Quelques sources, dûment sollicitées, indiquent qu’au retour d’une expédition, brève, en Espagne, l’arrière-garde de Charlemagne fut en effet prise dans un combat défavorable dont on ignore quelle dimension il eut réellement. C’était le 15 août 778.
350 ans plus tard, l’esprit de croisade qui commençait à se développer aimait mettre en scène la fécondité des échecs. L’affaire de départ, bien menue, prit la dimension d’une chanson de geste : le poème de Roncevaux était même le modèle du genre.
XIXe siècle, temps fort de la recherche historique : on met au jour un manuscrit canonique du texte. Il repose à Oxford et s’achève sur une signature : Turold.
XIXe siècle, siècle des nationalités. La Chanson de Roland — tel est son nom désormais — est chargée de donner un sens au désastre français de 1870. La mort du héros d’épopée chrétienne devient liturgie rédemptrice pour la République.
C’est ainsi que Roland, à plus de mille ans, est resté longtemps un jeune homme.

Le 15 août 778, l’arrière-garde de l’armée franque commandée par Charlemagne est détruite dans un défilé des Pyrénées occidentales par des combattants vascons. L’engagement, marginal à l’échelle militaire de l’époque, est devenu trois siècles plus tard le sujet de la Chanson de Roland.
Au printemps 777, à l’assemblée de Paderborn, Charlemagne, roi des Francs depuis 768 et seul souverain depuis la mort de son frère Carloman en 771, y reçoit une délégation venue de la péninsule Ibérique. À sa tête, Sulaymān ibn Yaqẓān al-ʿArabī, gouverneur de Barcelone et de Gérone, en rupture avec l’émir omeyyade de Cordoue ʿAbd al-Raḥmān Ier, installé au pouvoir depuis 756. D’autres notables du nord de l’Èbre (parmi lesquels Abū Ṭawr, maître de Huesca) sont associés à cette démarche. Les envoyés proposent leur soumission et l’ouverture de plusieurs places fortes en échange d’un appui franc contre Cordoue.
Charlemagne engage l’expédition au printemps 778. L’armée franchit les Pyrénées en deux colonnes. La première, conduite par le roi, passe par l’ouest, traverse le pays vascon et gagne Pampelune. La seconde emprunte l’itinéraire oriental par la Septimanie et la Catalogne. Les deux corps font leur jonction devant Saragosse.
L’opération échoue là. Le gouverneur de la ville, al-Ḥusayn ibn Yaḥyā al-Anṣārī, pourtant compté parmi les alliés attendus, refuse d’ouvrir ses portes. Les Francs n’ont pas les moyens d’un siège long. Charlemagne obtient des otages, probablement un versement, fait arrêter Sulaymān al-ʿArabī – que les chroniques arabes disent délivré peu après par ses fils lors d’un coup de main – puis ordonne le repli. La conjoncture au nord pèse aussi : les Annales royales franques signalent pour 778 une offensive saxonne qui remonte le Rhin jusqu’aux environs de Coblence.
Sur le chemin du retour, Charlemagne fait démanteler les murailles de Pampelune, cité chrétienne mais autonome, pour éviter qu’elle ne serve de base contre lui. La mesure est généralement retenue comme le déclencheur direct de ce qui suit.
L’embuscade
L’arrière-garde franque est attaquée alors que la colonne s’étire dans un passage étroit et boisé. Les assaillants occupent les hauteurs, tombent sur le convoi, l’anéantissent, pillent les bagages et se dispersent à la faveur de la nuit. Aucune poursuite n’est possible : les Francs, lourdement équipés, sont désavantagés par le terrain, et les attaquants connaissent le pays.
Éginhard, qui rédige la Vie de Charlemagne vers 825-830, attribue l’action aux Vascons, c’est-à-dire aux populations basques des deux versants. Il précise que l’embuscade ne put être vengée, les auteurs s’étant évanouis sans laisser de trace exploitable. Des chroniques arabes tardives, à commencer par celle d’Ibn al-Athīr au XIIIe siècle, évoquent une participation musulmane, éventuellement celle des Banū Qasī de la vallée de l’Èbre ou des proches de Sulaymān. Ces témoignages sont postérieurs de plusieurs siècles et n’ont pas de confirmation franque ; les historiens les traitent avec réserve.
L’effectif engagé de part et d’autre est inconnu. Les sources ne donnent ni chiffre ni durée.
La vie de Charlemagne (Eginhard)
La date du 15 août est connue par un seul document : l’épitaphe versifiée d’Eggihard, transmise par un manuscrit carolingien, qui indique le 18e jour des calendes de septembre. Sans elle, l’événement ne serait daté que de l’année.
Éginhard, au chapitre 9 de sa Vie de Charlemagne, nomme trois dignitaires tués :
- Eggihard, regiae mensae praepositus, responsable de la table royale ;
- Anselme, comes palatii, comte du palais ;
- Roland, Hruodlandus Brittannici limitis praefectus, préfet de la marche de Bretagne.
Charlemagne ne repasse jamais personnellement les Pyrénées. La politique franque au sud change de méthode : elle abandonne l’expédition de grande envergure au profit d’une progression territoriale conduite par les marges. Gérone est acquise en 785, Barcelone prise en 801 par Louis le Pieux, alors roi d’Aquitaine. De cet ensemble naîtra la Marche d’Espagne.
Du côté vascon, la situation reste instable. En 824, une seconde expédition franque est détruite dans la même zone, ses chefs Éblus et Aznar Sánchez tombant aux mains des Basques appuyés par les Banū Qasī. Cet échec contribue directement à l’émergence d’un pouvoir autonome à Pampelune sous Íñigo Arista, matrice du futur royaume de Navarre.
Un détail chronologique est parfois relevé : c’est en 778, pendant que son père campait en Espagne, que naît Louis, futur Louis le Pieux.
La localisation traditionnelle place l’embuscade au col d’Ibañeta, au-dessus de Roncevaux, sur l’itinéraire qui deviendra une branche majeure du chemin de Saint-Jacques. Cette identification s’est fixée au Moyen Âge, portée par le succès de la matière épique et par le développement de la collégiale de Roncevaux au XIIe siècle.
Aucune source contemporaine ne nomme le site. Les propositions alternatives sont nombreuses : le secteur de Valcarlos, le col de Bentartea, ou, pour l’historien aragonais Antonio Ubieto Arteta, une zone nettement plus orientale, du côté des Pyrénées aragonaises. Aucun vestige archéologique n’a permis de trancher.
Le passage de l’événement à la légende s’opère lentement. Le premier témoignage ibérique du cycle est la Nota Emilianense, brève notice latine copiée au monastère de San Millán de la Cogolla vers 1065-1075, qui cite Roland parmi les compagnons de Charlemagne.
La Chanson de Roland est mise par écrit vers 1100 ; sa version la plus connue est le manuscrit Digby 23 de la Bodleian Library d’Oxford, en anglo-normand, environ 4 000 vers décasyllabiques assonancés. Le texte substitue aux Vascons des armées sarrasines, invente la trahison de Ganelon, le roi Marsile, l’olifant et l’épée Durandal, et transforme une action de représailles montagnardes en affrontement religieux de dimension impériale. Comme source historique sur 778, elle est sans valeur ; comme document sur les représentations du XIe siècle, elle est de premier ordre.
La chanson de Roland (Audio)
Lecture complémentaire sur les épées légendaires
Excalibur, Durendal ou Joyeuse, ces noms évoquent spontanément un riche imaginaire médiéval. Attribuer un nom propre à l’épée est une invention du Moyen Âge, significative de la personnalité de cet artefact exceptionnel, nullement inanimé. En symbiose avec son porteur, qui n’hésite pas à lui parler comme à une compagne, elle ne donne pas seulement la mort, elle vit, dégage de la lumière, est dotée d’une voix. Invincible, elle peut aussi se briser entre les mains d’un félon ou d’un couard. Un forgeron aux pouvoirs mythiques en est le créateur. Seul le chevalier aristocratique la reçoit au cours de l’adoubement… ou des mains d’une fée. Symbole du pouvoir du roi et de ses auxiliaires de la noblesse, elle est au cœur de la théorie des deux glaives, une profonde réflexion politique séparant le religieux du séculier dans la gouvernance de la société. Martin Aurell éclaire l’histoire de cet objet fascinant à la fois destiné à l’usage de la force, porteur de nombreux pouvoirs et paré de l’attrait du merveilleux.
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PERMANENCE : Aujourd’hui « DURANDAL » est le nom donné par l’armée française à une munition téléopérée longue portée (500 km) développée par MBDA.







