de troupes et d’informateurs locaux travaillant pour l’occupant complique chaque déplacement.
Contraints par leur erreur de débarquement, les 6 hommes doivent rejoindre Héraklion par voie terrestre. Ils adoptent un rythme classique des opérations de ce type : ils se cachent le jour et marchent la nuit, progressant à travers un terrain accidenté et hostile, tout en évitant patrouilles et postes ennemis.
Ils atteignent les abords de l’aérodrome d’Héraklion dans la nuit du 12 au 13 juin. Une première tentative d’attaque échoue : le terrain connaît à ce moment une intense activité, une succession de sorties aériennes nocturnes augmentant le trafic et la vigilance autour de la base. Le commando doit reporter son assaut à la nuit suivante.
L’assaut sur l’aérodrome
L’attaque a lieu dans la nuit du 13 juin. Les saboteurs profitent d’un bombardement de l’aérodrome par la RAF pour franchir le périmètre et pénétrer dans l’enceinte. La confusion provoquée par le raid aérien couvre leur progression.
Une fois à l’intérieur, les hommes se répartissent les cibles et placent leurs bombes Lewes sur les appareils stationnés. Les charges étant à retardement, le commando se retire avant les explosions. Lorsque les bombes se déclenchent, elles détruisent une vingtaine d’avions de combat ainsi que des dépôts de carburant et de munitions.
Les 6 hommes parviennent tous à quitter l’aérodrome après avoir posé leurs charges. La phase de destruction est, sur le plan tactique, un succès mais lors du repli que la mission bascule. Le retrait du commando est trahi et leur position est signalée aux Allemands, déclenchant une chasse à l’homme dans la région.
Le chasseur parachutiste Pierre Léostic est tué par les forces allemandes alors qu’il refuse de se rendre, encerclé. Âgé de 17 ans, il devient le premier mort en opération du French Squadron et le plus jeune de ses membres.
Le commandant Bergé, le sergent Mouhot et le caporal Sibard sont capturés. Jellicoe et Petrakis échappent à la capture. Partis à la rencontre de l’agent radio britannique de la résistance crétoise, ils n’étaient pas avec le reste du groupe au moment où la traque se referme. Ils entendent la fusillade et comprennent le sort de leurs camarades, mais parviennent à se soustraire aux recherches.

Jellicoe et Petrakis rejoignent ensuite la côte sud de l’île. Le 23 juin, avec les membres des équipes de Kastelli et de Tympaki, ils sont évacués depuis la plage de Trypiti, près du village de Krotos, à bord d’un caïque, en direction de Mersa Matruh, sur la côte nord de l’Égypte. Certains récits indiquent que cette exfiltration, intervenue une dizaine de jours après le raid, a été facilitée par une filière liée aux officiers John Campbell et Patrick Leigh Fermor.
Le groupe atteint Mersa Matruh peu avant que la ville ne tombe aux mains des forces de Rommel, alors en pleine avance vers l’Égypte. Jellicoe sera ultérieurement décoré du Distinguished Service Order (DSO) pour cette opération.
Le sabotage entraîne des représailles allemandes contre la population civile. Le lendemain de l’attaque, le 14 juin, les forces d’occupation exécutent 50 habitants de la région d’Héraklion. Quelques jours plus tôt, le 3 juin, les Allemands avaient déjà exécuté 12 habitants de la ville.
Bergé, Mouhot et Sibard subissent plusieurs jours d’interrogatoires sous la menace d’une exécution, avant d’être transférés vers le camp de prisonniers de guerre Oflag X-C, en Allemagne. Le commandant Bergé est ensuite envoyé au château de Colditz, en Saxe, où sont regroupés les prisonniers ayant multiplié les tentatives d’évasion. Il y retrouve David Stirling, le fondateur du SAS, fait prisonnier plus tard dans la guerre. Bergé y terminera le conflit.
Le sergent Jacques Mouhot, lui, parvient à s’évader après plusieurs tentatives. Il réussit à traverser l’Allemagne, la Hollande, la France puis l’Espagne, pour atteindre Gibraltar et regagner l’Angleterre en 1943.
Bilan et conséquences
Sur l’ensemble de l’opération Albumen, le bilan dépasse les seuls résultats d’Héraklion. À Kastelli, l’équipe du capitaine G. I. A. Duncan (Black Watch), assistée de résistants crétois, détruit cinq avions et en endommage 29, incendiant en outre plusieurs véhicules et d’importantes quantités d’approvisionnements, dont environ 200 tonnes de carburant d’aviation. À Tympaki, l’équipe découvre un terrain temporairement abandonné, les appareils ayant été relocalisés en raison des raids aériens venus d’Égypte. À Maleme, fortement gardé et désormais entouré de clôtures électrifiées, l’attaque s’avère impossible.
Au total, les raids crétois de juin 1942 détruisent plus de 25 avions, en endommagent un grand nombre, et coûtent la vie à une douzaine de soldats allemands. Côté allié, la seule perte humaine de l’opération est celle de Pierre Léostic, à laquelle s’ajoutent les trois captures d’Héraklion.
L’incapacité allemande à prévenir ces sabotages a des répercussions sur le commandement de l’île : elle compte parmi les motifs ayant conduit au remplacement du général Alexander Andrae par Bruno Bräuer à la tête de la Crète.
Le raid d’Héraklion conserve une empreinte historique particulière pour nos forces spéciales car elle est la première opération maritime du SAS et le premier engagement majeur du French Squadron, dont la filiation se prolonge dans les unités parachutistes ultérieures. Le commandement du Squadron passera, après la capture de Bergé, au lieutenant Augustin Jordan.
Georges Bergé (1909-1997)
Georges Roger Pierre Bergé naît le 3 janvier 1909 à Belmont, dans le Gers, où son père est receveur des PTT. Rien dans ses origines ne le prédestine particulièrement à la carrière des armes : c’est par étapes qu’il y vient.
Il effectue son service militaire en 1929 au titre du 24e régiment d’infanterie, à Mont-de-Marsan. Admis à suivre les cours d’élève officier de réserve (EOR), il est démobilisé comme sous-lieutenant de réserve en avril 1930. Trois ans plus tard, il choisit finalement la carrière militaire et entre, en 1933, à l’école de l’infanterie et des chars de Saint-Maixent.
Nommé lieutenant en 1934, il est détaché dans l’armée de l’Air, au groupe d’infanterie de l’air n° 601, en août 1937. Ce groupement est l’embryon des troupes aéroportées françaises. Mais des problèmes de santé le rendent inapte à l’emploi de parachutiste, et il retrouve son arme d’origine, l’infanterie, en mars 1938. Le détail n’est pas anodin : l’officier qui créera bientôt les premières unités parachutistes de la France libre avait d’abord été écarté du parachutisme pour raisons médicales.
Capitaine au 13e régiment d’infanterie en février 1940, Bergé prend part aux combats d’avant-postes de mai 1940. Le 18 mai, près de Bousies, dans le Nord, alors qu’il mène une contre-attaque, il est blessé à deux reprises par balles. Transporté à Arras, puis hospitalisé à Caen, il est évacué vers le sud-ouest de la France.
De passage chez ses parents à Mimizan, dans les Landes, Bergé entend le 17 juin 1940 le discours radiodiffusé du maréchal Pétain annonçant la demande d’armistice. Il refuse de s’y résigner. Le 21 juin 1940, il embarque à Saint-Jean-de-Luz à bord d’un navire polonais, le Sobieski, à destination de l’Angleterre.
À Londres, il rallie les Forces françaises libres. Le 24 juin, à St Stephen’s House, il rencontre le général de Gaulle et lui propose de créer une unité de parachutistes. La proposition est retenue.
Affecté d’abord au dépôt des FFL puis à l’état-major de l’Air, Bergé est nommé le 15 septembre 1940 au commandement de la 1re compagnie d’infanterie de l’air (1re CIA), première unité parachutiste de la France libre. Après accord avec les services spéciaux britanniques, il conduit ses hommes en stage près de Manchester, à l’école de Ringway, où il est breveté parachutiste le 25 décembre 1940, en même temps que la première section de sa compagnie.
Début 1941, en vue d’opérer en France occupée, Bergé et dix de ses parachutistes sont formés au sabotage dans une école spéciale de Brickendonbury, près de Londres.
Du 15 mars au 5 avril 1941, il participe à la mission Savannah, première opération parachutée en France occupée. L’objectif initial, une embuscade contre des équipages de bombardiers allemands, n’est pas atteint, mais l’opération permet à Bergé d’établir un noyau de résistance à Bayonne et de rapporter du renseignement. Cette action lui vaut la Military Cross britannique et l’une des premières croix de guerre (avec palme de vermeil) à l’ordre des Forces françaises libres.
Revenu en Angleterre par sous-marin, il crée, sous le contrôle du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), une école de formation d’agents (la Station 36), installée à Inchmery House, dans la New Forest. C’est là que seront formés la plupart des radios et agents parachutés en France en 1941 et 1942. Stirling lui-même citera plus tard Bergé parmi les cofondateurs du SAS.
Embarqué avec la 1re CIA le 25 juillet 1941, Bergé est affecté dans un premier temps à Damas, sur la base aérienne de Mezzeh, en Syrie. En janvier 1942, il rejoint Kabret (Kabrit), sur la rive ouest du canal de Suez, au Combined Training Center. C’est là qu’il constitue le French Squadron de la SAS Brigade britannique commandée par le major David Stirling ; l’unité qui mènera, quelques mois plus tard, le raid d’Héraklion.
En juin 1942, l’attaque de plusieurs aérodromes ennemis du bassin oriental de la Méditerranée est confiée à son unité, afin de faciliter le passage d’un convoi de ravitaillement vers Malte. Le commandant Bergé choisit pour sa part l’aérodrome d’Héraklion, en Crète. Avec son groupe, il y détruit une vingtaine d’avions, mais il est capturé à l’issue de la mission. La source officielle de l’Ordre de la Libération situe sa capture au 19 juin 1942, au terme de la chasse à l’homme déclenchée après le sabotage.
Interné à l’Oflag X-C de Lübeck, Bergé y organise un groupe d’évasion. Transféré en janvier 1943 à la forteresse de Colditz (Oflag IV-C), où sont regroupés les prisonniers les plus enclins à s’évader, il y retrouve le major Stirling, fait prisonnier entre-temps, ainsi que le capitaine Augustin Jordan, qui lui avait succédé à la tête du French Squadron. Bergé est libéré le 16 avril 1945 par l’avant-garde de l’armée du général Patton.
Lieutenant-colonel, Bergé est successivement affecté, après la guerre, à l’Inspection parachutiste, au cabinet militaire du Gouvernement provisoire de la République, à l’état-major général de la Défense nationale, puis à la représentation militaire de l’ambassade de France à Rome.
D’août 1951 à juillet 1953, il commande le 14e régiment d’infanterie parachutiste de choc (RIPC) à Toulouse. De 1953 à 1957 (avec une interruption de sept mois en 1954 pour suivre un stage à l’École supérieure de guerre espagnole), le colonel Bergé est l’adjoint du général commandant les troupes aéroportées ; à ce titre, il participe à l’opération de Suez en 1956. De 1957 à 1959, il est adjoint au général commandant l’Aviation légère de l’armée de Terre (ALAT), avant de recevoir, l’année suivante, le commandement du secteur de Corneille, dans le Sud-Constantinois, pendant la guerre d’Algérie.
Nommé général de brigade en juillet 1961, il est, sur sa demande, placé en deuxième section des officiers généraux en janvier 1962, ce qui marque la fin de sa carrière active.
Président d’honneur de l’Amicale SAS, Georges Bergé meurt le 15 septembre 1997 à Mimizan, dans les Landes. Ses obsèques se déroulent à Bordeaux, en présence notamment de son ancien compagnon d’Héraklion, lord Jellicoe, alors président de la SAS Regimental Association.
Il était titulaire de nombreuses décorations : commandeur de la Légion d’honneur, compagnon de la Libération (par décret du 17 novembre 1945), grand officier de l’ordre national du Mérite, croix de guerre 1939-1945 (quatre citations), croix de la Valeur militaire avec palme, médaille de l’Aéronautique. Plusieurs distinctions étrangères lui furent également remises : l’Order of the British Empire et la Military Cross (Royaume-Uni), la Cruz Militar (Espagne), l’ordre de Georges Ier (Grèce) et l’ordre du Ouissam alaouite (Maroc).
Bergé a par ailleurs laissé quelques publications, dont un récit consacré aux Commandos en Crète (Historia Magazine, n° 19) et un autre à la mission Savannah (Historia Magazine, n° 31), ainsi que des articles de réflexion militaire sur le transport aérien d’assaut et la défense nationale. Le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMa) est aujourd’hui dépositaire des traditions des SAS français qu’il avait contribué à fonder.






