Le 6 août 1915, à la forteresse d’Osowiec, dans le nord-est de la Pologne alors rattachée à l’Empire russe, des soldats russes intoxiqués par une attaque au gaz chloré lancèrent une contre-attaque à la baïonnette contre les troupes allemandes qui avançaient vers la forteresse. Les Allemands, qui s’attendaient à trouver une garnison hors de combat, se replièrent. Cet épisode est connu sous le nom d’« Attaque des Hommes morts » (en russe : Атака мертвецов), en raison de l’apparence des soldats russes, couverts de sang et de traces de brûlures chimiques.
La forteresse d’Osowiec
La forteresse d’Osowiec est située sur les rives de la Biebrza, un affluent du Narew, dans une zone de basses terres marécageuses de l’actuelle Pologne, à environ 50 km de l’ancienne frontière avec la Prusse-Orientale. Les marécages de la Biebrza ne pouvaient être franchis qu’en un seul point, que la forteresse contrôlait. La ligne ferroviaire Białystok–Łyck–Königsberg traversait cet emplacement.
Tant que la forteresse restait tenue par les Russes, elle bloquait tout mouvement allemand vers l’est dans ce secteur et immobilisait des troupes de couverture.
La construction débuta en 1882 et s’acheva dans ses grandes lignes en 1892. L’ingénieur militaire Nestor Bounitsky participa à la conception de l’ouvrage entre 1889 et 1893. La forteresse comprenait plusieurs forts, des casemates, des ouvrages de campagne et des positions avancées. Elle fut régulièrement modernisée pour tenir compte de l’évolution de l’artillerie de siège.
Le système défensif fonctionnait en profondeur : des lignes de tranchées et de barbelés formaient les premières défenses, puis venaient les remparts et les ouvrages fortifiés. Cette organisation permettait à une garnison réduite de tenir face à des forces numériquement supérieures.
Dans son ouvrage, Khmelkov pose la question de savoir pourquoi cette forteresse de taille modeste tint plusieurs mois, alors que des places fortes plus grandes (Novogeorgievsk, Kovno, Grodno) furent prises en quelques jours. Il attribue cette différence à la combinaison de la topographie marécageuse, de la disposition des défenses et de la résistance de la garnison.
Le front en 1915
En mai 1915, l’offensive de Gorlice-Tarnów, conduite par les forces allemandes et austro-hongroises sous le commandement du général August von Mackensen, perça le front russe en Galicie. Dans les semaines qui suivirent, les armées des Empires centraux reprirent la plus grande partie des territoires conquis par la Russie en 1914 et continuèrent à progresser vers l’est.
À l’été 1915, le plan allemand visait un encerclement des armées russes déployées en Pologne : au sud, le groupe d’armées de Mackensen avançait depuis la Galicie ; au nord, les forces du maréchal Paul von Hindenburg, avec Erich Ludendorff, progressaient depuis la Prusse-Orientale. La conférence de Posen, le 2 juillet 1915, formalisa cette stratégie, qui comprenait la prise de la ligne du Narew et de ses forteresses, dont Osowiec.
Cette période est désignée par les historiens comme la « Grande Retraite de 1915 ». Les pertes russes sont estimées à environ 15 % du territoire européen de l’Empire, près de 20 % de sa population et 30 % de sa capacité industrielle. L’armée russe perdit environ 2,5 millions d’hommes (tués, blessés et prisonniers) au cours de l’année.
La forteresse faisait partie de la ligne de défense du Narew, sur le flanc nord-est du dispositif russe en Pologne. Sous les ordres du général Nikolaï Brjozovski, la garnison devait retarder l’avancée allemande et couvrir le repli des forces russes. Le haut commandement avait fixé à la garnison un objectif minimum de 48 heures de résistance, le temps nécessaire à l’évacuation des civils et au repli des troupes. La forteresse tint six mois, de février à août 1915.
Les assauts précédents
Septembre 1914 : premier assaut
En septembre 1914, des unités de la 8e armée allemande, soit 40 bataillons d’infanterie, attaquèrent Osowiec. Le 21 septembre, l’artillerie allemande était en mesure de tirer sur la forteresse. Les assauts d’infanterie furent repoussés par l’artillerie russe, et des contre-attaques de flanc contraignirent les Allemands à reculer leurs pièces. Au bout de cinq ou six jours, sous la pression combinée de la garnison et du corps de la 10e armée russe, les Allemands levèrent le siège et se replièrent en Prusse-Orientale.
Février-mars 1915 : deuxième assaut
Le 3 février 1915, les Allemands ouvrirent un second assaut. Le combat pour la première ligne de défenses dura cinq jours, après quoi le commandement russe ordonna un repli sur la deuxième ligne, équipée de tranchées profondes et de postes de mitrailleuses. L’artillerie allemande commença à tirer directement sur les forts à partir du 13 février. Les bombardements les plus soutenus eurent lieu entre le 14 et le 16 février, puis entre le 25 février et le 5 mars.
Les Allemands avaient fait venir de France quatre mortiers de 305 mm et des escadrilles de bombardement. Le bombardement provoqua des incendies dans la forteresse, l’effondrement de bâtiments et une fumée qui, selon les témoignages, empêchait de distinguer le jour de la nuit. Des estimations mentionnent environ 250 000 obus lourds et près d’un million d’obus légers tirés sur la forteresse au cours de cette période.
La deuxième ligne de défense ne fut pas percée. L’artillerie russe contraignit le retrait de certaines pièces lourdes allemandes, bien que la revendication de la destruction de deux mortiers de type « Grosse Bertha » soit contestée par des historiens, qui estiment qu’ils furent transférés ailleurs. Le front se stabilisa ensuite en guerre de position pendant plusieurs mois.
Juillet 1915 : troisième assaut
Début juillet 1915, dans le cadre de l’offensive générale sur le front nord, les Allemands lancèrent un assaut frontal contre Osowiec avec 14 bataillons d’infanterie de la 11e division de Landwehr, un bataillon de sapeurs, entre 24 et 30 canons de siège lourds, et 30 batteries d’artillerie ; soit environ 7 000 soldats.
La garnison russe comptait environ 500 soldats du 226e régiment d’infanterie Zemliansky et 400 miliciens. Les Allemands avaient cette fois amené 30 batteries de cylindres à gaz contenant un mélange de chlore et de brome, une arme déjà employée sur le front occidental à Ypres en avril 1915.
L’arme chimique
Le chimiste allemand Fritz Haber dirigea la mise au point de l’arme chimique utilisée à Ypres. Le 22 avril 1915, lors de la deuxième bataille d’Ypres, les Allemands ouvrirent environ 6 000 cylindres de chlore gazeux. Le nuage provoqua l’évacuation de deux divisions coloniales françaises, tuant plus de 1 000 soldats et en blessant environ 7 000. Il n’existait pas encore d’équipement de protection standardisé.
Avant cet épisode, en janvier 1915, une tentative d’utilisation de bromure de xylyle contre les troupes russes sur le front de l’Est avait échoué en raison du froid, qui empêcha la vaporisation du produit. L’attaque d’Osowiec intervint donc à un stade encore relativement précoce de l’emploi des gaz sur le front oriental.
Le mélange utilisé à Osowiec combinait du chlore et du brome. Le brome, plus lourd que l’air, stagnait au niveau du sol et pénétrait dans les abris et les tranchées. Le chlore, au contact de l’humidité des muqueuses respiratoires, produisait de l’acide chlorhydrique, provoquant la destruction des tissus pulmonaires. Les effets sur les personnes non protégées comprenaient : toux, crachements de sang, expulsion de fragments de tissu pulmonaire, brûlures cutanées, troubles de la vue, et dans de nombreux cas, la mort par insuffisance respiratoire.
Khmelkov, artilleur dans la forteresse et lui-même intoxiqué lors de l’attaque, nota dans son ouvrage que la forteresse ne disposait d’aucun plan de défense contre les gaz, d’aucun moyen de protection collective ou individuelle fonctionnel, et que les masques à gaz fournis étaient inefficaces. La plupart des casernes, des abris souterrains et des postes fortifiés ne possédaient ni ventilation artificielle ni générateur d’oxygène.
Des soldats tentèrent de se protéger en appliquant sur leur visage des chiffons ou des vêtements imbibés d’eau ou d’urine. Ce procédé aggravait les effets du gaz, le chlore réagissant avec l’humidité du tissu pour former davantage d’acide chlorhydrique.

L’attaque du 6 août 1915
À 04 h 00 du matin, après avoir attendu des conditions de vent favorables, les Allemands ouvrirent simultanément les 30 batteries de cylindres à gaz. Un nuage de couleur vert-jaune dériva vers les positions russes. Selon les estimations disponibles, la nappe de gaz atteignit une largeur de 8 km et se propagea jusqu’à 20 km en profondeur, sur une hauteur de 12 à 15 m. Elle atteignit les premières lignes russes en 5 à 10 minutes. L’émission de gaz s’accompagna d’un bombardement d’artillerie conventionnel.
Khmelkov rapporta dans son ouvrage que toute personne se trouvant à découvert sur la tête de pont de la forteresse fut mortellement intoxiquée. La végétation fut détruite : l’herbe noircit, les feuilles jaunirent et tombèrent. Les denrées alimentaires (viande, beurre, lard, légumes) furent contaminées et déclarées impropres à la consommation. Les animaux présents dans la zone (oiseaux, grenouilles, insectes) moururent.
Trois des quatre compagnies du 226e régiment Zemliansky déployées sur la position de Sosnia furent mises hors de combat. Environ 100 soldats de la 4e compagnie survécurent, dans un état grave. D’après le journal de marche du régiment, étudié par l’historien Viatcheslav Menkovski, l’attaque au gaz tua 7 des 8 officiers supérieurs présents ce jour-là et provoqua l’évacuation de 20 officiers et de 2 médecins militaires. Le journal de marche ne précise pas le nombre de victimes parmi les soldats du rang. Les estimations varient entre 200 et 400 morts.
Après l’émission du gaz, plus de 12 bataillons de la 11e division de Landwehr, soit environ 7 000 hommes, avancèrent vers la forteresse. Ils s’attendaient à une résistance faible ou nulle. Les premières lignes de tranchées russes furent prises sans opposition notable, et une brèche fut ouverte dans le rempart. Les Allemands progressèrent à l’intérieur du dispositif défensif, le long de la voie ferrée, en direction de la position de Sosnia. Le 18e régiment de Landwehr menait l’avancée, appuyé par le 75e régiment de Landwehr et 2 bataillons de réserve.
Contre-attaque de la 13e compagnie
Les survivants de la 13e compagnie du 226e régiment Zemliansky, commandés par le sous-lieutenant Vladimir Karpovitch Kotlinsky, lancèrent une contre-attaque. D’après Khmelkov, la 13e et la 8e compagnies, ayant perdu chacune environ la moitié de leurs effectifs par intoxication, se déployèrent de part et d’autre de la voie ferrée. La 13e compagnie, face à des éléments du 18e régiment de Landwehr, engagea un combat à la baïonnette.
Les soldats russes présentaient des traces de brûlures chimiques sur le visage, portaient des chiffons ensanglantés autour de la tête, et toussaient en crachant du sang. Selon des témoignages de presse de l’époque, certains expulsaient des fragments de tissu pulmonaire. Le chlore gazeux, en réagissant avec l’humidité de leurs poumons, avait formé de l’acide chlorhydrique qui attaquait leurs tissus internes.
Un survivant non identifié, cité par le journal Pskovskaïa jizn en 1915, rapporta que les soldats se ruèrent sur les Allemands avec une détermination que ni les fusils, ni les mitrailleuses, ni les obus ne parvinrent à arrêter. Selon ce témoignage, une soixantaine d’hommes ouvrirent le feu, la tête enveloppée de vêtements ensanglantés.
Les troupes allemandes se replièrent en désordre. Une partie des soldats se prit dans les réseaux de barbelés installés devant la 2e ligne de tranchées. L’artillerie de la forteresse, dont les servants avaient eux-mêmes subi des pertes par intoxication, ouvrit le feu. Khmelkov rapporte que neuf batteries de campagne concentrèrent leurs tirs sur la première ligne de tranchées occupée par les Allemands (secteur dit « dvorik de Léonov »), contraignant ceux-ci à abandonner la position en y laissant les armes et mitrailleuses qu’ils avaient saisies. Vers 11 h 00 du matin, la position de Sosnia était reprise.
Les 8e et 14e compagnies russes, moins atteintes par le gaz, reprirent le contrôle des remparts et colmatèrent la brèche. Les pertes allemandes au cours de cette action sont estimées entre 200 et 500 hommes selon les sources. Un nombre indéterminé de soldats allemands périrent dans les barbelés sous le feu de l’artillerie russe.
Kotlinsky fut grièvement blessé pendant la contre-attaque. Il transféra le commandement au sous-lieutenant V.M. Strzemiński, de la 2e compagnie de sapeurs d’Osowiec, qui, malgré une intoxication sévère, poursuivit l’action et reprit le contrôle des première et deuxième sections de la position de Sosnia par le combat à la baïonnette. Kotlinsky mourut dans la soirée du 6 août. Il reçut à titre posthume l’ordre de Saint-Georges, en septembre 1916.
La contre-attaque du 6 août ne modifia pas la situation d’ensemble. La retraite russe se poursuivait sur l’ensemble du front. Les forteresses de Kovno (aujourd’hui Kaunas, Lituanie) et de Novogeorgievsk (aujourd’hui Modlin, Pologne) furent prises par les Allemands au cours de l’été, ce qui rendait Osowiec vulnérable à un encerclement. La forteresse avait rempli sa fonction de couverture du repli russe ; la maintenir n’avait plus d’utilité opérationnelle.
Le 18 août 1915 (le 22 août selon certaines sources), l’ordre d’évacuation fut donné. Les sapeurs détruisirent les canons, les ouvrages fortifiés, les stocks de munitions et de matériel. Khmelkov consacre un chapitre de son ouvrage aux opérations de démolition conduites entre le 18 et le 23 août. L’évacuation se déroula de manière ordonnée, selon les sources disponibles.
Les Allemands occupèrent ensuite la forteresse, qu’ils trouvèrent détruite et vidée.








