À 02 h 00 du matin, les 8 canons automoteurs de 155 mm du groupement d’artillerie Leclerc, installés sur les hauteurs dominant Sarajevo, ouvrent le feu en même temps que débute la campagne aérienne de l’OTAN. C’est le premier engagement opérationnel des AUF1 français(1) et la première opération de combat d’envergure conduite par l’Alliance atlantique depuis sa création. Quelques heures plus tard, un Mirage 2000N français est abattu au-dessus de Pale ; son équipage restera 104 jours aux mains des Serbes de Bosnie.
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Le siège de Sarajevo dure depuis avril 1992. La FORPRONU, force de protection des Nations unies déployée en application de la résolution 743 de février 1992, n’a ni le mandat ni les moyens de l’interrompre. Au printemps 1995, les Serbes de Bosnie franchissent un seuil : après des frappes aériennes de l’OTAN sur le dépôt de munitions de Pale, ils prennent en otage plusieurs centaines de casques bleus, dont certains sont enchaînés à des objectifs potentiels et filmés.
La réponse est la création, le 3 juin 1995, d’une Force de réaction rapide placée sous couvert de la résolution 998 du Conseil de sécurité, adoptée le 16 juin. Elle ne relève pas du dispositif classique de maintien de la paix : c’est une force d’appui, dotée d’armes lourdes et de règles d’engagement permettant la riposte. Elle compte environ 4 500 hommes (2 000 Français, 1 500 Britanniques, 500 Néerlandais) et son commandement est confié au général français André Soubirou.
La montée en puissance du Groupement Leclerc
Le 19 juillet, le 40e régiment d’artillerie de Suippes reçoit l’ordre de constituer un groupe d’artillerie à 8 pièces avec son soutien, ses structures de commandement et ses observateurs avancés. Le régiment est alors en pleine professionnalisation : une partie des servants sont des appelés qui viennent de signer un contrat d’engagement.
Le module prend le 23 juillet le nom de Groupement d’artillerie Leclerc. Il rassemble environ 360 personnes autour d’une batterie de 8 AUF1 (canons automoteurs de 155 mm sur châssis AMX-30), renforcée par les véhicules d’observation d’artillerie du 1er régiment d’artillerie de marine de Laon-Couvron. Il quitte la France le 27 juillet. Le Groupement a reçu en renforcement, dès son départ de Suippes, un peloton de porte-chars (RENAULT R 390 et SR Nicolas 45 T) ainsi qu’un peloton de transport (TRM 10000) fournis par le 516e régiment du train.
La projection est un exercice difficile en soi. Les matériels débarquent à Ploče, sur la côte croate, le 1er août. Ils sont chargés en munitions et répartis en cinq convois. Chaque barrage tenu par un belligérant impose une négociation, parfois un rapport de force. Les routes menant au mont Igman sont étroites, pentues et battues par des tireurs isolés ; c’est le seul itinéraire terrestre encore praticable vers Sarajevo, et il est réputé le plus dangereux d’Europe.
Le 20 août, les AUF1 atteignent le plateau. Le poste de commandement de la Force de réaction rapide est installé dans les ruines de l’hôtel Igman, construit pour les Jeux olympiques d’hiver de 1984 ; 11 ans plus tôt, sur le même terrain.
Le dispositif
Le mont Igman, à l’ouest de Sarajevo, domine la ville et les positions d’artillerie serbes qui la bombardent. Deux unités d’infanterie s’y sont implantées dès juillet : le 2e régiment étranger d’infanterie et le bataillon britannique du Devon and Dorset Regiment, avec un escadron blindé du Household Cavalry.
L’appui feu de la brigade multinationale associe 3 calibres. Les mortiers de 120 mm sont français (ceux du 2e REI) et néerlandais. Les pièces britanniques sont des canons de 105 mm L118 Light Gun (obusiers tractés, portée d’une quinzaine de kilomètres) servis par le 19e régiment de l’artillerie royale, artillerie organique de la 24e brigade aéromobile (6 selon un rapport parlementaire britannique, 12 selon la presse de l’époque). S’y ajoutent, à partir du 20 août, les 8 AUF1 de 155 mm.
L’arrivée des 155 mm change la nature du problème pour l’adversaire. Le AUF1 tire à plus de 20 km, se déplace après chaque mission de tir et permet la contrebatterie rapide : il peut traiter une pièce serbe dans les minutes qui suivent son tir, puis changer de position avant d’être localisé à son tour.
Une chaîne de commandement de circonstance est mise sur pied pour coordonner l’ensemble : une cellule d’appui feu, ou FSCC, et une cellule ciblage chargée de préparer les frappes, où les officiers et sous-officiers français travaillent avec leurs homologues alliés. C’est, pour l’artillerie française, une expérience nouvelle d’intégration interalliée du feu.
Le 22 août au soir, les 155 prennent le relais des mortiers de la Légion et des 105 britanniques. Une salve de 6 coups traite avec précision une cible symbolique, sous les yeux du commandant en chef des forces serbes de Bosnie. Le message est explicite mais il n’a pas été entendu car le 28 août vers 11 h 00, 5 obus de mortier de 120 mm s’abattent sur le marché de Markale, le dernier encore actif dans Sarajevo faisant entre entre 37 et 43 tués et environ 90 blessés.
C’est le second massacre commis sur ce marché, après celui du 5 février 1994. La provenance des tirs a été contestée par les Serbes de Bosnie, qui ont accusé l’armée bosniaque de bombarder sa propre population. Pour le tir de 1995, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a établi que les obus provenaient des positions du corps Sarajevo-Romanija ; les généraux Stanislav Galić et Dragomir Milošević ont été condamnés, le premier à la perpétuité, le second à 29 ans.
30 août : opérations Vulcain et Deliberate Force
L’opération aérienne était planifiée depuis juin ; le bombardement de Markale en sera l’élément déclencheur. Dans la nuit du 29 au 30 août, vers 02 h 00 du matin, l’OTAN lance l’opération Deliberate Force. Simultanément, la Force de réaction rapide déclenche l’opération Vulcain : l’artillerie du mont Igman ouvre le feu sur les positions serbes autour de Sarajevo.
La coordination entre les feux terrestres et l’aviation est le point technique le plus délicat. Il faut attribuer des créneaux, définir des volumes d’espace aérien interdits aux trajectoires d’obus pendant les passes d’attaque, et synchroniser le tout depuis la cellule d’appui feu. L’articulation fonctionne dans les deux sens : des Tornado allemands, 6 en version d’attaque escortés de 8 en version de guerre électronique, désignent des objectifs serbes autour de Sarajevo au profit de l’artillerie de la Force de réaction rapide. C’est le premier engagement au combat de la Luftwaffe depuis 1945.
Les journées des 28 et 29 août concentrent l’essentiel des tirs terrestres : environ 1 070 obus, dont 305 de 155 mm, 408 de 120 mm et 357 de 105 mm. Du 22 au 30 août, les feux du groupement Leclerc détruisent une usine d’armement, un dépôt de munitions important et plusieurs batteries adverses.

Le Mirage 2000N de Pale
Quelques heures après le début de la campagne, le 30 août, un Mirage 2000N K2 de l’escadron de chasse 2/3 Champagne, basé à Nancy-Ochey, est abattu au-dessus de la région de Pale par un missile sol-air, vraisemblablement un 9K32 Strela-2, après avoir largué 3 bombes sur un dépôt de munitions serbe.
L’équipage (le capitaine Frédéric Chiffot, pilote, et le lieutenant José Souvignet, navigateur, âgés tous deux de 28 ans) s’éjecte. Les deux hommes se brisent chacun une jambe à la réception et sont capturés par les forces serbes de Bosnie.
Les commandos de l’air et des forces américaines, basés à Brindisi, sont engagés pour tenter de les récupérer : c’est la première mission française de recherche et sauvetage au combat, la RESCO, dont le concept sortira formalisé de cet épisode. Plusieurs tentatives échouent. La détention, dont des photographies paraissent dans la presse en septembre, dure 104 jours et devient une affaire médiatique. Les deux aviateurs sont remis le 12 décembre 1995 à Zvornik au chef d’état-major des armées, le général Jean-Philippe Douin, et rapatriés le jour même à Villacoublay.
Le bilan de la campagne
Deliberate Force mobilise environ 400 aéronefs et 5 000 hommes de quinze nations sous le commandement de l’amiral Leighton Smith. Elle traite 338 objectifs et emploie 1 026 bombes, dont 708 à guidage de précision ; proportion alors inédite, et qui fait de cette campagne un jalon doctrinal autant qu’un épisode de la guerre de Bosnie.
Le 10 septembre, 13 missiles de croisière Tomahawk sont tirés depuis l’Adriatique contre un centre de transmissions serbe à Lisina. L’opération est suspendue le 14 septembre après l’engagement serbe de retirer ses armes lourdes de la zone d’exclusion de 20 km autour de Sarajevo, et officiellement close le 20.
Le siège de Sarajevo, commencé le 5 avril 1992, prend fin. Les négociations s’ouvrent à Dayton et aboutissent le 21 novembre 1995.
C’est la première opération de combat d’envergure menée par l’OTAN depuis sa création en 1949 et, pour l’artillerie française, le premier engagement opérationnel de l’AUF1, mis en service 10 ans plus tôt.
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NOTES :
- AUF1 : Pour le système d’arme en lui-même, le baptême du feu est irakien. L’Irak reçoit ses GCT (Grande Cadence de Tir) entre 1983 et 1985 et les engage dans la guerre Iran-Irak, bien avant que l’armée française n’utilise les siens en opération. C’est d’ailleurs sur ce conflit que le matériel s’est fait sa réputation à l’export. L’Arabie saoudite, premier client livré dès 1977-78, en alignait aussi 51 en 1991.







