1921-2026 : Petite histoire de l’armée jordanienne (texte actualisé).

Les racines de l’armée jordanienne plongent dans la grande révolte arabe de juin 1916 contre la domination ottomane. Le Chérif de La Mecque Hussein ben Ali, de la dynastie des Hachémites, est choisi par Londres pour mener la rébellion contre l’Empire ottoman. Il est le chef de la dynastie des Beni-Hachem (Hachémites) à qui la garde des lieux saints de l’islam a été confiée depuis plusieurs siècles.

En 1920, les Britanniques obtiennent à la conférence de San Remo le mandat sur l’Irak où Fayçal est promu roi en 1921, pendant que son frère Abdallah devient émir de Transjordanie. Cet émirat, rattaché au mandat britannique et qui se voulait temporaire, se constitue en un État durable dans la région. L’administration hachémite de Transjordanie, en la personne de Rashid Bey Tali, débuta des discussions avec Wyndham Deedes, secrétaire en chef du haut-commissariat britannique du gouvernement de Palestine, concernant la formation d’une force de protection pour ses frontières. L’émir Abdallah était d’avis de créer une division comprenant des bataillons d’infanterie, d’artillerie et de cavalerie de 800 hommes chacun, armés de canons de montagne, de canons de campagne et de mitrailleuses. La brigade de cavalerie, quant à elle, devait être composée de 1 500 hommes. Les Britanniques répondirent diplomatiquement qu’il n’était pas possible de soutenir financièrement une telle force. Cependant, un accord fut trouvé pour absorber la katiba chérifienne dans une force mobile avec des missions de gendarmerie.

Dès octobre 1920, le capitaine Frederick Gerard Peake (1886-1970)(1), ancien de l’Imperial Camel Corps ayant servi aux côtés de T.E. Lawrence, met sur pied à Zarqa une « Mobile Force » d’environ 150 hommes, recrutés en grande partie dans la communauté tchétchène et circassienne locale, ainsi que parmi d’anciens soldats de l’armée ottomane. C’est de ce noyau que naît officiellement, en 1921, la « Légion arabe » (al-Jaysh al-’Arabi), commandée par Peake. Pour le diplomate Sir Mark Sykes(2), spécialiste des affaires orientales auprès du gouvernement britannique, « cette Légion arabe sera le signe visible de l’unité et du nationalisme arabe. Ses membres s’engagent pour combattre pour la cause des Arabes, sur le sol des Arabes, contre le Turc. »(3) Peake conservera son commandement jusqu’à sa retraite en mars 1939, où il sera remplacé par le général John Bagot Glubb.

Cette unité arabe embryonnaire démarre avec 5 officiers, 75 cavaliers et 25 mitrailleurs montés. L’unité subit un grand revers dans le cadre d’une opération dans la région d’Al-Karak, où elle tombe dans une embuscade tendue par Kulaib al-Shuraidi, qui avait refusé de verser son impôt (18 tués et de nombreux blessés). Elle est ensuite reconstituée à la fin de l’année 1921 avec sept cent cinquante hommes, s’organisant en deux compagnies d’infanterie, deux escadrons de cavalerie, un groupe d’artilleurs et une section de transmetteurs. Les effectifs vont encore grossir avec l’arrivée de policiers qui vont fusionner avec les militaires pour former une troupe de 1 300 hommes. La mission de cette Légion était de maintenir l’ordre public et de freiner les soulèvements tribaux qui ne tardèrent pas à se déclencher…

Les premiers troubles intérieurs

En plus de repousser des raids wahhabites venus de l’autre côté de la frontière (notamment en 1922 et 1924) et d’intercepter des trafiquants d’armes, la Légion se trouve en 1923 confrontée à la nécessité de résorber des velléités intérieures.

Des dissidences tribales persistent, notamment entre les bédouins de Bani Sakher, dirigés par Mithqal Al Fayez, favorisé par l’émir Abdallah(4), et les bédouins d’Adwan de Balqa, dirigés par le sultan Majed al-Adwan, qui se rebelle en 1923 contre le jeune gouvernement transjordanien dirigé par Mazhar Ruslan. La rébellion touche une nouvelle génération d’intellectuels urbanisés réclamant un régime démocratique.

Arrivé à Amman en août 1923, au cours d’une manifestation armée, le sultan Adwan réclame l’établissement d’un gouvernement constitutionnel. Après des négociations avec l’émir, un nouveau gouvernement est formé mais trois opposants sont arrêtés, dont l’écrivain et poète Mustafa Wahbi Tal, pour complot contre l’État, puis exilés. Avançant à nouveau sur Amman, les forces d’Adwan s’emparent de deux postes de gendarmerie. La Légion, bien préparée, intervient et met en fuite les insurgés après une bataille féroce. Les prisonniers sont bannis dans le Hedjaz tandis que le sultan Adwan et ses fils s’enfuient en Syrie. Une grâce générale, en mars 1924, permit aux exilés de rentrer dans leurs foyers.

Cet épisode insurrectionnel fait comprendre à l’émir Abdallah la nécessité d’entretenir une force armée efficace, même si, pour le moment, cette force est toujours sous commandement britannique. Progressivement, la Légion arabe va participer à la consolidation de l’État-nation au sein de populations bédouines réticentes à un État central, en employant l’usage de la force étatique de façon disciplinée.

L’épisode Transjordan Frontier Force

Cependant, la mission de sécurité intérieure de cette Légion se verra temporairement contrecarrée par la création, le 1er avril 1926 à Sarafand (Palestine), de la Transjordan Frontier Force (TJFF) destinée, comme son nom l’indique, à défendre les frontières nord et sud de la Transjordanie, et dont l’émir Abdallah était Honorary Colonel. Composée en grande majorité de Palestiniens, cette troupe est constituée au départ de trois escadrons de cavalerie de 120 hommes chacun et d’une unité d’infanterie dont le premier commandant est le lieutenant-colonel Frederick William Bewsher. Un escadron de chameaux et des unités mécanisées s’ajouteront ensuite.

Les escadrons et les compagnies étaient commandés par des majors britanniques, secondés chacun par un autre officier britannique. Les escadrons de cavalerie étaient composés de trois groupes de fusiliers, soit 36 hommes, et d’un groupe de mitrailleurs (36 fusils et 4 mitrailleuses). Le groupe de reconnaissance tactique était normalement constitué en demi-escadron ou demi-compagnie commandés par des cadres locaux. Au fil des années, le nombre de cadres britanniques se réduit : il passera de 39 officiers en 1927 à 24 en 1935.

La Légion arabe lui transfère une partie de son armement : artillerie, mitrailleuses, radios. Cette formation sera dissoute en 1948 et ses effectifs (3 000 hommes) seront intégrés à la Légion arabe.

Création de la Desert Mobile Force

En décembre 1930, le major John Bagot Glubb (1897-1986)(5), qui possède de solides connaissances des coutumes bédouines acquises en Irak, est versé au sein de la Légion arabe comme commandant en second. L’année suivante, il crée la Patrouille du désert, exclusivement composée de bédouins, afin de lutter contre les raids entre tribus, qui cesseront en 1932. Il persuade la TJFF de se retirer du désert au profit de cette patrouille d’une vingtaine d’hommes, équipée de quatre camions et armée de mitrailleuses Lewis et Vickers. Les hommes portent le keffieh à damier rouge et blanc, qui sert aux bédouins à se protéger du vent, du soleil et du sable, et qui devient ainsi un élément identitaire de leur uniforme.

D’autres hommes étaient positionnés dans de petits forts disséminés dans la région et se déplaçaient à dos de chameau. Cette stratégie permit ainsi à Glubb, au fil des années, de pacifier les différentes tribus et de rallier durablement les bédouins à l’État hachémite.

Avec les menaces grandissantes de la révolte arabe en Palestine (1936-1939) et les troubles en Syrie, Glubb augmente les effectifs pour disposer d’une force de combat de réserve correspondant à deux escadrons de cavalerie, ainsi que d’une force mécanisée du désert comprenant 350 bédouins circulant dans des camions et organisés en deux compagnies.

Peake parti à la retraite en mars 1939, Glubb lui succède à la tête de la Légion, qu’il va transformer en la force militaire la mieux entraînée du monde arabe. L’année suivante, il prend livraison de six voitures blindées fabriquées « localement » par l’entreprise allemande Wagner installée à Jaffa (Palestine).

Crédit : Nationaal Archief.

La Légion arabe dans la Seconde Guerre mondiale

Durant le conflit, la Légion participe à l’effort de guerre britannique contre les forces de l’Axe, notamment en protégeant l’aérodrome d’Aqir(6) avec une compagnie de 200 hommes.

La Légion arabe est également mise à contribution contre les forces françaises vichystes de Syrie et du Liban. En 1941, à la suite du coup d’État en Irak(7) de l’ancien Premier ministre Rachid Ali al-Gaylani, favorable aux forces de l’Axe, les forces britanniques de l’aérodrome de Habbaniya sont assiégées, le 29 avril 1941, par des unités de l’armée royale irakienne (estimées à 9 000 hommes appuyés par une cinquantaine de canons), déclenchant le début de la guerre anglo-irakienne. Le 12 mai 1941, les Britanniques, sous le commandement du major-général J.G.W. Clark, rassemblent rapidement à Mafraq (Transjordanie) une troupe de 6 000 hommes pour secourir Habbaniya. Nommée la « Habforce », elle comprend une colonne volante de 2 000 hommes intégrant 350 hommes de la Légion arabe. Ce renfort obligera les rebelles putschistes à se replier sur Bagdad.

Après avoir été bombardé par des Bristol Blenheim Mark IV du 203rd Squadron de la RAF, le fort d’Ar-Rutbah (Irak) est repris le 13 mai par les hommes de la Légion arabe avec le soutien de la N°2 Armoured Car Company de la RAF, équipée de 8 voitures blindées Fordson(8).

Un véhicule blindé Fordson de la 2e compagnie de véhicules blindés de la RAF, opérant avec l’opération « Habforce », attend aux abords de Bagdad, tandis que des négociations d’armistice se déroulent entre les autorités britanniques et le gouvernement rebelle lors de la révolte irakienne. Crédit : Imperial War Museum.

Après Ar-Rutbah, deux pelotons de la Légion se dirigent vers la ligne ferroviaire Mossoul-Bagdad, à 400 km à l’est. Le raid réussit : un train est intercepté, le gouverneur de Mossoul est tué dans l’attaque et le chef de la police est capturé. Les hommes de la Légion démontrent leur savoir-faire opérationnel et leur qualité au combat, qui sont le résultat de deux facteurs essentiels : un bon entraînement et un solide commandement.

Le 1er juillet 1941, à 80 km au nord-est de Palmyre, la Légion arabe, commandée par le lieutenant-colonel Norman Lash et le capitaine Imrie, est engagée contre une colonne vichyste (2e Compagnie légère du désert) qui est mise en déroute. Pour un mort et un blessé dans ses rangs, la Légion arabe tue 11 soldats ennemis et en capture 80, dont 5 officiers, ainsi que 6 automitrailleuses, 4 camions et 12 mitrailleuses. Cette déroute porte un sérieux coup au moral des troupes vichystes à Deir ez-Zor et à Palmyre. Deux mois plus tard, de retour à Amman, la Légion reçoit la visite officielle de l’émir Abdallah, qui félicite personnellement Glubb « Pasha » pour les exceptionnelles performances dont a fait preuve la Légion durant la campagne de Syrie. À la fin de la guerre, la Légion arabe compte environ 8 000 hommes.

D’un conflit à l’autre : le premier conflit israélo-arabe (1947-1948)

Le traité de Londres du 22 mars 1946 met fin au mandat britannique sur la Transjordanie. Le 25 mai, l’émir Abdallah devient roi et proclame l’indépendance de son pays, qui prendra en 1949 le nom de Royaume hachémite de Jordanie. Le 14 mai 1948, à minuit, le mandat britannique sur la Palestine prend fin. L’État d’Israël est proclamé le 14 mai dans la galerie principale du musée de Tel-Aviv par Ben Gourion, président de l’Agence juive, qui devint le Premier ministre du nouvel État juif. L’immigration transocéanique juive en Palestine s’était accentuée durant les années 1932-1939, qui en absorbèrent 46 %. En 1929, de graves incidents avaient éclaté entre Arabes et Juifs. Entre 1940 et 1948, l’immigration continua grâce à quelque 111 000 entrées clandestines. Cette immigration devint encore plus massive à partir de 1948(9).

La création d’Israël va bouleverser la configuration géopolitique de la Jordanie. Le roi Abdallah, opposé à la partition de la Palestine proposée par la résolution 181 de l’ONU(10), envoie la Légion arabe pour protéger les Palestiniens et occuper la partie arabe de la Palestine. La coalition arabe (Égypte, Liban, Syrie, Irak et Transjordanie) entre en guerre contre Israël. Les troupes arabes engagées comprennent environ 24 000 soldats, dont 4 500 hommes de la Légion arabe, alors la force la mieux entraînée de la coalition. Des 65 000 hommes en état de porter les armes dont disposait Israël, seuls 5 000 appartenaient au Palmach, une formation relativement bien armée ; le reste relevait de la milice de la Haganah.

Mai 1948 : la Légion s’illustre avec bravoure à Jérusalem

En 1948, la Légion arabe, en lutte contre Israël, va encore prouver son courage intrépide et sa remarquable discipline lors de la bataille de la vieille ville de Jérusalem.

Le 15 mai, la Légion traverse le Jourdain et pénètre en Palestine. Les hommes, toujours commandés par Glubb « Pasha », ont un moral d’acier et sont acclamés par la population dans les rues d’Amman, où ils ont défilé quelques jours auparavant. Leur mission est d’occuper cette partie de la Palestine octroyée aux Arabes par le plan des Nations unies, ce qui entraînera un conflit direct avec l’État hébreu.

Pour atteindre Jéricho, la Légion est obligée d’emprunter un défilé propice aux embuscades. Glubb décide de n’envoyer que les 1re et 8e compagnies de l’unité, qui doivent progresser vers le mont des Oliviers. La piste est rendue carrossable grâce à Glubb, qui a utilisé une main-d’œuvre locale payée par la caisse de sa cantine, soit 4 000 livres sterling. Comme les Britanniques avaient insisté pour qu’il n’y ait aucune unité de la Légion arabe en Palestine à la fin du mandat, cela procure un avantage tactique certain à l’organisation israélienne Palmach, qui pénétra dans Jérusalem par la porte de Damas. À l’intérieur, les Arabes font appel au roi Abdallah pour protéger les lieux saints de l’islam.

Le 18 mai à 8 h 00, Glubb envoie la 1re compagnie dans la vieille ville. Ce mouvement de troupes permet aux hommes de la Légion de repousser les Israéliens, mais cela sera de courte durée car les Israéliens disposent de deux atouts majeurs : celui de l’armement et celui du nombre.

Le commandant Bob Slade, commandant en second du 2e régiment, reçoit ses ordres : « Entrer dans Jérusalem avec pour objectif de défendre la vieille ville tout en la laissant intacte. Nettoyer tout le quartier arabe depuis Cheikh Jarrah jusqu’à la porte de Damas ». Sa colonne se compose d’un escadron d’automitrailleuses, de pelotons de canons de 57 mm (portée efficace 900 m), dont les points forts sont leur petite taille et leur manœuvrabilité, et de mortiers de 81 mm (portée 2 500 m), ainsi que de deux compagnies du 5e régiment et de la 8e compagnie du 6e régiment. Ses effectifs s’élèvent à quelque 500 hommes devant investir une ville abritant 100 000 Israéliens, sans compter les autres communautés ethnico-religieuses.

Vu la configuration, cette mission relève proprement du suicide, et pourtant, finalement, cela a marché, même si au début cela semblait perdu.

Les Israéliens ont dressé de gros blocs de béton qu’il faut détruire à coups de canons antichars de 87,6 mm (25 livres) à bout portant… sous le feu de l’ennemi. Le major Slade est blessé en inspectant un de ces blocs de béton. Les ordres sont d’économiser au maximum les obus.

Formés aux raids dans les grands espaces, les combats de rue sont difficiles pour les soldats de la Légion, qui progressent lentement en subissant des pertes importantes. Ils reçoivent des renforts dans l’après-midi provenant de deux compagnies du 1er régiment. En début d’après-midi, les automitrailleuses arrivent à la porte de Damas puis pénètrent dans la vieille ville et commencent à pilonner le grand monastère de Notre-Dame-de-France à l’aide de petits mortiers de 51 mm, dont la portée et la puissance de feu sont supérieures à celles des grenades à fusil(11).

Les pelotons et les sections sont répartis dans toute la ville, souvent sans pouvoir communiquer entre eux. Configuration classique du combat en zone urbaine, ils évoluent dans un environnement dense au milieu d’une population terrorisée. En soirée du 20 mai, le lieutenant-colonel australien Gordon Newman, basé à Naplouse à une distance de 65 km, reçoit l’ordre de faire mouvement vers Jérusalem pour apporter des renforts. Ses éléments seront fixés à Notre-Dame-de-France par des feux nourris de mitrailleuses israéliennes durant plusieurs jours. Ils surnommeront la journée du 24 mai « Jour du massacre ».

Dans la vieille ville, une colonne de la Légion (moins de 500 hommes) poursuit ses deux objectifs : défendre les murs de la ville et nettoyer les ruelles et les bâtiments délabrés du vieux quartier juif.

Par manque de communication, il est extrêmement difficile pour les chefs d’influer sur les opérations en cours. Le 25 mai, la Légion a subi de grosses pertes, même si l’attaque israélienne a été stoppée. Elle contrôle néanmoins la vieille ville, mais le besoin de réorganiser le dispositif devient une nécessité. À une cinquantaine de kilomètres de Jérusalem, au nord-ouest, Lash a envoyé le 4e régiment à Latroun(12) afin de pouvoir contrôler la route reliant Tel-Aviv à Jérusalem.

Le 26 mai, une compagnie du 1er régiment est envoyée sur une position clé, une ancienne station radar dans laquelle sont positionnés une soixantaine d’Israéliens, enterrés dans des tranchées couvertes d’un réseau de barbelés. Mortiers et canons de 87,6 mm fournissent l’appui-feu, mais ne peuvent endommager les barbelés, qui devront être sectionnés à la main. L’assaut est sanglant pour les « légionnaires », qui compteront 3 tués et 13 blessés mais enlèveront la position au prix de 13 morts chez les Israéliens. Ceux-ci lanceront ensuite plusieurs attaques sur Latroun, dans lesquelles 1 200 Jordaniens sont opposés à 6 500 Israéliens. Le 25 mai, ils envoient l’équivalent d’une brigade soutenue par un intense bombardement de mortiers ; ils devront pourtant se retirer en laissant de nombreux morts sur le terrain. Jusqu’au 11 juin, les attaques se poursuivront sans succès. Le 4e régiment de la Légion, qui n’est pas composé de bédouins, s’est admirablement battu alors qu’il avait été formé seulement trois mois avant cet engagement. Son chef recevra la médaille de la bravoure sur le champ de bataille.

Le 28 mai, David Ben Gourion publie sa Quatrième Ordonnance officialisant la création de l’armée d’Israël, « Tsahal », qui absorbe la Haganah. Les milices Lehi et Irgoun la rejoindront les 29 mai et 1er juin.

Le 29 mai survient une nouvelle qui sera une véritable douche froide pour la Légion : le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution britannique demandant une trêve des combats durant quatre semaines et le retrait des officiers réguliers britanniques à l’est du Jourdain. Sont concernés les deux commandants de brigade, trois commandants de bataillon, tous les officiers d’artillerie et tous les officiers d’état-major divisionnaire. Durant le cessez-le-feu, et malgré l’embargo décrété par l’ONU, Israël reçoit de nouveaux armements via la Tchécoslovaquie(13), alors que les Britanniques stoppent toutes leurs livraisons.

À la fin de la trêve, la coalition arabe se réunit au Caire et, à la surprise du roi de Jordanie et de Glubb « Pasha », décide de poursuivre les combats alors que la Légion manque cruellement de munitions.

Durant la période de cessez-le-feu, la Légion envoie une compagnie de garnison occuper les deux villes arabes de Lydda et Ramla, même si pouvoir tenir ces deux villes relève du miracle en cas d’attaque israélienne d’envergure. Le 11 juillet, la population terrorisée fuit l’attaque israélienne. Les combats qui s’ensuivent sont durs et désespérés, particulièrement lorsque le 2e régiment parvient à reprendre le village d’Al-Burj après avoir avancé à découvert sous un déluge de feu sur deux kilomètres. L’attaque est conduite par un peloton d’automitrailleuses commandé par un bédouin intrépide, Hamdan el-Biluwi, qui est l’une des dix premières recrues de Glubb en 1930. Il sera grièvement blessé lorsque son véhicule sera atteint par la munition à charge creuse d’un lance-roquettes PIAT tirée par un Israélien déterminé. Son chauffeur est tué sur le coup. Hamdan el-Biluwi survivra ; à l’hôpital, les chirurgiens retireront de son corps une centaine de morceaux de métal.

Par l’attaque de ces villages, les Israéliens espèrent reprendre la ville stratégique de Latroun. Le 18 juillet, le Palmach lance une nouvelle attaque avec l’appui de cinq chars, d’automitrailleuses armées de Bren et de plusieurs semi-chenillés. Le 2e régiment de la Légion arabe, qui défend Latroun, a hissé sur le toit du commissariat un canon antichar de 57 mm qui donnera du fil à retordre aux Israéliens. Touché plusieurs fois, avec des servants tués qui sont automatiquement remplacés, le canon résiste fièrement et parvient à détruire ou endommager tous les chars ennemis. Les Israéliens sont stupéfaits par ce fait d’armes. Enfin, une nouvelle trêve intervient à 17 heures.

Cette guerre entre Arabes et Israéliens se poursuivra avec des combats sporadiques jusqu’au 24 février 1949, date à laquelle les Égyptiens acceptent un armistice avec Israël, qui sera ensuite conclu avec la Jordanie le 3 avril 1949 (accords de Rhodes). Entre-temps, après avoir proposé un nouveau plan de paix, le comte Folke Bernadotte, médiateur des Nations unies en Palestine depuis le 20 mai, est assassiné à Jérusalem le 17 septembre 1948 (ainsi que le colonel français André Sérot) par des membres du groupe Lehi.

La modernisation de l’armée jordanienne (1949-1956)

Les accords d’armistice de Rhodes de 1949 mettent fin à la première guerre israélo-arabe. Les lignes de démarcation vont se transformer de facto en frontières que des conflits ultérieurs vont encore modifier. En avril 1950, à l’issue d’élections organisées sur les deux rives du Jourdain, la Cisjordanie – Jérusalem-Est comprise – est officiellement unie au royaume, une annexion que seuls le Royaume-Uni et le Pakistan reconnaîtront.

Le roi Abdallah pouvait se sentir fier de sa Légion car, des différentes unités arabes déployées dans le conflit, elle a été la seule force militaire à afficher une attitude véritablement combative, doublée d’un esprit de corps qui lui soit propre. Le soldat arabe, de souche bédouine, est robuste et résistant ; il a besoin d’une formation appropriée et d’un commandement efficace, ce qui fut le cas pour la Légion arabe. Ses qualités et ses performances furent saluées par le comte Bernadotte, qui déclara : « Il y a plein de gens qui se battent en Palestine, mais une seule armée, la Légion arabe. »

Le 20 juillet 1951, le roi Abdallah est assassiné sur les marches de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem par un Palestinien, partisan du mufti Haj Amin al-Husseini, opposé au contrôle jordanien sur la partie arabe de la Palestine. Son fils, l’émir Talal, lui succède pour une courte période : il abdiquera en août 1952 pour des raisons de santé et sera remplacé par son jeune fils Hussein, âgé de 17 ans, qui exercera pleinement ses pouvoirs constitutionnels à partir de mai 1953.

Après les accords de Rhodes, la Légion arabe, qui atteint un effectif de 12 000 hommes, va monter en puissance et se moderniser sur la base organisationnelle d’une division d’infanterie britannique. De nouveaux recrutements permettent de former neuf bataillons regroupés en trois brigades. Par la suite, un dixième bataillon viendra s’ajouter, permettant une meilleure flexibilité dans les déploiements opérationnels.

Les régiments demeurent homogènes dans leur composition ethnico-sociale : on ne mélange pas les bédouins (de culture nomade) avec les recrues de culture sédentaire. Le bédouin est prompt à l’attaque mais réticent à tenir une position défensive. Le soldat sédentaire est un fantassin solide et, en général, plus instruit que le bédouin, mais, comme le fait remarquer Glubb « Pasha », être diplômé n’est pas suffisant en soi pour faire un bon officier.

En 1950 est inauguré un centre d’entraînement, et une école de cadets voit le jour l’année suivante, accueillant des jeunes élèves à partir de 10 ans suivant le parcours classique de formation à la fois scolaire et militaire. Les femmes jordaniennes ont commencé à s’enrôler dans l’armée dès 1950 comme enseignantes dans les écoles militaires. Cependant, le nombre de femmes resta extrêmement réduit jusqu’en 1962, année de la création du Collège d’infirmières Princesse Muna(14) (du nom de la mère du roi Abdallah II).

Le commandement britannique est remplacé par un commandement purement jordanien par le jeune roi Hussein le 1er mars 1956, date à laquelle Glubb et ses officiers britanniques sont congédiés par le roi à la suite d’une trop lente « arabisation » de la Légion – décision prise également dans le contexte du refus jordanien d’adhérer au pacte de Bagdad. La Légion change alors de nom pour devenir l’« Armée arabe jordanienne ».

En 1956, les effectifs de l’armée jordanienne s’élèvent à environ 23 000 hommes. L’arme de base du fantassin est le fusil Lee-Enfield Mark III, puis son successeur le Lee-Enfield N°4, couplés avec le fusil-mitrailleur Bren(15) et le pistolet-mitrailleur Sten. Le mortier de 51 mm complète cet équipement. Les armes de soutien se composent du mortier de 81 mm, de la mitrailleuse Vickers et du canon antichar de 57 mm, qui sera remplacé en 1954 par un canon plus lourd (3 tonnes) de 76,2 mm. Des camions Ford canadiens de trois tonnes furent modifiés pour pouvoir le tracter.

Le Corps royal blindé de la Légion arabe est organisé sur le modèle britannique d’un régiment d’automitrailleuses. Les unités de reconnaissance sont équipées de Land Rover modifiés, sans auvent ni pare-brise, pour transporter deux hommes avec la radio et ses batteries de rechange, un fusil-mitrailleur Bren, ainsi que le kit d’équipage, sans oublier le carburant supplémentaire. Elles étaient entraînées à effectuer des raids sur de longues distances derrière les lignes ennemies.

Les voitures blindées n’ont pas de tourelles et servent de plateformes aux mortiers. Un deuxième régiment est progressivement ajouté au premier, mais il est moins fourni en équipement que le premier par manque de moyens financiers. En 1945, la Légion arabe avait reçu quelques véhicules blindés Marmon-Herrington équipés d’une tourelle disposant d’un canon de 40 mm. Grâce au savoir-faire technique du colonel Broadhurst, les tourelles sont transformées à partir de 1953 pour pouvoir être équipées d’un canon antichar plus puissant de 57 mm.

En 1952, la Légion reçut 36 canons automoteurs « chasseurs de chars » britanniques Archer de 76,2 mm qui, avec leur silhouette basse, s’avérèrent être un excellent armement d’embuscade. L’Archer surclassait les systèmes d’armes montés que les Israéliens avaient à l’époque en dotation.

En 1954, la Légion équipa deux escadrons du 3e régiment de chars avec 24 Charioteer, construits par les Britanniques dans les années 1950 sur la base du char Cromwell et équipés d’une tourelle entièrement fermée abritant un canon de 84 mm. L’arrivée de véhicules blindés à chenilles posa un nouveau problème de maintenance, et un atelier fut créé pour fournir un appui technique au régiment, qui réussit à être opérationnel à la mi-1955.

Pour soutenir l’infanterie, la division d’artillerie comprend deux régiments, puis un troisième en 1954, équipés de canons de campagne de 87,6 mm tractés par des camions de trois tonnes. Le 4e régiment de défense anti-aérienne est, quant à lui, armé de canons Bofors 40 mm. Cependant, l’engagement de ce régiment est limité car il n’est pas équipé de radars ni d’équipements de conduite de tir pouvant intercepter des aéronefs volant à basse altitude.

Embryonnaire au début, le génie monte progressivement en puissance avec la création d’un véritable centre d’entraînement basé à Zarqa à partir de 1952. La Légion excellait dans l’utilisation des transmissions sur de longues distances avec les émetteurs-récepteurs radio britanniques n°19 et 62. Elle maîtrisait à merveille la technique du morse, même si ce langage ne pouvait pas être retranscrit en arabe.

La force aérienne voit le jour timidement dans les années 1950 avec l’arrivée de deux avions de Havilland Dove et d’un Viking. Des avions d’observation Auster ont également permis à l’armée jordanienne d’effectuer des missions de reconnaissance à travers le pays. La Royal Jordanian Air Force est officiellement créée en 1955 ; ses premiers chasseurs à réaction, des de Havilland Vampire, arrivent l’année suivante.

La nécessité se fit sentir de déployer sur la mer Morte une flottille de surveillance armée à partir de 1955, avec des embarcations spécialement conçues, malgré les difficultés à naviguer dans une eau dont la concentration en sel dépasse 27 %, contre 2 à 4 % dans l’eau de mer normale.

Entre deux guerres (1956-1967)

Le 11 septembre 1956, une brigade d’infanterie motorisée israélienne, appuyée par de l’artillerie et par une dizaine d’avions de combat, attaque les localités arabes de Hubla, Al-Nabi Ilyas et Azzoun mais, face à la forte résistance des forces jordaniennes, elle est contrainte de se retirer sur les collines de Qalqilya. Ces représailles s’inscrivent dans une longue série d’incidents frontaliers qui émaillent les années 1950 et 1960 le long de la ligne verte.

Sur le plan intérieur, le roi Hussein doit faire face en avril 1957 à une tentative de coup d’État attribuée à des officiers nationalistes menés par le chef d’état-major Ali Abou Nouwar. La loyauté des unités bédouines de l’armée permet au jeune souverain de reprendre la situation en main et consolide durablement le lien entre le trône et l’institution militaire.

À partir de 1957-1960, la Jordanie se tourne vers les États-Unis, qui remplacent progressivement le Royaume-Uni comme principal soutien militaire : livraison de chars M47 puis M48 Patton (1964) et de chasseurs Lockheed F-104 Starfighter (1966), en complément des Centurion britanniques et des Hawker Hunter. Le 13 novembre 1966, le raid israélien contre le village d’As-Samu, au sud d’Hébron, mené par une force blindée appuyée par l’aviation, se solde par de lourdes pertes jordaniennes et convainc Amman de la nécessité d’accélérer la modernisation de son armée.

Juin 1967 – La guerre des Six Jours

À la veille de la guerre des Six Jours, et après la signature le 30 mai 1967 d’un pacte de défense mutuelle avec l’Égypte plaçant l’armée jordanienne sous commandement égyptien, les effectifs de l’armée royale jordanienne s’élèvent à environ 55 000 hommes(16). Sa structure, plus sophistiquée, s’apparente désormais à celle d’une armée moderne. Les troupes de campagne sont divisées en 9 brigades d’infanterie, deux brigades blindées et deux régiments de chars indépendants, ainsi qu’une jeune armée de l’air disposant de 21 avions de chasse à réaction Hawker Hunter, très manœuvrables et robustes, et d’une dizaine de Vampire « Abu Tiki », dont deux furent détruits.

Durant le conflit, l’aviation israélienne détruit l’aviation jordanienne au sol dès le 5 juin et, dans une offensive terrestre, s’empare de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Un flot de plus de 300 000 réfugiés arrive dans les pays limitrophes, au premier rang desquels la Jordanie.

Avec la bataille de la colline des Munitions, dans la partie nord de Jérusalem-Est, l’armée royale jordanienne s’est retrouvée dans l’une des batailles les plus féroces de cette guerre. Commencée le 6 juin à 02 h 30 du matin, la bataille se termine après quatre heures de combats acharnés, souvent au corps à corps dans les tranchées, avec 36 parachutistes israéliens et 71 soldats jordaniens tués. Au total, durant la campagne jordanienne (5-7 juin 1967), environ 700 soldats jordaniens ont perdu la vie et 2 500 ont été blessés – les estimations initiales, qui évoquaient plus de 6 000 morts, ont depuis été révisées à la baisse par l’historiographie – contre 550 tués et 2 400 blessés côté israélien.

Karameh, Septembre noir et la guerre d’Octobre

Le 21 mars 1968, les forces israéliennes attaquent la ville jordanienne de Karameh à la poursuite de combattants palestiniens (opération « Inferno »). Les Jordaniens ripostent par des tirs d’artillerie lourde. Dans les combats urbains, la résistance des Palestiniens est farouche et les militants déterminés du Fatah, ceinturés d’explosifs, expérimentent pour la première fois des attaques suicides contre les blindés ennemis.

Après 15 heures de combats, chaque camp revendique la victoire. Pour les Israéliens, l’opération a été tactiquement positive car le camp du Fatah a été détruit, mais leurs pertes sont plutôt élevées et l’opération s’est révélée être, en fin de compte, un échec stratégique car l’OLP en est sortie médiatiquement renforcée, notamment avec l’arrivée de milliers de nouvelles recrues. Le médecin militaire israélien Asher Porat, grièvement blessé à Karameh, reconnaîtra en mars 2014, dans un article du site Israel Defense, que « c’était une erreur de combattre l’armée jordanienne(17) ». Les unités blindées et les artilleurs jordaniens ont fait preuve d’habileté, de courage et de détermination face à des soldats israéliens trop confiants et mal préparés, se reposant sur les lauriers de la victoire toute fraîche de la guerre des Six Jours.

En septembre 1970 – le « Septembre noir » –, l’armée intervient pour contrer les velléités insurrectionnelles des fedayins de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui constituaient un véritable État dans l’État. Le 20 septembre, la Syrie tente d’intervenir au profit des Palestiniens en faisant pénétrer dans le nord du royaume une force blindée aux couleurs de l’« Armée de libération de la Palestine » ; elle est repoussée par la 40e brigade blindée et l’aviation jordanienne. Les combats, qui s’achèvent en juillet 1971 avec l’expulsion des dernières bases de l’OLP, font fuir les combattants palestiniens vers le Liban. Cette migration massive sera indirectement à l’origine, quelques années plus tard, de la guerre du Liban.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, la Jordanie n’ouvre pas de troisième front sur le Jourdain, mais envoie la 40e brigade blindée sur le front du Golan, aux côtés des forces syriennes et irakiennes, où elle prend part à de durs combats à partir du 16 octobre, y perdant une vingtaine de chars Centurion.

En 1977, l’armée royale jordanienne se réorganise avec la création d’un commandement central (à partir de l’ancienne 4e division mécanisée, dissoute), la création d’un commandement Nord (à partir des unités de la 12e division mécanisée, également dissoute) et le maintien d’un commandement oriental (à partir de la 5e division blindée). La 3e division blindée sert tout à la fois de réserve et de protection en cas de troubles intérieurs.

Le 26 octobre 1994, la Jordanie devient, après l’Égypte, le deuxième pays arabe à signer un traité de paix avec Israël (traité de Wadi Araba), qui fixe définitivement la frontière entre les deux États et ouvre la voie à une aide militaire américaine accrue : la Jordanie sera désignée en 1996 « allié majeur non-membre de l’OTAN » des États-Unis et recevra notamment ses premiers chasseurs F-16 en 1997.

En 1994, à 32 ans, le prince Abdallah – le futur roi Abdallah II, passé par l’école militaire britannique de Sandhurst – est élevé, avec le grade de général de brigade, au commandement des forces spéciales jordaniennes(18). À partir de 1996, il les réorganise en profondeur en y intégrant les unités d’élite de l’armée royale : c’est la naissance du SOCOM (Special Operations Command), regroupant les 71e et 101e bataillons des forces spéciales et les 81e et 91e bataillons para-commandos, auxquels s’ajoutent une capacité de guerre électronique et un soutien héliporté.

À partir des années 2000, l’armée royale jordanienne se transforme en force plus légère afin de pouvoir être plus réactive en cas d’urgence, en particulier le long des frontières. En 2014 est formée une brigade d’intervention rapide, rebaptisée en 2018 « Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyane Rapid Intervention / High Readiness Brigade », en l’honneur du prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi.

L’armée royale jordanienne aujourd’hui

Le royaume hachémite consacre environ 4,7 % de son PIB à la défense (un PIB qui s’élève en 2020 à environ 43,7 milliards de dollars courants, soit près de 106 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achat). L’armée d’active comprend désormais plus de 100 000 hommes (dont 86 000 pour la seule armée de terre), auxquels s’ajoute la réserve opérationnelle, en très grande majorité terrestre, forte de 65 000 hommes. La Constitution de 1952 fait du roi le commandant suprême des armées.

L’armée de terre aligne notamment des chars Challenger 1 britanniques (rebaptisés Al-Hussein), des M60 Phoenix modernisés, et depuis fin 2020 ses premiers chars français Leclerc offerts par les Émirats arabes unis. Au total, 70 à 80 chars Leclerc équiperont deux des quatre bataillons de chars(19) de la 3e division blindée, aux côtés des Centauro modernisés espagnols et des Marder allemands provenant des stocks de la Bundeswehr. L’armée de l’air met en œuvre une flotte de F-16, épine dorsale de la chasse jordanienne, en cours de renouvellement par des F-16 Block 70 commandés en 2023-2024.

En 2009, le Centre de formation aux opérations spéciales du roi Abdallah II (« King Abdullah II Special Operations Training Center » – KASOTC) devient opérationnel. Construit avec l’aide des États-Unis, le centre s’étend sur 25 km2 et dispense des formations techniques et tactiques constamment actualisées en matière de lutte antiterroriste, d’opérations spéciales et de guerres irrégulières. Chaque année, des forces spéciales étrangères sont invitées à la « Warrior Competition » pour tester leurs compétences respectives et présenter les innovations technologiques.

En 2017 est ouvert à Amman un Centre d’alerte et de réaction aux attaques informatiques (Computer Emergency Response Team – CERT), en partenariat avec l’OTAN, afin de renforcer la cyberdéfense du pays.

Avec un chômage proche de 24 % en 2020, la Jordanie décide de rétablir un service national obligatoire de 12 mois pour les jeunes sans emploi âgés de 25 à 29 ans. Ressemblant au Service militaire volontaire (SMV) français, les jeunes appelés suivent une formation professionnelle après une instruction militaire de trois mois.

Le 7 juin 2021, le Centre d’entraînement pour le personnel féminin, opérationnel depuis novembre 2020, a été inauguré en présence de Mircea Geoană, secrétaire général délégué de l’OTAN(20). L’objectif de ce centre, qui accueille annuellement 550 personnes, est d’aider les forces armées jordaniennes à atteindre le chiffre de 3 % de personnels féminins en proposant des formations de base et des formations au commandement selon les normes otaniennes.

La coopération internationale

Le royaume hachémite a adhéré à l’Organisation des Nations unies le 14 décembre 1955. Il fournit des contingents (composés de militaires et de policiers) pour les missions de maintien de la paix des Nations unies. Sa première mission s’effectua en Croatie en 1992. Il contribua par la suite à des missions en Afrique, en Afghanistan (où il déploya notamment un hôpital militaire de campagne), en Bosnie, à Haïti et au Timor oriental – faisant régulièrement de la Jordanie l’un des tout premiers contributeurs par habitant aux opérations de paix de l’ONU.

À partir des années 1950, la Jordanie a établi des relations militaires et de renseignement avec les États-Unis, qui se sont renforcées en 2014 avec l’émergence du groupe État islamique et la lutte antiterroriste(21). Lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, en revanche, la neutralité affichée par Amman, jugée trop favorable à Bagdad, avait provisoirement refroidi les relations avec Washington et les monarchies du Golfe.

La Jordanie est membre de la coalition internationale en guerre contre Daech depuis sa création en 2014. Avec quatre avions de combat F-16 et un Hercules C-130, l’armée de l’air jordanienne participe à des raids contre les infrastructures de l’organisation (camps d’entraînement, dépôts de munitions et de carburant, centres logistiques et résidentiels). Les raids se sont intensifiés à la suite de l’exécution barbare(22), le 3 janvier 2015, du premier lieutenant jordanien Maaz al-Kassasbeh, pilote de chasse sur F-16, dont l’avion s’était écrasé en Syrie le 24 décembre 2014 au cours d’une campagne de frappes. L’armée de l’air jordanienne, qui ne frappait qu’en Syrie, allongea son rayon d’action pour frapper en Irak. L’armée de terre a par ailleurs considérablement renforcé la surveillance de ses frontières syrienne et irakienne, avec l’appui technologique américain (programme « Jordan Border Security Program »).

Pour la France, la Jordanie est un partenaire de premier ordre au Levant, avec laquelle elle a bâti une « relation bilatérale de défense dans la durée ». Elle a participé en 2017 à la création d’une brigade de réaction rapide jordanienne pour sécuriser les frontières, à travers la mise en place d’un centre militaire d’instruction au combat en zone accidentée situé dans le sud du pays, à Humaymah. Des actions de formation des troupes de montagne ont été organisées.

Le 21 novembre 2014, la France ouvre une base aérienne projetée (BAP) en Jordanie. Elle accueille actuellement quelque 300 militaires français, provenant en grande majorité de l’armée de l’Air et de l’Espace.

La position géographique de cette base est stratégique pour l’opération Chammal car, étant proche de la Syrie et de l’Irak, elle réduit considérablement les distances de transit pour les aéronefs (qui partiraient sinon soit du porte-avions, soit de Chypre, soit de la base aérienne d’Al-Dhafra aux Émirats arabes unis). Le 28 novembre, trois Mirage 2000D sont mis en place et les missions débutent le 6 décembre, avec une première frappe le 12. Mirage 2000N et 2000D vont se relever au fil du temps. Un Atlantique 2 arrive sur la BAP en février 2016. Mirage 2000D et 2000N vont se relayer au cours des mois, puis seront remplacés par six Rafale le 28 août 2016. Les Mirage auront effectué 2 300 sorties cumulant près de 11 000 heures de vol, ce qui correspond au décollage journalier de trois à quatre Mirage pendant 21 mois sans interruption. Comme le relève le rapport d’information du Sénat du 6 juillet 2021, grâce à cette base, les missions aériennes sont fortement écourtées, passant à 4 h 30 au lieu de 7 h 30 pour les avions partant de la base aérienne émirienne.

En août 2021, la France a déployé sur la BAP H5 jordanienne (première projection hors du territoire français) le Système sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T) « Mamba », utilisé en France pour la protection des bases aériennes, ainsi qu’un Centre de management de la défense dans la 3e dimension (CMD 3D). Le missile intercepteur Aster 30 est capable d’engager tous types de menaces venant du ciel sur 360° à une distance de plus d’une centaine de kilomètres. Avec ce déploiement opérationnel, il s’agit de pouvoir « s’exercer avec notre partenaire, éprouver la capacité du système d’armes à protéger une emprise où sont disposés des éléments français contre des attaques aériennes, tester la capacité de projection du MAMBA et confirmer son interopérabilité ».

Au sein d’un Moyen-Orient traversant de profondes crises depuis plusieurs décennies, la Jordanie apparaît comme une clé de voûte de la stabilité dans la région, qu’il est vital de soutenir. Un partenariat stratégique plus étroit avec la France pourrait être envisagé, permettant notamment de conserver la base aérienne projetée. Celle-ci « constitue en effet un point d’appui logistique important, un élément décisif de l’appréciation autonome de situation et un balcon sur les crises environnantes (…) et donne un signal de confiance et d’amitié fort vis-à-vis de la France »(23).

2021-2026 : le royaume face à l’arc des crises

La dernière période de ce premier siècle d’existence, et les années qui suivent immédiatement le centenaire de 2021, voient l’armée jordanienne engagée sur tous ses fronts à la fois : sécurité intérieure, guerre de l’ombre à la frontière syrienne, retombées de la guerre de Gaza et, fait sans précédent depuis 1973, participation directe à des opérations de défense aérienne face à des tirs de missiles et de drones traversant ou visant le territoire national.

Sur le plan intérieur, le royaume traverse en avril 2021 l’« affaire du prince Hamzah » : le demi-frère du roi, accusé d’être impliqué dans un projet de déstabilisation aux côtés d’anciens hauts responsables, est placé en résidence surveillée après une démarche du chef d’état-major, le général Youssef Huneiti, venu lui signifier de cesser toute activité publique. L’épisode, dénoué sans effusion de sang, rappelle le rôle d’ultime garant du trône que joue l’institution militaire depuis 1957.

À la frontière nord se livre, à partir de 2021-2022, une véritable guerre de basse intensité contre les réseaux de trafic de captagon opérant depuis le sud de la Syrie. Face à des groupes de passeurs lourdement armés, utilisant drones et véhicules rapides, l’armée adopte dès janvier 2022 des règles d’engagement durcies (tir à vue) : une trentaine de passeurs sont neutralisés et seize millions de comprimés interceptés dans les seuls premiers mois de 2022, soit davantage que sur toute l’année 2021. L’aviation royale franchit ensuite un seuil en frappant directement en territoire syrien : le 8 mai 2023, un raid attribué à la RJAF tue Marai al-Ramthan, considéré comme le principal narcotrafiquant de la région, et d’autres frappes visent en décembre 2023 puis en 2024 des laboratoires et entrepôts dans les provinces de Deraa et de Soueïda.

La guerre déclenchée à Gaza après le 7 octobre 2023 place le royaume, dont la moitié de la population est d’origine palestinienne, sous très forte tension. L’armée y répond par une intense activité humanitaire : largages aériens de vivres et de médicaments sur l’enclave par les C-130 de la Royal Jordanian Air Force, souvent menés conjointement avec des appareils français, américains ou émiratis, maintien et renfort des hôpitaux militaires de campagne jordaniens présents à Gaza, et organisation de convois terrestres. Dans le même temps, le dispositif frontalier est renforcé face aux tentatives de trafic d’armes et d’infiltration liées à l’axe pro-iranien.

Le 28 janvier 2024, l’attaque par drone de la « Tower 22 », poste logistique américain implanté à Rukban, dans le nord-est du royaume, près du tripoint Jordanie-Syrie-Irak, tue trois soldats américains et en blesse une cinquantaine. Revendiquée par la « Résistance islamique en Irak », coalition de milices pro-iraniennes, elle constitue la première attaque meurtrière contre les quelque 3 000 militaires américains stationnés en Jordanie et entraîne des frappes de représailles américaines en Irak et en Syrie.

Dans la nuit du 13 au 14 avril 2024, lors de la première attaque directe de l’Iran contre Israël, la défense aérienne et les F-16 jordaniens abattent plusieurs drones et missiles ayant pénétré l’espace aérien du royaume, en coordination avec les États-Unis, le Royaume-Uni et la France : Amman assume publiquement d’avoir défendu sa souveraineté aérienne, quelle que soit l’origine des projectiles. Le scénario se répète lors de la « guerre des Douze Jours » de juin 2025 entre Israël et l’Iran : l’espace aérien est temporairement fermé, de nombreux drones et missiles sont interceptés au-dessus du territoire et des débris retombent notamment sur la région d’Irbid, tandis que les Rafale français de la base aérienne projetée participent aux interceptions.

La chute du régime de Bachar el-Assad, le 8 décembre 2024, redistribue les cartes au nord : tout en renforçant son dispositif le long des 375 kilomètres de frontière, Amman engage une coopération sécuritaire avec les autorités syriennes de transition dirigées par Ahmad al-Sharaa, centrée sur la lutte contre les résidus de Daech et contre les réseaux de la drogue. C’est dans ce cadre que s’inscrit, le 3 mai 2026, l’opération « Jordanian Deterrence » : une série de frappes de précision de la RJAF contre des installations de production de stupéfiants et des dépôts d’armes dans la province de Soueïda. Sur le plan intérieur, un complot déjoué au printemps 2025 (fabrication clandestine de roquettes et de drones) conduit par ailleurs à l’interdiction des Frères musulmans dans le royaume.

Enfin, la guerre d’Iran de 2026 soumet la défense aérienne jordanienne à son test le plus sévère. À partir du 28 février 2026, des salves de missiles balistiques et de drones iraniens visant des installations américaines et alliées traversent ou visent l’espace aérien du royaume : entre cette date et le cessez-le-feu du 8 avril, l’armée jordanienne recense 281 missiles et drones, dont la très grande majorité sont interceptés par ses moyens propres et ceux des forces américaines ; un drone MQ-9 américain est toutefois détruit au sol. Les tensions reprennent en juin-juillet 2026, lorsque les Gardiens de la révolution revendiquent des tirs de missiles balistiques contre la base aérienne d’Al-Azraq (Muwaffaq Salti), qui abrite des moyens américains, en représailles aux frappes menées par Washington autour du détroit d’Ormuz : les sirènes retentissent jusqu’à Amman, huit missiles sont interceptés début juillet, puis trois autres à la mi-juillet 2026. Cent cinq ans après la petite « Mobile Force » de Peake, l’armée jordanienne se trouve ainsi en première ligne d’une confrontation régionale d’un type nouveau, où sa crédibilité repose autant sur ses capacités de défense aérienne intégrée et sur ses partenariats que sur la solidité, jamais démentie, du lien entre le trône et ses soldats.

NOTES :

BIBLIOGRAPHIE :

Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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