14 juin 1942 : raid sur Héraklion (Crète).

Au printemps 1942, la situation des Alliés en Méditerranée est critique. À l’est, l’Afrika Korps du maréchal Erwin Rommel progresse vers le delta du Nil après la bataille de Gazala (mai-juin 1942). À ce moment, les aérodromes de Crète prennent une importance stratégique nouvelle : ils servent de base de transit principale à la Luftwaffe pour acheminer le ravitaillement logistique vers les forces de l’Axe en Afrique du Nord. Les appareils stationnés en Crète assurent également des missions de reconnaissance photographique, de bombardement et d’attaque des convois dans le sud-est de la Méditerranée.

Parmi les types d’appareils opérant alors depuis l’île figurent les transports Junkers Ju 52 et Messerschmitt Me 323 Gigant, les bombardiers et avions de reconnaissance Junkers Ju 88 et Ju 86, ainsi que les chasseurs Messerschmitt Bf 109.

Cette concentration aérienne menace directement les efforts britanniques pour ravitailler Malte, dont la survie conditionne la capacité alliée à interdire les routes de ravitaillement de l’Axe. À la mi-juin 1942, les Britanniques lancent deux convois simultanés vers l’île assiégée, dans le cadre de l’opération Julius : l’opération Harpoon, venue de Gibraltar à l’ouest, et l’opération Vigorous, partie d’Alexandrie à l’est, entre le 11 et le 16 juin. Ces convois devaient traverser des eaux dominées par l’aviation de l’Axe. Une première tentative de la RAF pour gêner l’intervention aérienne allemande par des bombardements n’ayant pas donné de résultats concluants, le commandement britannique du Caire décide d’employer les forces spéciales pour frapper directement les terrains au sol.

C’est dans ce cadre que des généraux britanniques du Caire envoient en Crète trois équipes du Special Boat Squadron (SBS) et une du Special Air Service (SAS) de David Stirling, avec pour mission de saboter quatre aérodromes : Héraklion, Kastelli Pediados, Tympaki et Maleme. Ces raids crétois, regroupés sous le nom de code Albumen, sont coordonnés avec des attaques simultanées des autres équipes du SAS contre des aérodromes de Cyrénaïque, en Libye (Benghazi, Derna et Barce), dans la nuit du 13 juin.

Le « French Squadron » et le capitaine Bergé

Le terrain d’Héraklion est attribué à l’équipe du SAS, c’est-à-dire aux parachutistes de la France libre. Les trois autres aérodromes reviennent aux équipes du SBS, qui sont prises en charge sur place par Tom Dunbabin, officier de liaison britannique avec la résistance crétoise, lequel leur fournit des guides locaux.

L’origine du contingent français remonte au début de l’année. En janvier 1942, la 1re compagnie de chasseurs parachutistes du capitaine Georges Bergé est envoyée à Kabrit, en Égypte. Cherchant à renforcer sa nouvelle unité, David Stirling y intègre des Français libres, qui constituent le « French Squadron » du SAS. Les hommes s’entraînent aux techniques de sabotage et à la destruction des avions ennemis, spécialité de l’unité. Les premiers groupes français, ou franco-britanniques, sont engagés dès la fin du mois de mai 1942.

Georges Bergé, qui vient d’être nommé commandant, est un officier au parcours déjà dense. Capitaine au 13e régiment d’infanterie au début de la guerre, blessé lors de la bataille de France, il rejoint l’Angleterre en juin 1940 et propose au général de Gaulle la création d’une unité parachutiste. Il dirige la 1re compagnie d’infanterie de l’air, s’entraîne à Ringway, et participe en 1941 à l’opération Savanna, l’une des premières missions clandestines en France occupée. C’est à lui qu’est confié le premier raid d’envergure des Français du SAS.

L’équipe d’Héraklion

Le commando chargé d’Héraklion se compose de six hommes :

  • Commandant Georges Bergé, chef du détachement français (Forces françaises libres) ;
  • Sergent Jacques Mouhot ;
  • Caporal Jack Sibard ;
  • Chasseur parachutiste Pierre Léostic, le plus jeune, âgé de 17 ans et n’ayant pas encore atteint ses 18 ans ;
  • Capitaine George Jellicoe (Lord Jellicoe, 2e comte Jellicoe), officier britannique ;
  • Lieutenant Kostis (Costas) Petrakis, officier grec originaire de Crète, agent du renseignement et guide pour le terrain.

La répartition exacte du commandement varie selon les sources. Les récits francophones présentent Bergé comme le chef du raid, tandis que plusieurs sources anglophones attribuent le commandement de l’opération d’Héraklion à Jellicoe. Dans la pratique, Bergé dirigeait le détachement français et Jellicoe était l’officier britannique le plus ancien associé à la mission ; la présence de Petrakis, connaissant la Crète, était indispensable pour guider la petite troupe à terre.

Chaque homme part légèrement équipé : un pistolet Colt 45, un poignard, un compas, et une vingtaine de bombes Lewes(1).

L’insertion par sous-marin et le débarquement manqué

Dans la nuit du 7 au 8 juin 1942, la petite équipe embarque à bord du Triton, un sous-marin grec de construction française placé sous contrôle allié. Le bâtiment doit déposer le commando sur la côte nord-est de la Crète, à proximité de la plage de Karteros, point de débarquement initialement prévu, relativement proche de l’objectif.

Le débarquement ne se déroule pas comme prévu. Les canots, trois embarcations gonflables, ou canoës de toile selon les récits, sont mis à l’eau trop loin du rivage et dérivent vers l’est. Les hommes touchent terre à l’aube du 10 juin dans le golfe de Malia, à l’est de la zone prévue et avec du retard. Plusieurs sources françaises situent ce débarquement dans la nuit du 10 au 11 juin. Quoi qu’il en soit, le commando se retrouve à terre loin de son objectif (une cinquantaine de kilomètres selon certains récits) sur une île occupée par les Allemands, où la présence de troupes et d’informateurs locaux travaillant pour l’occupant complique chaque déplacement.

Contraints par leur erreur de débarquement, les 6 hommes doivent rejoindre Héraklion par voie terrestre. Ils adoptent un rythme classique des opérations de ce type : ils se cachent le jour et marchent la nuit, progressant à travers un terrain accidenté et hostile, tout en évitant patrouilles et postes ennemis.

Ils atteignent les abords de l’aérodrome d’Héraklion dans la nuit du 12 au 13 juin. Une première tentative d’attaque échoue : le terrain connaît à ce moment une intense activité, une succession de sorties aériennes nocturnes augmentant le trafic et la vigilance autour de la base. Le commando doit reporter son assaut à la nuit suivante.

L’assaut sur l’aérodrome

L’attaque a lieu dans la nuit du 13 juin. Les saboteurs profitent d’un bombardement de l’aérodrome par la RAF pour franchir le périmètre et pénétrer dans l’enceinte. La confusion provoquée par le raid aérien couvre leur progression.

Une fois à l’intérieur, les hommes se répartissent les cibles et placent leurs bombes Lewes sur les appareils stationnés. Les charges étant à retardement, le commando se retire avant les explosions. Lorsque les bombes se déclenchent, elles détruisent une vingtaine d’avions de combat ainsi que des dépôts de carburant et de munitions.

Les 6 hommes parviennent tous à quitter l’aérodrome après avoir posé leurs charges. La phase de destruction est, sur le plan tactique, un succès mais lors du repli que la mission bascule. Le retrait du commando est trahi et leur position est signalée aux Allemands, déclenchant une chasse à l’homme dans la région. 

Le chasseur parachutiste Pierre Léostic est tué par les forces allemandes alors qu’il refuse de se rendre, encerclé. Âgé de 17 ans, il devient le premier mort en opération du French Squadron et le plus jeune de ses membres. 

Le commandant Bergé, le sergent Mouhot et le caporal Sibard sont capturés. Jellicoe et Petrakis échappent à la capture. Partis à la rencontre de l’agent radio britannique de la résistance crétoise, ils n’étaient pas avec le reste du groupe au moment où la traque se referme. Ils entendent la fusillade et comprennent le sort de leurs camarades, mais parviennent à se soustraire aux recherches.

 

Jellicoe et Petrakis rejoignent ensuite la côte sud de l’île. Le 23 juin, avec les membres des équipes de Kastelli et de Tympaki, ils sont évacués depuis la plage de Trypiti, près du village de Krotos, à bord d’un caïque, en direction de Mersa Matruh, sur la côte nord de l’Égypte. Certains récits indiquent que cette exfiltration, intervenue une dizaine de jours après le raid, a été facilitée par une filière liée aux officiers John Campbell et Patrick Leigh Fermor.

Le groupe atteint Mersa Matruh peu avant que la ville ne tombe aux mains des forces de Rommel, alors en pleine avance vers l’Égypte. Jellicoe sera ultérieurement décoré du Distinguished Service Order (DSO) pour cette opération.

Le sabotage entraîne des représailles allemandes contre la population civile. Le lendemain de l’attaque, le 14 juin, les forces d’occupation exécutent 50 habitants de la région d’Héraklion. Quelques jours plus tôt, le 3 juin, les Allemands avaient déjà exécuté 12 habitants de la ville.

Bergé, Mouhot et Sibard subissent plusieurs jours d’interrogatoires sous la menace d’une exécution, avant d’être transférés vers le camp de prisonniers de guerre Oflag X-C, en Allemagne. Le commandant Bergé est ensuite envoyé au château de Colditz, en Saxe, où sont regroupés les prisonniers ayant multiplié les tentatives d’évasion. Il y retrouve David Stirling, le fondateur du SAS, fait prisonnier plus tard dans la guerre. Bergé y terminera le conflit.

Le sergent Jacques Mouhot, lui, parvient à s’évader après plusieurs tentatives. Il réussit à traverser l’Allemagne, la Hollande, la France puis l’Espagne, pour atteindre Gibraltar et regagner l’Angleterre en 1943.

Bilan et conséquences

Sur l’ensemble de l’opération Albumen, le bilan dépasse les seuls résultats d’Héraklion. À Kastelli, l’équipe du capitaine G. I. A. Duncan (Black Watch), assistée de résistants crétois, détruit cinq avions et en endommage 29, incendiant en outre plusieurs véhicules et d’importantes quantités d’approvisionnements, dont environ 200 tonnes de carburant d’aviation. À Tympaki, l’équipe découvre un terrain temporairement abandonné, les appareils ayant été relocalisés en raison des raids aériens venus d’Égypte. À Maleme, fortement gardé et désormais entouré de clôtures électrifiées, l’attaque s’avère impossible.

Au total, les raids crétois de juin 1942 détruisent plus de 25 avions, en endommagent un grand nombre, et coûtent la vie à une douzaine de soldats allemands. Côté allié, la seule perte humaine de l’opération est celle de Pierre Léostic, à laquelle s’ajoutent les trois captures d’Héraklion.

L’incapacité allemande à prévenir ces sabotages a des répercussions sur le commandement de l’île : elle compte parmi les motifs ayant conduit au remplacement du général Alexander Andrae par Bruno Bräuer à la tête de la Crète.

Le raid d’Héraklion conserve une empreinte historique particulière pour nos forces spéciales car elle est la première opération maritime du SAS et le premier engagement majeur du French Squadron, dont la filiation se prolonge dans les unités parachutistes ultérieures. Le commandement du Squadron passera, après la capture de Bergé, au lieutenant Augustin Jordan.

Georges Bergé (1909-1997)

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