Depuis la nuit des temps, les armées ont formé leurs soldats pour un champ de bataille où la force physique, la rusticité et l’endurance constituaient les principaux avantages compétitifs. Le combattant idéal pouvait marcher des jours durant, porter des dizaines de kilos d’équipement, progresser en terrain hostile et supporter des conditions extrêmes. Il était, pour l’essentiel, un soldat analogique. Ce combattant restera indispensable. Mais il ne suffira plus.
La révolution technologique qui transforme la guerre moderne ne remplace pas le soldat. Elle transforme en profondeur les capacités humaines qui produisent l’avantage militaire. Alors qu’une grande partie du débat reste centrée sur les drones, l’intelligence artificielle ou les systèmes autonomes, le changement le plus important se produit ailleurs : dans le profil des hommes et des femmes qui devront employer ces technologies.
La véritable révolution n’est pas dans les machines. Elle est dans les hommes.
La guerre en Ukraine a montré qu’une petite équipe dotée de drones commerciaux, de liaisons de données et de munitions rôdeuses peut détruire des véhicules blindés qui ont incarné, pendant des décennies, le symbole de la puissance terrestre. Pourtant, derrière chaque drone, il n’y a pas une machine qui décide. Il y a toujours un combattant qui observe, interprète, hiérarchise les priorités, coordonne les feux et adapte sa tactique en quelques minutes.
La technologie n’a pas éliminé le combattant.
Elle l’a rendu plus décisif.
Du muscle à l’information
Au cours du XXᵉ siècle, le succès d’une unité dépendait largement de sa capacité à se déplacer, à durer et à soutenir le combat. Au XXIe siècle, la capacité à traiter l’information et à la transformer en décisions plus vite que l’adversaire pèse d’un poids croissant.
Le nouveau combattant doit être capable d’intégrer l’imagerie thermique, la vidéo en temps réel, la cartographie numérique, l’intelligence artificielle et des communications distribuées sans perdre sa conscience de la situation tactique.
L’arme la plus importante ne sera pas toujours le fusil, mais la capacité à transformer l’information en décisions avant que l’adversaire ne le fasse.
Cela nous oblige à repenser jusqu’aux critères de sélection et de formation du personnel militaire.
Ces dernières années, l’émergence d’une génération habituée à grandir entourée d’écrans, de jeux vidéo et d’interfaces numériques a souvent été perçue avec inquiétude. Paradoxalement, certaines des aptitudes associées à cette culture numérique pourraient désormais devenir des avantages opérationnels sur un champ de bataille lui-même de plus en plus numérique.
Non pas parce que jouer aux jeux vidéo ferait de quelqu’un un soldat.
Mais parce que la guerre commence à exiger des compétences cognitives qu’une partie de cette génération a développées très tôt : une compréhension intuitive des interfaces numériques, la capacité à traiter simultanément de multiples sources d’information, la coordination en environnement virtuel et l’adaptation continue aux nouvelles technologies.
Il s’agit d’interpréter le champ de bataille à travers des interfaces numériques.
Le retour de la masse
La guerre a changé. Et elle l’a fait à une vitesse qui impose de réviser la doctrine, l’entraînement et la sélection du personnel bien plus rapidement que lors des révolutions militaires précédentes.
Mais l’échelle de la transformation a changé, elle aussi.
Des capacités autrefois concentrées au sein de petites communautés de spécialistes peuvent désormais être réparties entre un nombre bien plus grand de combattants.
Et le retour de la masse fait naître un problème nouveau : qui met en œuvre tous ces systèmes ?
La démocratisation technologique permet de produire et de déployer des drones, des capteurs et des plateformes à une échelle qui, il y a quelques années encore, était largement réservée à des capacités bien plus coûteuses et bien plus spécialisées.
Mais multiplier les systèmes ne signifie pas que l’on puisse multiplier proportionnellement le nombre de personnes capables, et désireuses, de les employer.
Le prochain goulet d’étranglement pourrait bien se situer précisément dans les ressources humaines.
La question ne sera plus simplement de savoir combien de systèmes nous pouvons produire, mais combien nous sommes réellement capables de convertir en puissance de combat.
Du chasseur de chars au chasseur de systèmes
L’apparition des véhicules blindés a suscité le développement d’unités et de capacités conçues pour localiser et détruire des cibles blindées.
Du Bazooka aux missiles antichars modernes, la fonction est restée pour l’essentiel la même : trouver un objectif à haute valeur et le détruire.
Ce qui change en Ukraine n’est pas nécessairement la mission, mais la chaîne par laquelle celle-ci s’accomplit.
Aujourd’hui, un véhicule blindé peut être localisé par un petit drone commercial, suivi sur des kilomètres, identifié par des capteurs, puis finalement détruit par une munition rôdeuse, un drone FPV ou un autre système à bas coût.
Le drone a peut-être radicalement changé la manière dont l’objectif est acquis et attaqué, mais il n’a pas créé un besoin militaire nouveau. Il a élargi l’éventail des outils disponibles pour accomplir une mission que les armées comprenaient déjà.
L’erreur apparaît lorsque l’on confond l’outil et la fonction.
Pendant des décennies, le chasseur de chars avait besoin d’une arme spécialisée pour remplir cette mission. Le chasseur de systèmes peut désormais s’appuyer sur une combinaison de capteurs, de drones, d’intelligence artificielle, de liaisons de données et de moyens d’attaque variés.
La technologie n’élimine pas la fonction. Elle change la manière dont celle-ci s’exerce et permet à des capacités autrefois concentrées entre les mains de spécialistes d’être diffusées bien plus largement.
L’évolution doctrinale ne devrait donc peut-être pas consister à créer une nouvelle spécialité d’« opérateurs de drones », mais à renforcer les spécialités existantes dont la mission a toujours été de localiser et de détruire les objectifs à haute valeur.
Le drone cesse d’être au centre du débat. Il devient simplement un outil de plus du combattant.
Plus que des opérateurs : des combattants connectés
Mais l’adoption massive de ces capacités soulève un autre défi : comment les intégrer sans réduire le combattant au rang de simple opérateur ?
La démocratisation technologique ne transforme pas le combattant en télépilote. Elle lui fournit des outils autrefois réservés aux spécialistes et lui permet de les intégrer à sa fonction au sein du système de combat.
Les forces armées n’ont pas besoin de milliers de personnes sachant simplement faire voler un quadricoptère. Elles ont besoin de combattants capables d’intégrer l’information, d’interpréter le champ de bataille, de coordonner les feux et de décider en temps réel à l’aide de drones, de capteurs, de liaisons de données et d’autres outils numériques.
La différence peut sembler subtile. En réalité, elle est doctrinale.
Il ne s’agit pas de former des opérateurs de drones. Il s’agit de former des guerriers numériques.
Le guerrier numérique n’est pas le spécialiste d’une plateforme particulière. C’est un combattant capable d’intégrer des capacités numériques à sa fonction et de les employer au sein d’un réseau bien plus vaste de capteurs, d’informations, de feux et de décisions.
Mais cette transformation recèle un paradoxe. Si la technologie permet de diffuser les capacités à une échelle toujours plus grande, elle accroît aussi la demande en hommes capables de les employer.
Nous pouvons fabriquer des milliers de drones bien plus vite que nous ne pouvons former — et fidéliser — les combattants qui devront les mettre en œuvre.
La masse technologique pourrait bien trouver sa limite dans la masse humaine.
L’homme demeure central
Les révolutions militaires suppriment rarement tout à fait les capacités antérieures. Elles les intègrent et les transforment.
Le soldat capable d’endurer de longues marches restera indispensable. L’éclaireur restera nécessaire. Le spécialiste de la guerre électronique restera essentiel. Le commandement conservera sa place.
Mais tous devront opérer dans un environnement où l’information est devenue une arme aussi décisive que le feu.
L’enjeu sera de faire en sorte que la technologie démultiplie les capacités du combattant sans le réduire à un simple opérateur de machines.
Car plus le volume de drones, de capteurs et de systèmes disponibles augmente, plus grande est la tentation de faire peser sur l’individu davantage d’informations, davantage de décisions et davantage de responsabilités.
Or tout combattant a une limite.
L’autonomie apparaît dès lors comme une réponse logique à cette limite. Si nous pouvons produire des milliers de systèmes sans pouvoir accroître au même rythme le nombre d’hommes et de femmes appelés à les mettre en œuvre, la solution apparente consiste à faire en sorte que les machines fassent davantage par elles-mêmes.
Mais cette solution ouvre une question plus profonde encore :
Jusqu’où devons-nous augmenter le combattant, et à partir de quel moment commençons-nous à le remplacer ?
Peut-être nous souviendrons-nous, dans quelques années, que la véritable révolution des drones n’a jamais consisté simplement en des machines apprenant à combattre.
Elle aura consisté en des êtres humains apprenant à étendre leurs sens, leur intelligence et leur capacité de décision au-delà des limites de leur propre corps.
Ce n’est peut-être qu’un commencement. La prochaine étape consistera à comprendre comment cette extension transforme le combattant, jusqu’où ses capacités peuvent être augmentées, et quelles limites humaines la technologie ne devrait pas chercher à supprimer.
Les guerres continueront d’être menées par des hommes. Ce qui change, c’est tout ce que ces hommes peuvent voir, comprendre et faire.
Le soldat analogique ne disparaît pas. Il évolue. Et cette évolution a un nom : le guerrier numérique.
Diego BAVIO
L’auteur : Diego Bavio est analyste en sécurité, défense et affaires stratégiques. Licencié en sécurité de l’IUPFA (Argentine), il a exercé des responsabilités opérationnelles en République dominicaine et au Venezuela, et a été conseiller parlementaire en matière de sécurité et de défense. Il publie régulièrement sur la défense argentine et les enjeux stratégiques sud-américains.







