Le 1er août 1664, sur la rive occidentale de la Rába (Raab), entre le village de Nagyfalu (aujourd’hui Mogersdorf, dans le Burgenland autrichien) et l’abbaye cistercienne de Szentgotthárd, en Hongrie, une armée de coalition placée sous le commandement du général italien au service des Habsbourg Raimondo Montecuccoli a détruit une tête de pont établie par l’armée ottomane du grand vizir Köprülü Fazıl Ahmed Pacha.
L’affaire commence mal pour les coalisés : les troupes ottomanes franchissent la rivière de nuit, bousculent au petit matin les régiments les moins solides du dispositif allié, s’emparent d’un village et pillent un camp. Elle se termine, en fin d’après-midi, par le refoulement des unités ottomanes vers la rivière, la rupture du pont de bateaux, et la noyade d’un nombre indéterminé de combattants.
Cet événement est la première défaite ottomane d’ampleur en bataille rangée face à une armée occidentale à l’époque moderne. Il n’a pourtant pas été exploité car 9 ours plus tard, le 10 août 1664, l’empereur Léopold Ier faisait signer à Vasvár une paix qui entérinait l’essentiel des conquêtes ottomanes depuis 1660.
La particularité de cette journée tient à la composition de l’armée victorieuse. Aux côtés des régiments héréditaires des Habsbourg, des contingents levés par la Diète d’Empire et des troupes de la Ligue du Rhin, figurait un corps auxiliaire français de 6 000 hommes envoyé par Louis XIV et commandé par le comte Jean de Coligny-Saligny. C’est la seule occasion, dans l’histoire des guerres turques du XVIIe siècle, où la France a engagé un corps régulier constitué aux côtés de son adversaire dynastique.

La guerre austro-turque de 1663-1664
Le point de départ du conflit se situe en 1657-1658. Le prince de Transylvanie Georges II Rákóczi, vassal tributaire de la Porte, engage sans autorisation une campagne en Pologne, dans le cadre de la première guerre du Nord. La riposte ottomane est immédiate : le grand vizir Köprülü Mehmed Pacha envahit la principauté, dépose Rákóczi et impose un prince docile. Nagyvárad (Oradea) tombe en 1660.
Le prince évincé János Kemény se réfugie à Vienne. L’empereur Léopold Ier, qui ne peut accepter le passage de la Transylvanie sous contrôle ottoman direct, envoie Montecuccoli en Hongrie en 1661 avec des moyens insuffisants. La campagne de 1662 est un échec : elle ne fait que consolider la présence ottomane près de la frontière militaire.
En 1663, l’armée du nouveau grand vizir, Köprülü Fazıl Ahmed Pacha (fils du précédent), prend Érsekújvár (Nové Zámky, en Slovaquie actuelle), place forte considérée comme le verrou de la Haute-Hongrie. La forteresse devient le centre d’une nouvelle province ottomane. Turcs et Tatars franchissent le Danube, ravagent la Slovaquie, la Moravie et la Silésie, et poussent des détachements jusqu’aux abords d’Olomouc.
Léopold Ier réunit la Diète d’Empire en janvier 1663. Il obtient des princes allemands, catholiques comme protestants, des contingents de secours. Il envoie également le comte Strozzi à Paris. Strozzi arrive le 12 janvier 1664. Louis XIV, membre actif de la Ligue du Rhin, promet un corps de secours.
L’année 1664 s’ouvre par la campagne d’hiver du comte Miklós Zrínyi, ban de Croatie, poète et théoricien militaire, qui détruit en janvier-février le pont d’Eszék (Osijek) sur la Drave, artère logistique majeure de l’armée ottomane. Le succès provoque une riposte : le grand vizir remonte vers le nord-ouest, fait lever le siège de Kanizsa mené par les impériaux, et prend le 30 juin la forteresse de Zrínyi-Újvár (Novi Zrin).
L’armée ottomane s’engage ensuite dans la vallée de la Rába, en direction de Vienne et de Graz. Fin juillet, elle est arrêtée à Körmend, où la garnison et les troupes hongroises l’empêchent d’établir une tête de pont sur la rive nord. Le grand vizir décide alors de remonter la rivière vers l’ouest, à la recherche d’un point de passage praticable. Les deux armées progressent en parallèle, chacune sur une rive, jusqu’à Szentgotthárd.
Les deux camps subissent les mêmes conditions : un mois de juillet exceptionnellement pluvieux, des chemins transformés en fondrières, une rivière haute et rapide, un ravitaillement défaillant. Les difficultés logistiques ottomanes expliquent en partie que Montecuccoli soit parvenu à occuper le premier les hauteurs de la rive occidentale, le 28 juillet.
Les forces en présence
L’armée de la coalition : une addition, non une armée
Le trait dominant de l’armée de Montecuccoli n’est pas son effectif mais son hétérogénéité. Elle réunit quatre ensembles distincts, dotés de commandements séparés, de systèmes de solde différents et de langues de commandement différentes.
- Les troupes héréditaires des Habsbourg. Levées en Autriche, Bohême et Moravie, elles constituent le noyau professionnel. On y trouve de l’infanterie tchèque, un régiment d’infanterie piémontais commandé par le marquis Pio di Savoia, et une cavalerie expérimentée sous les ordres de généraux comme Johann von Sporck.
- Les troupes de l’Empire (Reichsarmee). Levées par les cercles impériaux à la suite de la décision de la Diète de janvier 1664, elles réunissent des contingents de Franconie, de Souabe et de Rhénanie, sous les ordres du margrave Léopold-Guillaume de Bade et du prince Georges-Frédéric de Waldeck. Ce sont, de l’aveu général des sources, les unités les moins entraînées et les plus mal équipées de la coalition ; nombre d’entre elles n’ont été levées que quelques mois plus tôt.
- Les troupes de la Ligue du Rhin, sous les ordres du comte Wolfgang-Jules de Hohenlohe-Neuenstein.
- Le corps auxiliaire français de Coligny-Saligny. Le corps se compose de troupes régulières d’infanterie et de cavalerie (l’ordre de bataille de Perjés retient 4 bataillons et 10 escadrons présents le 1er août) ainsi que d’un contingent notable de volontaires nobles. Parmi les régiments identifiés :
- le régiment d’Espagny, futur régiment de Guyenne ;
- le régiment de Grancey, futur régiment de Soissonnais ;
- le régiment de La Ferté, dans lequel sert Pierre de Rougé, marquis du Plessis-Bellière, tué à 19 ans en défendant son drapeau ;
- selon plusieurs sources, le régiment d’Auvergne.
- S’y ajoutent des contingents hongrois et croates : cavalerie croate, unités des magnats Nádasdy, Batthyány et Esterházy, infanterie hongroise tenant Szentgotthárd.
Les chiffres varient selon les sources et selon ce qu’on décompte. L’ordre de bataille établi par l’historien militaire hongrois Géza Perjés, le plus détaillé disponible, donne pour les forces coalisées présentes sur le champ de bataille :
| Contingent | Infanterie | Cavalerie | Artillerie |
|---|---|---|---|
| Habsbourg (héréditaires) | 5 000 (10 bataillons) | 5 900 (27 escadrons) | 10 pièces |
| Empire (Reichsarmee) | 6 200 (6 bataillons) | 1 200 (9 escadrons) | 14 pièces |
| Ligue du Rhin | 600 (2 bataillons) | 300 (4 escadrons) | — |
| France | 3 500 (4 bataillons) | 1 750 (10 escadrons) | — |
À quoi s’ajoutent environ 2 000 cavaliers croates et les unités hongroises. L’historien britannique Peter H. Wilson retient un effectif combiné de 24 450 hommes au moment de l’engagement, après déduction des garnisons et des pertes par maladie ; d’autres auteurs avancent 26 000 à 28 000, voire un total d’environ 40 000. Les chiffres bruts des levées, près de 80 000 hommes sur l’ensemble du théâtre, n’ont jamais correspondu à une force de campagne : la majeure partie était immobilisée en garnison ou affectée à la défense de la frontière au nord du Danube.
Montecuccoli exerce un commandement supérieur reconnu mais faible. Coligny, Hohenlohe et les généraux de l’Empire ne lui sont pas subordonnés au sens hiérarchique strict : leurs souverains respectifs ont exigé que chaque corps opère de façon distincte. Les ordres transitent par des officiers de liaison francophones. Montecuccoli mentionne dans ses mémoires l’usage de plusieurs langues, dont le latin dans les unités hongroises. Cette structure explique une bonne part du déroulement de la journée du 1er août.

L’armée ottomane
L’armée du grand vizir est plus nombreuse, mais son évaluation est encore plus incertaine. Les estimations de l’effectif global, camp et suite compris, s’étagent entre 100 000 et 150 000 hommes, dont environ 60 000 troupes soldées de la Porte — janissaires et sipahis des six divisions de la cavalerie du palais — et 60 000 à 90 000 auxiliaires : azaps, akıncı, contingents vassaux et cavalerie tatare. Le train d’artillerie est évalué à quelque 360 bouches à feu, chiffre qui inclut les pièces de siège.
Sa structure combine trois éléments :
- Le kapıkulu, corps d’esclaves de la Porte : les janissaires, infanterie soldée, encadrée, disciplinée, organisée en orta ; les sipahis de la Porte, cavalerie lourde d’élite.
- Les troupes provinciales, cavalerie de type timariote fournie par les sancak sous l’autorité d’un bey. Les provinces balkaniques fournissent en 1664 les contingents les plus nombreux.
- Les auxiliaires et vassaux, dont les Tatars de Crimée, employés à la petite guerre, au harcèlement et aux raids sur les arrières.
L’intendance ottomane, l’organisation des campements et les capacités du génie ottoman (construction rapide de ponts, terrassements) sont notées avec respect par les observateurs occidentaux. Mais l’été 1664 met cette machine en difficulté : pluies continues, routes détruites, fourrage insuffisant, sièges répétés depuis le printemps. Le nombre d’hommes réellement engagés le 1er août est très inférieur au total : Wilson estime que 30 000 hommes de l’armée ottomane ne sont jamais entrés dans l’action.
Les armements et les manières de combattre
L’infanterie occidentale
En 1664, l’infanterie européenne repose encore sur l’association de la pique et du mousquet, mais dans un équilibre très différent de celui du début du siècle. La proportion de piquiers, qui atteignait la moitié de l’effectif vers 1600, est descendue autour d’un tiers, voire moins dans les unités les plus modernes. La pique, longue de quatre à cinq mètres, reste indispensable : elle est la seule protection de l’infanterie contre une charge de cavalerie, et elle joue un rôle décisif à Saint-Gothard, où les assauts de la cavalerie ottomane viennent buter sur les carrés français.
L’arme à feu dominante est le mousquet à mèche, d’un calibre de l’ordre de 17 à 19 mm, d’une portée utile de 80 à 100 m et d’une cadence pratique d’un à deux coups par minute. Il exige une mèche allumée en permanence – ce qui pose un problème sérieux par temps de pluie, situation exactement rencontrée dans la vallée de la Rába – et l’usage de la fourquine tend à disparaître avec l’allègement des armes. Le fusil à platine à silex, plus fiable et plus rapide, existe mais reste minoritaire, réservé à des unités particulières et aux gardes des dépôts de poudre.
La baïonnette n’est pas encore un équipement réglementaire : la baïonnette à bouchon commence à apparaître dans les années 1660-1670, la baïonnette à douille qui permettra de supprimer la pique n’entrera en service qu’à la fin du siècle. En 1664, un mousquetaire au contact se bat à l’épée ou à la crosse.
L’unité tactique est le bataillon, formé de plusieurs compagnies, déployé sur une profondeur de 5 à 6 rangs ; contre 10 ou 12 une génération plus tôt. Cette réduction de la profondeur maximise le volume de feu par mètre de front, au prix d’une fragilité accrue si l’ordre se rompt. Le tir s’exécute par rangs successifs, en retraite ou en avançant selon les écoles.
La cavalerie
La cavalerie occidentale de 1664 a largement abandonné la caracole – le tir en rotation devant l’infanterie – au profit de la charge à l’arme blanche, avec décharge de pistolet à courte distance. L’armement type est l’épée droite, deux pistolets à rouet ou à silex, parfois une carabine. La protection s’est allégée : cuirasse et pot de tête pour la cavalerie lourde, peu ou pas d’armure pour les dragons, qui sont alors une infanterie montée destinée à combattre à pied.
Les escadrons se déploient sur trois rangs, intercalés entre les bataillons d’infanterie dans l’ordre de bataille classique — disposition qui est précisément celle adoptée par Montecuccoli le 1er août.
L’artillerie
Les pièces de campagne sont peu nombreuses de part et d’autre des lignes coalisées : une vingtaine de bouches à feu au total selon l’ordre de bataille de Perjés. Ce sont des pièces de 3 à 12 livres, lourdes à déplacer, servies par des équipes civiles ou semi-militaires, tirant boulet plein à distance et mitraille à courte portée. Leur rôle à Saint-Gothard reste marginal : le terrain accidenté, la végétation et la nature de l’action, un combat pour une tête de pont, limitent leur emploi.
L’armement ottoman
L’armée ottomane de 1664 n’est pas l’armée archaïque décrite par la littérature occidentale du XVIIIe siècle, mais elle a suivi une trajectoire différente.
Les janissaires sont depuis longtemps des tireurs. Ils sont armés du tüfek, mousquet à mèche dont les caractéristiques sont comparables à celles des mousquets européens : longueur de 115 à 140 cm, poids de 3 à 4,5 kg, calibre de 11 à 16 mm le plus souvent. Des armes à platine à silex de type miquelet sont produites dans l’Empire depuis la fin du XVIe siècle et diffusées progressivement. Pour la guerre de siège, les Ottomans disposent d’armes lourdes de tranchée, à long canon et fort calibre.

La différence principale avec l’infanterie occidentale n’est pas la qualité du feu mais l’absence de la pique. L’infanterie ottomane ne dispose pas d’une arme d’hast collective permettant d’arrêter une charge de cavalerie en rase campagne : elle compense par le retranchement, l’usage du terrain et l’appui de sa propre cavalerie. Cette caractéristique pèse lourd le 1er août, quand les orta engagées à découvert, coupées de leurs retranchements, ne peuvent tenir devant une ligne combinée de piquiers, de mousquetaires et d’escadrons.
Au corps à corps, le janissaire emploie le sabre et le yatagan (sabre court présentant une double. La cavalerie provinciale reste largement fidèle à l’arc composite, arme d’une cadence supérieure à celle de tout mousquet et d’une précision redoutable à courte distance, complétée par le sabre, la lance et, de façon encore limitée, le pistolet. Les sipahis de la Porte disposent d’un armement plus lourd, avec cotte de mailles et casque.

Le corps du génie ottoman constitue un atout que la journée du 1er août illustre dans les deux sens : il construit en quelques heures un pont praticable sur une rivière en crue, et il permet aux janissaires de se retrancher rapidement sur la rive opposée ; mais l’ouvrage, unique et sommaire, devient un piège mortel au moment de la retraite.
Le terrain et le dispositif
La Rába décrit à hauteur de Szentgotthárd une série de méandres. Sur la rive occidentale, la vallée s’élargit en une terrasse basse, coupée de vergers, de haies, de bâtiments et de petits ruisseaux, puis remonte vers des hauteurs boisées où l’armée coalisée établit ses quartiers. La ligne d’arbres qui borde le versant dissimule partiellement le dispositif allié aux observateurs de la rive orientale.
Le déploiement retenu par Montecuccoli suit un principe qu’il expose lui-même dans ses mémoires : placer aux ailes les troupes les plus aguerries, au centre les moins sûres. Le raisonnement est explicite et il l’attribue à l’usage espagnol et hollandais consistant à séparer les nations dans l’ordre de bataille, pour qu’une émulation les pousse à se surpasser.
Le dispositif est donc le suivant, du nord au sud :
- Aile droite : les troupes héréditaires des Habsbourg, sous Montecuccoli, séparées du centre par un ruisseau.
- Centre : les troupes de l’Empire, sous Bade et Waldeck, face au méandre rentrant où la rivière offre un gué praticable, avec en arrière le hameau de Nagyfalu.
- Aile gauche : le corps français de Coligny, chargé également de couvrir la ville et le monastère de Szentgotthárd, sur un front étendu.
- Les troupes de la Ligue du Rhin sous Hohenlohe, en position intermédiaire.
Coligny conteste ce dispositif dans ses mémoires. Il estime avoir reçu un front trop large pour ses moyens, souligne que le ruisseau séparant l’aile droite du centre permettait aux troupes de l’empereur de se retirer en sûreté quelles que soient les circonstances, et suggère que Montecuccoli s’est conduit « en homme qui vouloit conserver son armée ». Le reproche est à lire pour ce qu’il est : le témoignage d’un officier en conflit ouvert de préséance avec le commandant en chef. Il n’invalide pas la logique tactique exposée par Montecuccoli, que les événements ont largement confirmée.
Le conseil de guerre ottoman du 31 juillet, tenu sous la tente du grand vizir, décide de ne pas livrer bataille le lendemain, vendredi, jour de prière. Le plan retenu est limité : construire un pont, faire passer les janissaires pour établir une tête de pont sous protection de l’artillerie, et attendre le samedi pour l’attaque générale. Cette décision a une conséquence directe : une partie considérable des troupes provinciales et de la valetaille du camp se disperse dans la campagne à la recherche de fourrage et de vivres. Le 1er août au matin, une fraction importante de l’armée ottomane, y compris les servants d’artillerie, n’est pas à son poste.
Le déroulement de la journée
Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, le génie ottoman jette un pont de fortune sur la Rába. Les janissaires passent sur l’ouvrage, certains montés en croupe derrière les cavaliers ou sur des chameaux, tandis que des cavaliers franchissent le gué de part et d’autre. Ils entreprennent aussitôt de se retrancher sur la rive occidentale.
Les unités de l’Empire chargées de la surveillance du secteur réagissent lentement et mal. L’alarme générale est donnée vers 07 h 00. Les cavaliers ottomans, constatant la faiblesse de la réaction, poussent jusqu’aux vergers de Nagyfalu, pillent le village et les quartiers des régiments allemands. Le succès attire d’autres unités qui franchissent la rivière à leur tour.
Trois régiments de l’Empire tentent de se former pour faire front. Ils doivent pour cela traverser un terrain coupé de bâtiments et d’arbres : ils arrivent au contact désorganisés et sont enfoncés. Le centre du dispositif allié est percé. Les régiments de Franconie, de Kielmansegg et de Schmid sont à peu près détruits dans cette phase.
Vers 10 h 00, une contre-attaque des troupes de l’Empire est lancée. Elle échoue à rétablir la situation. Montecuccoli engage alors des unités de l’aile droite – les régiments de Sparr, de Tasso, de Lorraine et de Schneidau selon les relations anciennes – pour prendre les Ottomans de flanc. Le jeune duc Charles V de Lorraine, futur beau-frère de l’empereur, lance son régiment de cavalerie dans l’action et enlève un étendard.
Au même moment, Montecuccoli fait demander l’appui du corps français. Coligny détache immédiatement un millier de fantassins et 4 escadrons de cavalerie sous les ordres du duc de La Feuillade et de Beauvezé. Les régiments impériaux Spick et Pio et le régiment de cavalerie Rappach suivent ce mouvement. Les combats autour de Nagyfalu sont acharnés : des janissaires retranchés dans les maisons du village se laissent brûler plutôt que de se rendre.
Vers 11 h 00, les chefs de corps tiennent un conseil de guerre. La situation est jugée critique. Montecuccoli reconnaîtra lui-même que l’armée a été proche du désastre. Les officiers français, qui avaient demandé toute la matinée l’autorisation d’intervenir, plaident un moment pour un repli destiné à sauver ce qui peut l’être. Hohenlohe fait valoir que la tête de pont doit être détruite à tout prix : sinon, l’armée ottomane entière franchira la rivière. La décision est prise d’attaquer, et les commandants s’engagent mutuellement à coordonner leurs mouvements ; engagement qui, dans une armée aussi fragmentée, constitue en soi un événement.
L’armée ottomane, à ce moment, ne saisit pas l’occasion. La brèche ouverte au centre allié n’est pas exploitée par une attaque générale, faute d’ordre et faute d’effectifs disponibles. L’armée coalisée se met en bataille et descend vers la ligne d’arbres, escadrons intercalés entre les bataillons. Les Ottomans, voyant apparaître ces lignes, font sortir les janissaires de leurs retranchements. Le combat s’engage sur tout le front.
Sur l’aile gauche, une brèche se rouvre entre le centre et les Français lorsque les unités allemandes voisines cèdent de nouveau. Coligny fait alors porter ses troupes en avant pour combler le vide et attaquer les lignes ottomanes. Sur l’aile droite, Montecuccoli engage simultanément les régiments héréditaires.
Devant la fermeté des deux ailes, et après une action commencée dans la nuit, sans ravitaillement et avec des unités incomplètes, le commandement ottoman ordonne aux janissaires de regagner leurs retranchements. Le mouvement est fatal. Les troupes provinciales, venues participer à ce qu’elles croyaient être une victoire facile, interprètent ce repli comme une défaite et refluent vers le pont et les gués. Le mouvement devient général. La plupart des orta de janissaires, contrairement à l’ordre reçu, ne s’arrêtent pas sur leurs retranchements et suivent le flot.
Le pont cède sous le poids des fuyards. Les hommes précipités dans la rivière en crue se noient en nombre. Les unités ottomanes restées sur la rive occidentale se divisent entre celles qui cherchent un autre passage et celles qui combattent jusqu’à la fin. La prise des retranchements est âpre ; les troupes françaises y jouent un rôle central. Une fois les derniers défenseurs éliminés, l’infanterie coalisée s’établit sur les berges et tire sur les fuyards tentant de traverser à la nage. Les combats cessent avec la tombée du jour.
Les sources s’accordent sur un point : l’artillerie ottomane, pourtant bien placée, n’a presque pas tiré de la journée, faute de servants ; ceux-ci s’étaient dispersés dans la campagne à la faveur de la journée de repos annoncée.
Les pertes et le bilan militaire
Les évaluations des pertes divergent largement, ce qui est la règle pour les batailles du XVIIe siècle.
Côté coalisé, les estimations vont de 2 000 hommes à 6 000 hommes selon. Les pertes ont frappé de façon très inégale, épargnant relativement les unités des ailes et écrasant les régiments de l’Empire placés au centre.
Côté ottoman, les évaluations s’étagent de 8 000 à 10 000 hommes, voire jusqu’à 14 000 à 22 000 dans certaines sources ottomanes et occidentales anciennes.
Ce qui est structurellement important n’est pas le total mais sa composition. Les pertes ottomanes ont porté sur les troupes soldées de la Porte, janissaires et sipahis, c’est-à-dire sur l’élément le plus coûteux et le plus lent à reconstituer de l’armée. Le grand vizir se retrouve à la tête d’une force dont la proportion d’auxiliaires irréguliers a mécaniquement augmenté.
Militairement, la victoire est incomplète. L’armée ottomane reste maîtresse de ses positions sur la rive orientale ; son camp n’est pas pris ; les fuyards s’y rallient dans les heures qui suivent. L’armée coalisée, minée par la maladie, harcelée par les Tatars, divisée par les récriminations de ses chefs, n’est pas en état de poursuivre. C’est le calcul qui conduit Léopold Ier à conclure immédiatement.
Les conséquences
Le résident impérial à Constantinople, Simon Reniger von Renigen, présent auprès du grand vizir pendant toute la campagne, avait suivi la bataille depuis le camp ottoman. Les négociations reprennent aussitôt et aboutissent le 10 août 1664 à Vasvár, petite ville hongroise située à une vingtaine de kilomètres à l’est de Szentgotthárd.
Le contenu du traité est, du point de vue des intérêts hongrois, une capitulation diplomatique. L’empereur cède les places conquises par les Ottomans depuis 1660, notamment Nagyvárad, Érsekújvár et Zrínyi-Újvár ; il reconnaît la tutelle de la Porte sur la Transylvanie. En contrepartie, il obtient le droit de bâtir une forteresse face à Érsekújvár et quelques concessions commerciales. Le traité maintient en l’état la ligne de forteresses constituant la frontière militaire entre les deux puissances.
Les raisons de ce choix sont connues. Léopold Ier considère que le danger principal n’est pas ottoman mais français : la mort prévisible de Charles II d’Espagne sans héritier ouvrira une crise successorale dans laquelle il veut avoir les mains libres. Il constate en outre que les officiers français fraternisent avec la noblesse hongroise et l’encouragent à la résistance. Continuer la guerre supposerait de le faire sans les Français ni les Allemands.
L’effet en Hongrie est immédiat. La noblesse hongroise, y compris ses éléments les plus loyaux à la dynastie, se sent trahie : le pays a été ravagé par les opérations sans que les Ottomans en soient chassés. Le mouvement des Mécontents naît de cette déception et débouchera sur la conjuration du palatin Wesselényi (1664-1671), durement réprimée. Le lien noué avec la France pendant l’été 1664 alimentera durablement la politique d’alliance de revers de Louis XIV en Europe orientale.
Miklós Zrínyi, principal chef militaire hongrois, meurt le 18 novembre 1664 dans un accident de chasse, quelques mois après la bataille.
Saint-Gothard n’ouvre pas la reconquête de la Hongrie : celle-ci ne commencera qu’après l’échec ottoman devant Vienne en 1683. Mais la trêve de vingt ans conclue à Vasvár donne à la monarchie autrichienne le temps de reconstruire son appareil militaire.
Sur le plan de l’histoire militaire, la bataille est régulièrement citée comme un test des effets de la « révolution militaire » européenne (réduction de la profondeur des formations, augmentation du volume de feu, articulation des armes) sur un adversaire ayant suivi une trajectoire différente. La prudence s’impose toutefois : Saint-Gothard n’est pas une bataille rangée classique mais un combat pour une tête de pont, décidé pour une large part par des facteurs contingents – la décision ottomane de reporter l’action au samedi, la dispersion des troupes en quête de fourrage, l’absence des servants d’artillerie, la rupture d’un pont unique sur une rivière en crue.
Les Français en Hongrie en 1664
Raimondo Montecuccoli (1609-1680)
Mémoires du comte de Coligny-Saligny
Le prince Charles de Lorraine à la bataille de Saint-Gotthard








