Les 13 et 14 septembre 1515, près de Marignan (aujourd’hui Melegnano, Lombardie, Italie), l’armée de François Ier, renforcée par les contingents vénitiens d’Alviano, défait les mercenaires suisses qui défendaient le duché de Milan pour le compte de Maximilien Sforza, du pape Léon X et de l’empereur Maximilien Ier. Cette victoire, acquise au terme de 28 à 30 heures de combat, consacre la supériorité de l’artillerie de bronze française sur l’infanterie de pique suisse et ouvre la première période de domination française en Italie (1515-1521).
Marignan en français, Marignano en italien, aujourd’hui Melegnano. L’affrontement se déroula en réalité plus au nord, entre Zivido, aujourd’hui quartier de San Giuliano Milanese, et le territoire de Melegnano, à environ 16 km au sud-est de Milan (Lombardie, Italie). Camp royal établi à San Donato.
- Côté français et alliés : François Ier, roi de France, assisté du connétable Charles III de Bourbon, du maréchal Gian Giacomo Trivulzio, du maréchal Jacques de Chabannes de La Palice, du duc Charles IV d’Alençon et du sénéchal d’Armagnac Jacques Ricard de Genouillac, dit Galiot, maître et capitaine général de l’artillerie. Bartolomeo d’Alviano pour Venise.
- Côté confédéré, aucun commandant unique : des capitaines cantonaux délibérant en conseil de guerre, sous l’influence politique du cardinal Matthäus Schiner, évêque de Sion.
- France : François Ier (roi de France), Charles III de Bourbon (connétable), Jacques de Genouillac dit Galiot (grand maître de l’artillerie), Pedro Navarro (infanterie), Bartolomeo d’Alviano (Venise, 14 septembre).
- Suisse : capitaines cantonaux (collégial), influence du cardinal Matthieu Schiner (légat pontifical).

Victoire franco-vénitienne, retraite suisse, entrée française dans Milan (15 septembre), capture et exil de Maximilien Sforza en France.
- Suisse : 8 000 à 10 000 tués (près de la moitié des effectifs).
- France et alliés : 3 000 à 8 000 tués (5 000 souvent retenus), blessés non comptabilisés.
Contexte politique et diplomatique
Avènement de François Ier et revendication du Milanais
François Ier monte sur le trône de France en janvier 1515, à l’âge de 20 ans, succédant à Louis XII (mort sans héritier mâle). Par son arrière-grand-mère Valentine Visconti, fille de Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le nouveau roi revendique le duché de Milan comme héritage légitime. Cette revendication s’inscrit dans la continuité des guerres d’Italie engagées par Charles VIII (1494) et Louis XII (1499-1500, 1509-1512), marquées par les batailles de Fornoue (1495), Novare (1500), Agnadel (1509) et Ravenne (1512).
La coalition anti-française
En 1515, le duché de Milan est contrôlé par Maximilien Sforza, fils de Ludovic Sforza « le More », restauré en 1512 grâce à l’intervention des mercenaires suisses. Sforza est soutenu par une coalition comprenant le pape Léon X (Jean de Médicis), l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg, le roi d’Espagne Ferdinand le Catholique (puis Charles Quint à partir de 1516), le roi d’Angleterre Henri VIII et la Confédération suisse. Les Suisses, qui ont établi leur réputation d’invincibilité au cours du XVᵉ siècle (victoires de Morat 1476, Grandson 1476, Nancy 1477), fournissent depuis deux décennies des contingents mercenaires au duché de Milan et aux États pontificaux.
Les alliances françaises
François Ier constitue une coalition offensive comprenant la république de Venise (alliée traditionnelle de la France contre le pape et l’Empire), la république de Gênes (doge Octavien Fregoso, pro-français), le duché de Savoie (Charles III, neveu du roi) et des lansquenets allemands. L’armée vénitienne, commandée par le condottiere Bartolomeo d’Alviano, doit rejoindre les Français en Lombardie pour une offensive combinée sur Milan.Enchaînement des décisions (janvier-septembre 1515)
Dès son avènement, François Ier ordonne la levée d’une armée à Lyon (printemps 1515). Le franchissement des Alpes, prévu par les cols traditionnaires du Montgenèvre et du Mont-Cenis (surveillés par les Suisses), est remplacé par un itinéraire inédit via le col de l’Argentière (Alpes-de-Haute-Provence), rendu praticable grâce à des travaux de génie (élargissement de sentiers, ponts de fortune). Cette manoeuvre de surprise stratégique permet à l’armée française d’apparaître en Piémont fin août 1515, prenant à revers les dispositifs suisses et milanais. La victoire de Villafranca (10 août 1515) ouvre la route de Milan.
Dimension économique et financière
Les finances royales de 1515 reposent sur deux masses. L’ordinaire provient du domaine ; l’extraordinaire, devenu permanent depuis Charles VII, provient de la taille, des aides et de la gabelle. La taille, poste de loin le plus important, rapportait environ 2,4 millions de livres tournois en 1515. Elle atteindra 4,6 millions à la fin du règne : Philippe Hamon a montré que le règne de François Ier correspond à un quasi-doublement de la charge fiscale, dont la campagne du Milanais ouvre la série.
Cette ressource ne suffit pas, et surtout elle n’est pas disponible au moment voulu. La monarchie ne connaît pas la notion de budget : elle ne prévoit pas, elle assigne. Les dépenses de guerre relèvent d’une caisse séparée, l’extraordinaire des guerres, dont le paiement était commis en 1515 à Philibert Babou, tandis que Jacques de Beaune, général des finances, apparaît dans presque toutes les lettres de mobilisation de ressources. Le système fonctionne par anticipation : le roi promet aux prêteurs un remboursement sur les finances de l’année suivante, formule qui revient mot pour mot dans plusieurs de ses lettres du printemps 1515.
L’élasticité de ce dispositif se mesure dans les deux sens. En novembre 1515, la campagne achevée, le commis à l’extraordinaire reversa sept mille livres tournois à la chambre aux deniers. Une trésorerie de guerre se vidait et se remplissait au rythme des opérations, sans logique comptable d’ensemble.
L’inventaire des lettres missives de l’année 1515 permet de suivre la levée des fonds presque au jour le jour, et le tableau qu’il compose est celui d’une monarchie qui racle.
Fin avril, depuis Montereau-Fault-Yonne, le roi réclama à la Chambre des comptes un prêt de 8 000 livres tournois, en justifiant l’effort par le projet qu’il prêtait aux Suisses de descendre en Dauphiné pour y piller, butiner et brûler. Des commissaires furent dépêchés simultanément à Lyon, à Toulouse, à Poitiers, à Angers, à Troyes, à Bayonne et à Bourges. Bourges fut imposée de 4 000 livres. Lyon se vit demander 6 000 livres par forme d’aide et de don, les commissaires exposant devant le consulat les charges supportées depuis l’avènement. Paris fut taxée de 20 000 livres tournois, tenta par la voix de son premier président d’obtenir une réduction à 12 000, et se vit répondre en juin que la nécessité de l’affaire ne le permettait pas. Angers, sollicitée de 1 500 livres, plaida l’absence de ses échevins en fuite devant la peste et demanda à être excusée.
Les officiers du roi furent mis à contribution à titre personnel. Fin juillet, depuis Lyon, le souverain demanda 1 000 livres tournois à Louis Picot, président de la Cour des aides, en invoquant explicitement la solde du grand nombre d’étrangers qu’il lui avait fallu recruter et le renchérissement des opérations dû à l’obstruction suisse sur les passages alpins. Le même jour, l’évêque de Grasse était prié d’avancer 500 livres.
Parallèlement fut ordonnée, en pleine campagne, une enquête générale sur les deniers communs des villes du royaume : production des comptes des six dernières années, sous peine d’encourir l’indignation royale. Une opération militaire servait ainsi de prétexte à un audit fiscal des finances municipales.
Le registre lyonnais consigne enfin que le roi avait engagé sa vaisselle d’or, ses bagues et ses joyaux, ainsi que ceux de sa mère. L’ordre de grandeur donne la mesure de la contrainte : un souverain qui met sa vaisselle en gage et négocie 1 500 livres avec une ville de province doit dans le même temps payer plusieurs dizaines de milliers d’hommes.
L’infanterie de 1515 s’achète, sur un marché concurrentiel où les lansquenets recrutés dans la vallée du Rhin et en Souabe et les fantassins des cantons suisses sont des rivaux directs. À Marignan, pour la première fois, les premiers l’emportèrent sur les seconds : l’affrontement des deux principaux fournisseurs de mercenaires d’Europe se joua au bénéfice de celui qui était le mieux payé.
C’est bien la solde qui départage les deux camps avant même le contact. Les contingents confédérés servaient un duc de Milan dont les caisses étaient vides, et le retard des paiements explique une part des tensions du début de septembre. Le roi, lui, payait mal, tard et à crédit, mais il payait, et l’on savait dans toute l’Europe qu’il finirait par payer.
L’argent fut donc employé comme une arme avant de l’être comme un moyen. L’accord négocié à Gallarate prévoyait le versement d’un million d’écus d’or aux Confédérés et une pension annuelle de 2 000 francs par canton, en échange de leur retrait et de l’exclusivité du recrutement. C’était une offre considérable, et elle échoua de peu : bien reçue à Berne, à Fribourg et à Soleure, elle fut rejetée par les autres cantons. La bataille du 13 septembre est, du point de vue français, la conséquence d’un achat manqué.
L’échec fut temporaire et le règlement final se fit en monnaie. Le traité de Fribourg du 29 novembre 1516 prévoyait le versement aux Confédérés de 700 000 écus d’or, décomposés en 400 000 écus au titre des engagements pris sous Louis XII lors de la campagne de Dijon de 1513 et 300 000 écus au titre des frais de la campagne du Milanais. S’y ajoutaient une pension annuelle de 2 000 francs pour chacun des treize cantons, une somme équivalente pour le Valais, l’abbé de Saint-Gall, le Toggenbourg, Mulhouse et Gruyères, et divers privilèges commerciaux pour les marchands suisses. Le roi proposa en outre 300 000 écus supplémentaires pour racheter Lugano, Locarno et le Val Maggia : les cantons refusèrent et conservèrent l’essentiel de leurs acquisitions de 1512, soit l’actuel Tessin et la Valteline.
L’ordre de grandeur mérite d’être posé, avec les précautions qu’impose la variation du tarif de l’écu. Sur la base de 40 à 45 sols tournois par écu, retenue par Philippe Hamon, 700 000 écus d’or représentent approximativement 1,4 à 1,6 million de livres tournois, c’est-à-dire plus de la moitié du produit annuel de la taille en 1515. Cette conversion est une estimation destinée à donner une échelle, non un calcul comptable.
Deux conclusions en découlent. La première est que la paix coûta beaucoup plus cher au royaume que la levée de fonds qui avait permis la campagne, et qu’elle fut acquittée par versements étalés sur plusieurs années. La seconde est que François Ier paya, en 1516, une somme inférieure à celle qu’il avait offerte en vain à Gallarate en 1515. Marignan lui aura donc coûté une bataille et rapporté, littéralement, trois cent mille écus.
Restait à financer la possession. Le duché conquis supporta le coût de son occupation, l’entretien de la garnison et une part du règlement dû aux cantons. Le poids fiscal imposé au Milanais après la bataille, étudié dans les actes du colloque franco-suisse de 2016, nuance l’idée d’une conquête profitable : une province tenue militairement et pressurée fiscalement se défend mal et se perd vite, ce qui advint en 1521.
Le système atteignit d’ailleurs sa limite en quelques années. En 1521, Jacques de Beaune de Semblançay put encore faire parvenir 360 000 livres tournois à l’armée d’Italie, puis refusa de couvrir le déficit suivant. La question que Marignan pose à l’historien n’est pas celle de la valeur des combattants, elle est celle de la profondeur du financement : très peu d’États européens pouvaient, en 1515, mettre sur pied et solder une armée de cette taille, et c’est cette variable-là qui discrimine.
Coût de la campagne pour la France
La campagne de 1515 représente un investissement financier considérable pour le royaume de France. Selon les estimations de l’historien Didier Le Fur, le coût total de l’expédition (levée de l’armée, franchissement des Alpes, solde des mercenaires, artillerie, ravitaillement) s’élève à environ 1,5 million de livres tournois, soit l’équivalent de plusieurs années de revenus du domaine royal.
Le financement repose sur plusieurs sources :
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Emprunts : François Ier contracte des emprunts auprès des banquiers italiens (Gênes, Florence) et des financiers français (Jacques de Beaune, surintendant des finances).pnrs.ensosp+1
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Impôts extraordinaires : la taille est augmentée, des aides et des gabelles (taxes sur le sel) sont levées pour financer la guerre.
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Vente d’offices : le roi vend des charges et des offices (anoblissements, charges de judicature) pour lever des fonds rapidement.pnrs.
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Contributions des villes : les bonnes villes du royaume (Lyon, Rouen, Paris) sont sollicitées pour des contributions extraordinaires.
Solde des mercenaires
La solde des mercenaires constitue le poste de dépense le plus important. Les Landsknechts allemands sont payés environ 4 écus par mois (plus des primes deengagement), les Gascons et Navarrais environ 3 écus, les hommes d’armes (cavalerie lourde) jusqu’à 10 écus. Le retard de paiement est fréquent : en août 1515, 12 000 mercenaires suisses quittent Milan contre paiement immédiat, illustrant la dépendance des armées de l’époque aux flux financiers.
François Ier doit négocier des avances avec les banquiers pour maintenir la solde des troupes pendant la campagne. Après la victoire, il doit honorer ses engagements sous peine de voir ses mercenaires se mutiner ou se retourner contre lui.
Coût pour les Suisses et leurs alliés
Côté suisse, le financement de l’expédition repose sur les cantons et les subsides étrangers. Le pape Léon X et l’empereur Maximilien Ier ont promis des subsides aux capitaines suisses, mais ces paiements arrivent avec retard. Ce retard est l’une des causes de la défection de 12 000 mercenaires en août 1515 et contribue à la démoralisation des troupes restantes.
Les cantons suisses supportent également le coût humain de la défaite : 8 000 à 10 000 tués représentent une perte démographique significative pour des cantons ruraux où chaque homme valide compte pour l’agriculture et l’économie locale.
Butin et gains économiques
Le butin de Marignan est limité : les Suisses ne transportaient pas de bagages lourds, et l’armée française, épuisée par 28 heures de combat, ne poursuit pas massivement les fuyards. Quelques canons suisses (6-8 pièces) sont capturés, mais leur valeur est marginale par rapport au coût de la campagne.
En revanche, la conquête du Milanais ouvre des perspectives économiques considérables pour la France :
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Revenus du duché de Milan : le Milanais est l’une des régions les plus riches d’Europe (soie, draps, banque, commerce). François Ier, couronné duc de Milan, perçoit les revenus ducaux (douanes, impôts, fermages).
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Contrôle des routes commerciales : la Lombardie contrôle les routes commerciales entre l’Italie du Nord et l’Europe centrale (col du Saint-Gothard, col du Simplon). La France bénéficie de ces flux (soie, épices, métaux).
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Alliance avec Gênes : la république de Gênes, alliée de la France, est une place financière majeure. Les banquiers génois financent les campagnes françaises en Italie et facilitent les transferts de fonds.
Conséquences économiques de la paix perpétuelle de Fribourg (1516)
Le traité de Fribourg (29 novembre 1516) a des implications économiques importantes :
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Pensions aux cantons suisses : la France s’engage à verser des pensions annuelles aux cantons suisses (environ 25 000 écus par an au total). Ces pensions constituent une source de revenus réguliers pour les cantons et créent une dépendance financière.
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Droit de recrutement français en Suisse : la France obtient le droit de recruter des mercenaires suisses (les futurs « Cent-Suisses » de la garde royale, les régiments suisses au service de la France). Ce droit représente un débouché économique pour les cantons (solde versée par la France) et un avantage militaire pour la France (troupes d’élite).
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Reconnaissance des possessions suisses : la France reconnaît la possession suisse du Tessin et de la Valteline, régions stratégiques pour le contrôle des cols alpins. Cette reconnaissance stabilise la frontière et facilite les échanges commerciaux.
Impact sur l’économie lombarde
La victoire française et l’instauration du duché de Milan sous contrôle français (1515-1521) ont un impact mitigé sur l’économie lombarde :
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Stabilité retrouvée : après des années de guerres et d’instabilité (1494-1515), la domination française apporte une période de stabilité relative, favorable au commerce et à l’artisanat.
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Prélèvements fiscaux : la France prélève des impôts sur le Milanais pour financer ses campagnes, ce qui pèse sur l’économie locale.
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Commerce avec la France : les échanges commerciaux entre la Lombardie et la France s’intensifient (soie, draps, vins, métaux), bénéficiant à certaines villes (Milan, Gênes, Lyon).
Comparaison avec d’autres campagnes des guerres d’Italie
Le coût de la campagne de 1515 est comparable à celui des autres grandes expéditions françaises en Italie :
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Campagne de Charles VIII (1494-1495) : environ 1,2 million de livres tournois.
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Campagne de Louis XII (1499-1500) : environ 1,3 million de livres tournois.
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Campagne de François Ier (1515) : environ 1,5 million de livres tournois.
Cette inflation des coûts s’explique par l’augmentation des effectifs, le recours massif aux mercenaires et le développement de l’artillerie (coûteuse en bronze, en poudre et en personnel).
Endettement du royaume de France
La campagne de 1515 contribue à l’endettement croissant du royaume de France. François Ier doit recourir à des expédients financiers (vente d’offices, emprunts forcés, manipulations monétaires) pour honorer ses engagements. Cet endettement s’aggrave avec les campagnes suivantes (1521-1525, 1527-1528) et culmine avec la captivité de François Ier à Madrid (1525-1526), qui nécessite le paiement d’une rançon de 2 millions d’écus.
Cadre géographique et matériel
Le verrou alpin
Le problème opératif de l’été 1515 n’était pas la bataille : c’était le passage. Les Confédérés, avertis des préparatifs, avaient garni les débouchés attendus et attendaient l’armée française du côté de Suse et de Pignerol, c’est-à-dire au débouché des cols du Mont-Cenis et du Montgenèvre. Une armée forcée d’y déboucher en colonne, sous le feu, aurait été détruite ou contrainte au repli.
La solution retenue fut une reconnaissance systématique des passages méridionaux. Une instruction non datée, dont la minute est de la main de Florimond Robertet et que l’éditeur de la correspondance royale rattache aux préparatifs de 1515, charge le vicomte de Tallard, Bernardin de Clermont, de visiter les passages du Dauphiné, de déterminer où l’artillerie pourrait le plus commodément passer, de faire réparer les chemins au moindre coût et dans la plus extrême diligence, et d’en faire dresser une figure afin que le roi pût mieux en juger. On ne saurait souhaiter document plus explicite sur la méthode : reconnaissance, choix d’itinéraire, travaux, croquis, compte rendu.
Le choix des cols
L’armée franchit les Alpes par la vallée de la Durance et le col de l’Argentière, aujourd’hui col de Larche, après un détour par Embrun et Guillestre, et déboucha sur Demonte au mois d’août. L’avant-garde emprunta un itinéraire distinct, plus élevé, par le col de Mary, à 2 641 m, dans le haut Ubaye.
Ce point mérite d’être précisé, car les deux itinéraires sont souvent confondus, et plusieurs notices patrimoniales font au contraire passer l’artillerie par le Montgenèvre et Suse, ce qui contredit à la fois la logique de la surprise et les travaux récents. Le projet universitaire MarchAlp, conduit par Stéphane Gal, a franchi le col de Mary en armure les 6 et 7 juillet 2019 sous protocole scientifique, avec mesure des effets physiologiques du port de l’armure en altitude. Il ne s’agissait pas d’une reconstitution mais d’une expérience destinée à établir ce qu’un tel franchissement exige d’un corps humain. Ses résultats, publiés en accès ouvert, fournissent la première base quantifiée pour apprécier l’usure d’une armée à son arrivée en Piémont.
Les pièces lourdes furent démontées, portées, halées, et les chemins élargis. Le roi écrivit à sa mère, au cours de l’étape, qu’il traversait le pays le plus étrange où nul homme de sa compagnie n’eût jamais passé, que la troupe devait le plus souvent marcher à pied en menant les chevaux par la bride, et que l’artillerie suivait ; précisant que, si elle n’était pas arrivée, il aurait fallu s’arrêter. Il ajoutait qu’on faisait bon guet, n’étant plus qu’à cinq ou six petites lieues des Suisses.
La basse plaine entre Lambro et Vettabbia
Le terrain de la bataille est une basse plaine irriguée, à l’est du Lambro, traversée par la via Emilia, et compartimentée par un réseau dense de fossés d’irrigation, de canaux et de résurgences (les fontanili) auxquels s’ajoutent vignes, haies et fermes isolées. Ce compartimentage explique une part des difficultés rencontrées par les deux camps.
Pour le carré de piques, dont l’efficacité tient à la conservation de l’ordre serré sur une avancée continue, les fossés sont un désordre. Pour la cavalerie lourde, ils sont un obstacle qui interdit la charge sur un front large et impose des passages obligés. Pour l’artillerie, en revanche, ils sont une aubaine : ils canalisent l’assaillant, ralentissent sa progression et le maintiennent plus longtemps sous le feu. La plupart des relations contemporaines insistent sur ces rivières, canaux et fossés qui coupaient la plaine.
Distances, portées, lumière
Milan et le camp français étaient distants d’une quinzaine de kilomètres, soit trois à quatre heures de marche pour une masse d’infanterie, davantage si elle s’ébranle sans préparation, ce qui fut le cas le 13 septembre. L’engagement commença donc nécessairement tard.
À la mi-septembre, sous cette latitude, le soleil se couche peu après 19 h 30. Le contact ayant été établi vers 17 h 00 selon la reconstitution retenue par le Dictionnaire historique de la Suisse, il restait environ 02 h 30 heures de jour utile. Le reste se fit dans l’obscurité.
NOTA : Il faut rappeler ici que 1515 ne connaît ni heure légale ni horloge universelle : toute heure donnée dans cet article est une reconstitution moderne établie à partir d’indications relatives (vêpres, coucher du soleil, lever du jour).
Forces en présence
Armée française et alliés
Effectifs et composition
L’armée française rassemble entre 30 000 et 40 000 hommes selon les sources. La composante principale est l’infanterie mercenaire allemande (Lansquenets), forte de 22 000 à 23 000 hommes, dont 6 000 appartiennent à la « Bande noire » (recrutée par le duc de Gueldre et le comte de Nassau). S’y ajoutent 8 000 arbalétriers et arquebusiers gascons, basques et navarrais (commandés par Pedro Navarro), 2 500 à 5 000 hommes d’armes (cavalerie lourde issue des compagnies d’ordonnance), 2 500 pionniers (génie) et un train d’artillerie considérable.

Commandement
Le commandement suprême revient à François Ier, roi de France, qui commande le corps de bataille. Le connétable Charles III de Bourbon dirige l’avant-garde. Jacques Ricard de Genouillac, dit Galiot, grand maître de l’artillerie depuis 1512, supervise le train de 60 à 72 canons lourds (canons, doubles canons, couleuvrines) et 200 pièces légères (faucons, fauconneaux). Pedro Navarro, ingénieur et capitaine de l’infanterie, commande les Gascons et les Navarrais. Charles d’Alençon dirige l’arrière-garde. Les autres capitaines notables incluent La Palice, Trivulce (condottiere italien au service de la France), Bayard, Bonnivet et Florange. Les contingents alliés comprennent les Génois (doge Fregoso) et les Vénitiens (Bartolomeo d’Alviano, qui arrive le 14 septembre avec 10 000 hommes).musee-armee+3
Instruction, expérience et moral
Les Landsknechts sont formés à la tactique de la pique, inspirée des Suisses, et disposent d’une solide expérience des guerres d’Italie. Les Gascons et Navarrais sont aguerris aux combats en terrain accidenté et à l’usage de l’arbalète et de l’arquebuse. La cavalerie française, issue de la noblesse, reste imprégnée de valeurs chevaleresques (charge frontale, recherche du fait d’armes individuel). Le moral est élevé : François Ier veut affirmer son autorité royale et sa valeur guerrière dès sa première campagne.
Armement et équipement
L’infanterie est équipée de piques (5-6 mètres), de hallebardes, d’épées à deux mains (zweihänder pour les Landsknechts), d’arbalètes et d’arquebuses. La cavalerie lourde porte l’armure de plates complète, la lance et l’épée longue. L’artillerie française, considérée comme la plus performante d’Europe, comprend des canons de bronze (pièces lourdes de 2 000 à 4 000 livres), des couleuvrines (pièces longues de moyen calibre) et des faucons (pièces légères). La poudre noire (30 000 livres) et les boulets (plusieurs milliers) sont transportés par un train de 2 000 chevaux et 300 chariots.
Logistique et transmissions
Le ravitaillement est assuré depuis Lyon (via le col de l’Argentière) et depuis Gênes (port allié). Le service de santé est sommaire : chirurgiens de campagne, religieux, pas d’hôpital de campagne organisé. Les transmissions reposent sur des messagers à cheval et des signaux visuels (étendards, feux). Le renseignement est imparfait : François Ier connaît mal les mouvements suisses et tente des négociations secrètes pour acheter leur retraite.
Armée suisse et milanaise
Effectifs et composition
L’armée suisse rassemble 20 000 à 22 000 fantassins (jusqu’à 30 000 selon certaines chroniques, dont Pierre de Vallière). Les contingents cantonaux incluent Uri, Schwytz et Unterwald (centre), Zurich et les Grisons (aile droite), Bâle, Lucerne, Schaffhouse, Berne et Fribourg (aile gauche). S’y ajoutent 200 cavaliers milanais (fidèles à Maximilien Sforza) et 8 canons. Un millier d’arquebusiers complète le dispositif.
Commandement
Il n’existe pas de commandement unifié : le système suisse est collégial, chaque contingent obéissant à ses capitaines cantonaux. Le cardinal Matthieu Schiner, légat pontifical et agent de Maximilien Ier, exerce une influence déterminante sur les décisions. Schiner pousse à l’offensive pour éviter la jonction franco-vénitienne et maintenir la réputation d’invincibilité suisse.
Instruction, expérience et moral
Les Suisses bénéficient d’une réputation d’invincibilité acquise depuis deux siècles (Morat 1476, Grandson 1476, Nancy 1477). Leur tactique repose sur la colonne serrée (Gewalthaufen), qui enfonce les lignes adverses par le choc de la pique. Le moral est élevé mais des divisions internes apparaissent : 12 000 mercenaires ont déjà quitté Milan contre paiement (août 1515), et les subsides pontificaux et espagnols tardent à arriver.
Armement et équipement
L’armement suisse comprend la pique (5-6 mètres), la hallebarde, l’épée à deux mains et quelques arquebuses. L’artillerie est légère (6-8 pièces), inadaptée à la contre-batterie. Les Suisses ne transportent pas de bagages lourds, ce qui leur confère une grande mobilité mais les rend dépendants du ravitaillement local et des subsides étrangers.
Logistique et renseignement
Le ravitaillement est assuré depuis Milan et les cantons suisses. Le service de santé est inexistant : les blessés sont évacués sommairement ou abandonnés. Le renseignement suisse est défaillant : Schiner propage une rumeur d’attaque française imminente le 13 septembre pour pousser les capitaines à l’offensive, et les Suisses ignorent l’arrivée imminente des Vénitiens d’Alviano.
Plans et intentions
Doctrine et tactique françaises
La doctrine française repose sur la combinaison des trois armes : artillerie, cavalerie et infanterie. L’artillerie de bronze, innovation française depuis les années 1480, doit disloquer les colonnes suisses avant la charge de cavalerie. La cavalerie lourde (gens d’armes) doit exploiter la brèche et poursuivre les fuyards. L’infanterie, principalement les lansquenets, fixe et absorbe le choc. La gendarmerie exploite, contre-attaque sur les flancs et rétablit les situations locales. Ce n’est pas véritablement une doctrine mais plutôt un retour d’expériences issues de 20 ans de guerres d’Italie et des leçons de Ravenne et de Novare.
Doctrine et tactique suisses
La tactique confédérée repose sur le carré de piques, masse profonde progressant au pas, hérissée de piques longues, encadrée de hallebardiers et précédée d’arquebusiers et d’enfants perdus. Sa puissance tient à trois facteurs : la vitesse de l’abordage, qui réduit le temps d’exposition au feu ; la cohésion, qui interdit toute pénétration ; et la réputation, qui décourage souvent l’affrontement.
Cette doctrine qui reose sur l’attaque frontale en colonnes serrées (Gewalthaufen) avait une condition implicite : l’artillerie adverse devait être peu nombreuse, peu mobile, ou enlevée en quelques minutes dès le premier choc. Tant que ce fut vrai, le carré fut invincible. Il cessa de l’être lorsqu’un adversaire put à la fois aligner un parc dense et le protéger. Dans cette doctrine l’artillerie est méprisée : les Suisses considèrent que des fantassins déterminés peuvent traverser un rideau d’artillerie sans être disloqués. La retraite négociée est perçue comme une humiliation contraire à l’honneur militaire suisse.
Plan français initial
Le plan initial de François Ier est de rejoindre l’armée vénitienne d’Alviano à Lodi, d’éviter l’affrontement direct si possible (des négociations secrètes sont en cours pour acheter la retraite suisse) et de s’emparer de Milan par la contrainte diplomatique et militaire. L’armée française campe près de Marignan (abbaye de Santa Brigida) en attendant la jonction.
Plan suisse
Le plan suisse est d’attaquer le camp français à Marignan avant la jonction avec les Vénitiens. L’objectif est de forcer la retraite française ou d’obtenir de meilleurs termes financiers. Les Suisses doivent défendre le duché de Milan pour le compte de Sforza, du pape Léon X et de l’empereur Maximilien Ier.
Options écartées
Plusieurs options sont écartées. Côté suisse, la retraite générale (12 000 mercenaires avaient déjà quitté Milan contre paiement en août), l’attaque différée (certains capitaines hésitaient en l’absence de subsides) et le contournement du camp français (terrain coupé de canaux défavorable à la manoeuvre). Côté français, la retraite pure et simple (François Ier veut affirmer son autorité royale) et l’attaque préventive (l’armée attend les Vénitiens).
Contraintes politiques
François Ier doit affirmer son autorité royale et sa valeur chevaleresque (il sera adoubé chevalier par Bayard après la bataille). Les Suisses doivent maintenir leur réputation d’invincibilité pour conserver leur marché mercenaire en Europe. Ces contraintes expliquent la rigidité des deux camps et la difficulté des négociations.
Renseignement
Les Confédérés savaient qu’une armée française venait et se trompèrent sur son itinéraire. Le roi savait les Suisses divisés et impayés, sans savoir lequel des deux partis l’emporterait à Milan. Les Français savaient qu’une armée vénitienne manœuvrait à l’est, sans pouvoir garantir sa date d’arrivée : la lettre royale du 19 août à Bartolomeo d’Alviano, écrite de Carmagnole, insiste pour que les Vénitiens empêchent à tout prix la jonction des Espagnols et des Suisses. La seule opération de déception avérée est celle du 13 septembre, et elle est le fait de Schiner ; elle ne visait pas l’ennemi mais son propre camp.
Le commandement délibératif des Confédérés
Pour la campagne de 1515, la Diète avait délégué aux capitaines en campagne la compétence de continuer les opérations ou de faire la paix. Elle avait prévu deux commandants en chef élus par les contingents, exerçant le commandement conjointement avec les autres capitaines et avec les représentants des Gemeinden, les assemblées plénières des hommes de chaque contingent cantonal. Chaque canton disposait d’une voix au conseil de guerre, mais la décision appartenait en dernier ressort aux Gemeinden. Ce dispositif garantissait l’adhésion et la cohésion tant qu’un consensus existait. Il devenait paralysant dès qu’il n’en existait plus. Le 13 septembre, les capitaines voulurent respecter l’accord conclu quelques jours plus tôt avec le roi ; les Gemeinden de Suisse centrale et orientale décidèrent de livrer bataille, dans l’espoir du butin. Le corps qui marcha sur Marignan n’obéissait donc à personne en particulier.
Déroulement des opérations
Août : la surprise et Villafranca
Le franchissement des Alpes atteignit son but. Les contingents confédérés qui attendaient l’armée française à Suse et à Pignerol se trouvèrent tournés et durent se replier sur Milan. L’initiative passa aux Français et ne les quitta plus.
Un épisode secondaire produisit un effet disproportionné. À Villafranca, dans la plaine piémontaise, un détachement français commandé par le maréchal de Chabannes de La Palice, avec Bayard, surprit et enleva Prospero Colonna, qui commandait les forces pontificales. Le roi, écrivant à sa mère, renvoya le récit détaillé de l’affaire à son grand maître, mentionnant au passage la levée du siège d’Exilles. La prise du chef de la cavalerie adverse, avant tout engagement de masse, priva la coalition de son meilleur praticien de la guerre de mouvement en Italie du Nord et acheva de désorganiser les alliés du duc de Milan.
L’armée royale descendit sur Turin, puis vers Novare et Pavie, et s’approcha de Milan par le sud-est.
10-12 septembre : le camp de Marignan
Le roi établit son camp à proximité de Marignan, à une quinzaine de kilomètres de Milan, vers le 10 septembre, avec un double objectif : se rapprocher de l’armée vénitienne d’Alviano, qui manœuvrait à l’est, et peser sur la négociation en cours.
Dans Milan, la situation se dégradait à l’inverse. Les soldes n’étaient pas payées, l’accord de Gallarate divisait les contingents, et des hommes partaient. Le 12 septembre, une assemblée réunit dans la rocchetta du Castello Sforzesco le duc Maximilien Sforza, le cardinal Schiner et les principaux capitaines confédérés, pour décider s’il fallait ou non livrer bataille. Aucune décision contraignante n’en sortit, ce qui, dans le système confédéré, signifiait que la question restait ouverte et qu’elle serait tranchée par les Gemeinden.
Jeudi 13 septembre : la provocation
Le 13 septembre, Schiner prit l’initiative de forcer la décision. Selon la relation la plus constamment reprise, il fit engager par la garde ducale milanaise et par des cavaliers pontificaux une escarmouche contre la cavalerie française, puis fit répandre dans les contingents la nouvelle que les leurs étaient attaqués et demandaient secours.
L’effet fut immédiat et irréversible. Une masse de plusieurs milliers d’hommes sortit de Milan et prit la route du sud-est. Elle ne partait pas sur ordre, mais sur rumeur. Ce détail explique la physionomie de la journée : les Confédérés arrivèrent au contact sans reconnaissance préalable, sans coordination d’ensemble et après trois à quatre heures de marche.
Le premier choc
L’avant-garde confédérée, forte d’environ un millier d’arquebusiers d’élite, établit le contact vers 17 h 00. Le gros suivit.
Le premier objectif était le bon : l’artillerie française. Un carré parvint à bousculer la cavalerie qui la couvrait et à s’en approcher. Il ne réussit pas à l’enlever. C’est le fait tactique central de la soirée, et il décida de tout. À partir du moment où le parc d’artillerie demeurait en batterie et entre des mains françaises, le rapport de forces était fixé pour le lendemain.
Les combats se déroulèrent ensuite sur un front compartimenté, par choc de masses, sans possibilité pour aucun des deux commandements de reprendre la main. Le roi se porta à plusieurs reprises au contact.
La nuit
La nuit ne suspendit pas l’affrontement, elle le désorganisa. Guicciardini a laissé de ce moment la description la plus exacte que l’on possède : les rangs mêlés, le combat livré sans commandement et sans signal, chaque chose livrée à la seule fortune, le roi lui-même plusieurs fois en péril et devant son salut à sa propre valeur et au hasard plus qu’au secours des siens, dont l’obscurité et la confusion l’avaient à plusieurs reprises séparé.
Les combats s’interrompirent progressivement vers le milieu de la nuit, moins par décision que par épuisement et par impossibilité de distinguer l’ami de l’ennemi. Les deux armées passèrent le reste de la nuit sur le terrain, à faible distance l’une de l’autre.
Un épisode rapporté par Fleuranges illustre la nature du combat nocturne et le rôle de l’artillerie. Les Suisses avaient allumé un feu au milieu de leur dispositif ; « une volée d’artillerie alla donner à travers d’eulx », écrit-il, avec de grands dommages. Le feu, qui servait au ralliement, servit de repère au pointeur.
Vendredi 14 septembre : l’artillerie
Au lever du jour, les Confédérés repartirent à l’assaut. Ils le firent dans des conditions qui leur étaient désormais défavorables : sur un terrain reconnu par l’adversaire, contre un parc intact, sur des axes d’approche que les fossés rendaient prévisibles.
L’artillerie française fit alors, selon la formule du Dictionnaire historique de la Suisse, un carnage dans les carrés. C’est le moment où la doctrine du choc rencontre sa limite technique : la profondeur même de la formation, qui fait sa force au contact, en fait une cible à haut rendement pour un boulet plein.
Les Confédérés reculèrent, puis reprirent l’offensive. Cette seconde attaque fut sérieuse. Le Dictionnaire historique de la Suisse estime qu’elle aurait pu l’emporter. L’aile gauche française, sous le duc d’Alençon, fléchit.
L’arrivée des Vénitiens
C’est dans la matinée que 12 000 hommes de la République de Venise, conduits par Bartolomeo d’Alviano, débouchèrent sur le champ de bataille.
Leur effet fut d’abord moral, puis matériel. Une armée déjà entamée, engagée depuis la veille, sans commandement unifié et sans espoir de renfort, vit arriver une force fraîche sur son flanc. Les capitaines ordonnèrent le décrochage.
Il convient de noter que l’importance du rôle vénitien a été systématiquement minorée dans les versions produites pour le roi de France, et qu’elle est au contraire soulignée, parfois au-delà du raisonnable, par la tradition vénitienne. La formulation prudente est celle-ci : l’arrivée d’Alviano transforma une bataille indécise en défaite confédérée, sans qu’on puisse établir qu’elle ait, à elle seule, produit la victoire.
Le décrochage
Le repli sur Milan s’effectua en ordre. Le point importe : une armée battue qui décroche sans se disloquer conserve sa valeur militaire. Les Confédérés ne furent pas anéantis, ils furent vaincus, et les cantons demeurèrent une puissance avec laquelle il fallut compter ; et avec laquelle François Ier choisit précisément de compter.
Dans les jours suivants, les Suisses évacuèrent Milan. Le roi séjourna quelque temps à San Donato, puis gagna Pavie, où il demeura une quinzaine de jours, jusqu’à ce que Maximilien Sforza rendît le château. Il entra ensuite à Milan et y passa l’essentiel de l’hiver. Le duc dépossédé fut envoyé en France, où il acheva sa vie.
Bilan humain et matériel
Pertes suisses
Les pertes suisses sont estimées entre 8 000 et 10 000 tués, soit près de la moitié des effectifs engagés. Certaines chroniques contemporaines évoquent jusqu’à 14 000 morts, mais ce chiffre est considéré comme exagéré par l’historiographie récente (Le Fur, DHS). Les blessés ne sont pas comptabilisés (pas d’états nominatifs).
Pertes franco-vénitiennes
Les pertes franco-vénitiennes sont très discutées : les estimations varient entre 3 000 et 8 000 tués. Le chiffre de 5 000 morts est souvent retenu dans les synthèses récentes. Les blessés ne sont pas comptabilisés.
Pertes matérielles
Les Suisses perdent leur artillerie (6-8 pièces), capturée par les Français. Les pertes matérielles françaises sont limitées : quelques canons endommagés, des affûts brisés. Le butin est insignifiant : les Suisses ne transportaient pas de bagages lourds.
Sort des blessés et prisonniers
Le service de santé est sommaire : chirurgiens de campagne, religieux, pas d’hôpital de campagne organisé. Les blessés sont évacués vers les villages voisins (San Giuliano, Melegnano) ou abandonnés sur le champ de bataille. Peu de prisonniers sont faits : selon l’usage de l’époque, les Suisses blessés sont souvent achevés sur place (pas de quartier pour les mercenaires vaincus). Les sépultures se font en fosses communes sur le champ de bataille.
Méthode de comptage et écarts entre sources
Les chroniques contemporaines (Sanudo, Auton, Fleuranges) donnent des chiffres très variables, souvent arrondis ou exagérés. Les estimations modernes (Le Fur, DHS) reposent sur une critique des sources et une extrapolation à partir des effectifs connus. Les écarts s’expliquent par l’absence d’états nominatifs, la confusion entre pertes du jour, de la bataille et de la campagne, et la propagande (chaque camp minimise ses pertes et maximise celles de l’adversaire).
Conséquences tactiques, opératives et stratégiques
Conséquences tactiques
Marignan démontre la supériorité de l’artillerie de bronze sur l’infanterie de pique en rase campagne. Pour la première fois, une armée suisse est vaincue de manière décisive par une combinaison artillerie-cavalerie-infanterie. La réputation d’invincibilité suisse, acquise depuis deux siècles, est brisée.
Conséquences opératives
La victoire permet la conquête du Milanais. François Ier est couronné duc de Milan (15 septembre 1515). La jonction avec Venise est consolidée. Les troupes pontificales et impériales se retirent de Lombardie.
Conséquences stratégiques
Marignan ouvre la première période de domination française en Italie (1515-1521). Le traité de Noyon (1516) règle le conflit entre la France et l’Espagne. La paix perpétuelle de Fribourg (29 novembre 1516) solde les comptes entre la France et la Confédération suisse : non-agression, pensions versées aux cantons, droit de recrutement français en Suisse, reconnaissance de la possession suisse du Tessin et de la Valteline. Ce traité reste en vigueur jusqu’à la Révolution française (1792).
Effets sur le commandement
François Ier confirme Jacques de Genouillac dans ses fonctions de grand maître de l’artillerie. Bayard est adoubé chevalier par le roi (c’est Bayard qui adoube François Ier, et non l’inverse, selon la tradition chevaleresque). Aucun limogeage majeur n’intervient : la victoire royale consolide le commandement.
Répercussions sur la suite des guerres d’Italie
Marignan prépare l’entrevue du Camp du Drap d’Or (1520, entre François Ier et Henri VIII). Le conflit reprend avec Charles Quint en 1521 (guerre de 1521-1525), marqué par la défaite française de Pavie (1525, François Ier captif).
Dimension humaine et civile
Témoignages de combattants
François Ier écrit à sa mère, Louise de Savoie (duchesse d’Angoulême), une lettre datée du 13 septembre 1515 (camp de Sainte-Brigide), dans laquelle il décrit la bataille de manière factuelle mais triomphale. Les mémoires de Bayard (rédigés par Le Loyal Serviteur, 1527) et de Fleuranges (Robert de La Marck) offrent des témoignages de capitaines présents. La chronique de Marino Sanudo (Diarii) donne la perspective vénitienne.
Sort des populations civiles
Les réquisitions sont limitées : l’armée française est en campagne rapide, elle ne s’attarde pas dans les villages. Il n’y a pas de sac de ville (contrairement à d’autres batailles des guerres d’Italie, comme le sac de Brescia en 1512). L’ordre ducal français est rétabli à Milan après la victoire.
Questions de droit des conflits armés
Au XVIe siècle, il n’existe pas de convention de Genève ni de droit international humanitaire codifié. La « guerre forte » est la norme : les mercenaires vaincus n’ont pas droit au quartier, les blessés sont souvent achevés. Marignan ne donne lieu à aucune poursuite ultérieure : il s’agit d’une guerre entre princes chrétiens, pas d’un crime de guerre au sens moderne.
Enseignements et innovations
Innovations tactiques
Marignan consacre l’usage coordonné des trois armes : artillerie, cavalerie, infanterie. Pour la première fois, le feu (artillerie) prime sur le choc (pique suisse). La manoeuvre stratégique (franchissement inédit des Alpes par le col de l’Argentière) démontre l’importance du renseignement et de la surprise.
Innovations techniques
L’artillerie de bronze française (canons, couleuvrines, faucons) est la plus performante d’Europe. La fonte de pièces légères et lourdes, la mobilité accrue du train d’artillerie (2 000 chevaux, 300 chariots) sont des innovations décisives.
Retour d’expérience et réformes
Après Marignan, la France confirme le « système français » d’artillerie (mis en place dans les années 1480). L’infanterie française adopte partiellement la pique (concurrence Lansquenets/Suisses). La prise de conscience de la nécessité d’une infanterie nationale (et non seulement mercenaire) émerge, mais reste limitée (échec relatif des tentatives de création d’une infanterie nationale sous François Ier).
Résonances contemporaines
Marignan est un archétype de la bataille « totale » : 28 à 30 heures de combat effectif, engagement massif des trois armes, pertes élevées. L’exemple de la combinaison des armes reste pertinent pour l’analyse opérationnelle contemporaine. Les limites du mercenariat (dépendance aux subsides, fidélité incertaine) sont également illustrée
Ouvrages
- DAFFLON, Alexandre, DORTHE, Lionel et GANTET, Claire (dir.), Après Marignan, la paix perpétuelle entre la France et la Suisse 1516-2016. Actes des colloques de Paris, 27 septembre / Fribourg, 30 novembre 2016, Lausanne, Société d’histoire de la Suisse romande / Archives de l’État de Fribourg, coll. « Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la Suisse romande », 4e série, t. 14, 2018, 685 p.
- GAL, Stéphane (dir.), Des chevaliers dans la montagne. Corps en armes et corps en marche, 1515-2019, Grenoble, UGA Éditions, coll. « Carrefours des idées », 2021, 220 p. ISBN 978-2-37747-290-1 ; ISBN numérique 978-2-37747-328-1 ; DOI 10.4000/books.ugaeditions.25047.
- HAMON, Philippe, L’argent du roi. Les finances sous François Ier, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique / Comité pour l’histoire économique et financière, 1994. Édition numérique en accès libre.
- HENNINGER, Laurent, Marignan 1515, 1991.
- LE FUR, Didier, Marignan, 13-14 septembre 1515, Paris, Perrin, 2004.
- MALLETT, Michael et SHAW, Christine, The Italian Wars, 1494-1559.
- SABLON DU CORAIL, Amable, 1515, Marignan, Paris, Tallandier, coll. « L’Histoire en batailles », 2015, 512 p. ISBN 979-10-210-0330-9 ; DOI 10.3917/talla.corai.2015.01. Rééd. Texto, 2023, ISBN 979-10-210-2686-5.
- SCHAUFELBERGER, Walter, Marignano, 1993.
- VAUX DE FOLETIER, François de, Galiot de Genouillac, maître de l’artillerie de France (1465-1546), Paris, A. Picard, 1925, 211 p.
- VISSIÈRE, Laurent, MARCHANDISSE, Alain et DUMONT, Jonathan (dir.), 1513. L’année terrible. Le siège de Dijon, Paris, Faeton, 2013, 250 p.








