De l’anneau de Faraday au canon électrique : Deux siècles d’armement issus d’une expérience de laboratoire.

Le 29 août 1831, dans le sous-sol de la Royal Institution de Londres, un ancien apprenti relieur devenu physicien enroule deux bobines de fil de cuivre sur un anneau de fer doux. Il relie la première à une pile, la seconde à un galvanomètre. Lorsqu’il ferme le circuit, l’aiguille dévie brièvement. Lorsqu’il l’ouvre, elle dévie dans l’autre sens. Michael Faraday vient d’établir qu’un champ magnétique variable engendre un courant électrique. De cette observation de quelques secondes procèdent la dynamo, le transformateur, le télégraphe, la radio, le radar (de manière indirecte), la mine magnétique et sa parade, la catapulte électromagnétique, le canon électrique et la guerre électronique.

Michael Faraday naît le 22 septembre 1791 à Newington Butts, dans le Surrey, 3e des 4 enfants d’un forgeron sandemanien de santé fragile. La famille est pauvre ; l’instruction du garçon se limite à la lecture, l’écriture et le calcul élémentaire. À 14 ans, il entre comme apprenti chez un relieur londonien, George Riebau. C’est là que se joue son destin scientifique : il lit les ouvrages qui passent entre ses mains, notamment l’article « Électricité » de l’Encyclopædia Britannica et les Conversations on Chemistry de Jane Marcet.

En 1812, un client lui offre des billets pour les conférences de Humphry Davy à la Royal Institution. Faraday prend des notes, les relie soigneusement et les envoie au conférencier avec une demande d’emploi. Davy, temporairement handicapé par un accident de laboratoire, l’engage comme assistant en mars 1813.

Sa formation est empirique et le restera. Faraday ne maîtrisera jamais le formalisme mathématique de ses contemporains français (Ampère, Poisson, Fourier) et raisonnera toute sa vie par images physiques.

Cette faiblesse apparente va s’avérer être un atout. La physique continentale de l’époque considérait que deux corps électrisés ou aimantés exercent l’un sur l’autre une force instantanée, à travers un espace vide où rien ne se passe : on savait calculer cette force, on ne se demandait pas par quel chemin elle passait. Faute de pouvoir suivre ce raisonnement mathématique, Faraday s’en construit un autre. Il se représente l’espace autour d’un aimant comme rempli de lignes de force, physiquement réelles, le long desquelles l’action se transmet de proche en proche. Ce n’est plus le corps distant qui agit : c’est l’état de l’espace intermédiaire. Si l’action se propage de proche en proche, elle met un certain temps à parcourir la distance et ce qui se propage à vitesse finie peut prendre la forme d’une onde. La conception concurrente, celle de l’action instantanée à distance, interdit cette conclusion. C’est donc bien la représentation de Faraday que Maxwell mettra en équations 30 ans plus tard, et c’est d’elle que sortiront les ondes électromagnétiques, la radio et le radar.

En 1820, le Danois Hans Christian Ørsted observe qu’un fil parcouru par un courant fait dévier une aiguille aimantée. La démonstration est immédiatement reprise et généralisée par Ampère à Paris. L’électricité produit du magnétisme.

La question de la réciprocité s’impose aussitôt : le magnétisme peut-il produire de l’électricité ? Faraday la formule dès 1822 dans son carnet de laboratoire, sous la forme d’une note laconique (convertir le magnétisme en électricité) qu’il n’oubliera plus.

Il obtient d’abord un résultat partiel. En septembre 1821, il réalise la rotation électromagnétique continue : un fil parcouru par un courant tourne autour d’un aimant plongé dans du mercure. C’est le premier moteur électrique de l’histoire, aussi rudimentaire soit-il. Mais l’inverse (produire du courant à partir d’un champ) lui résiste.

Ses recherches sont d’ailleurs interrompues entre 1825 et 1830 par une commande de Davy et de la Royal Society : améliorer la qualité du verre optique destiné aux lentilles d’instruments. Le travail est ingrat, sans résultat marquant, et il lui coûte cinq ans.

Les tentatives précédentes échouaient toutes pour la même raison, que personne n’avait identifiée : les expérimentateurs plaçaient un aimant à proximité d’un circuit et cherchaient un courant permanent. Or il n’y en a pas. L’effet n’existe que pendant la variation.

Le 29 août 1831

L’appareil que Faraday construit à l’été 1831 est d’une simplicité désarmante et d’une fabrication laborieuse. Un anneau de fer doux d’environ 15 centimètres de diamètre, apparemment forgé sur commande. Deux enroulements de fil de cuivre isolé (du fil ordinaire, du type employé pour les armatures de chapeaux) séparés par du coton et de la ficelle, bobinés sur les deux moitiés opposées de l’anneau. Le bobinage a probablement demandé une dizaine de jours de travail.

Le 29 août, Faraday relie l’une des bobines à une pile voltaïque par un interrupteur, l’autre à un galvanomètre. Il attend, en réalité, autre chose que ce qu’il va voir : il suppose qu’une sorte d’onde va traverser l’anneau et produire un effet permanent de l’autre côté.

Il note dans son carnet que l’aiguille du galvanomètre est perturbée à l’instant où le contact est établi. Puis, lorsqu’il rompt le contact, elle dévie de nouveau ; en sens inverse. Entre les deux, rien. Le courant induit n’existe qu’aux instants de variation.

C’est le fait décisif, et Faraday le comprend immédiatement. Il substitue un anneau de cuivre au fer et constate que l’effet s’affaiblit considérablement, ce qui confirme le rôle de l’aimantation du noyau. Il conclut, dans une formulation qu’il conservera, qu’un effet particulier se produit pendant la formation de l’aimant, et non par sa simple présence.

L’anneau d’induction de Faraday est, sans que le mot existe encore, le premier transformateur.

L’automne 1831 : de l’induction à la machine

Faraday enchaîne. En octobre, il montre qu’un aimant permanent déplacé à l’intérieur d’une bobine y induit un courant : plus besoin de pile, le mouvement mécanique suffit. C’est l’induction magnéto-électrique, distincte de l’induction volta-électrique de l’anneau.

Le 28 octobre, il construit le disque de Faraday : un plateau de cuivre tournant entre les pôles d’un aimant, avec un contact au centre et un autre sur la périphérie. Il produit un courant continu tant que le disque tourne. C’est la première génératrice électrique, la première conversion directe et continue d’énergie mécanique en énergie électrique.

Faraday présente ses résultats à la Royal Society le 24 novembre 1831. Le mémoire paraît en 1832 dans les Philosophical Transactions et ouvre la longue série de ses Experimental Researches in Electricity.

Il faut toutefois préciser que l’Américain Joseph Henry avait obtenu certains de ces résultats environ un an plus tôt, mais ne les avait pas publiés. L’antériorité de la publication revient à Faraday ; la découverte est, pour partie, simultanée. L’unité d’inductance porte le nom de Henry, celle de capacité celui de Faraday.

Faraday décrit mais il ne calcule pas. La loi qui porte son nom (la force électromotrice induite est proportionnelle à la variation du flux magnétique à travers le circuit) a été mise en forme par d’autres. Le Russe Emil Lenz énonce en 1834 la règle du signe : le courant induit s’oppose à la cause qui lui donne naissance. Franz Neumann en donne une expression mathématique en 1845.

Surtout, c’est James Clerk Maxwell qui, entre 1861 et 1865, intègre l’induction dans le système d’équations décrivant l’ensemble des phénomènes électromagnétiques. Maxwell y démontre que les perturbations du champ se propagent à la vitesse de la lumière, et que la lumière est elle-même une onde électromagnétique. Heinrich Hertz produira et détectera expérimentalement ces ondes en 1887-1888.

Maxwell a explicitement reconnu sa dette : il déclarait avoir simplement traduit en langage mathématique les idées de champ que Faraday avait formulées en mots. Einstein conservera dans son bureau les portraits de Newton, de Faraday et de Maxwell.

Faraday poursuivra par ailleurs d’autres travaux : les lois de l’électrolyse en 1833, la cage qui porte son nom en 1836, la découverte en 1845 de la rotation du plan de polarisation de la lumière par un champ magnétique ; l’effet Faraday, qui établit le lien entre optique et électromagnétisme et qui trouvera un siècle plus tard des applications en radar et en optronique.

Pendant la guerre de Crimée, le gouvernement britannique consulte Faraday sur la faisabilité d’armes chimiques destinées à réduire les défenses de Sébastopol ; le projet le plus connu étant celui de lord Dundonald, qui proposait d’employer des nappes de fumée soufrée pour asphyxier les défenseurs. Faraday répond que le procédé est techniquement praticable mais refuse de participer à son développement, invoquant des réserves morales. Pourtant l’homme qui a refusé de contribuer à une arme aura, par une expérience de laboratoire menée 23 ans plus tôt, davantage transformé la conduite de la guerre que la plupart des ingénieurs militaires de son siècle.

Il meurt le 25 août 1867 à Hampton Court, dans une maison mise à sa disposition par la reine Victoria. Il avait refusé l’anoblissement et la présidence de la Royal Society.

DU LABORATOIRE À L’ARSENAL (1840-1914)

LA GUERRE MAGNÉTIQUE (1918-1945)

LA GUERRE FROIDE

DE NOS JOURS

Tout ce qui découle de cette expérience de Faraday est devenu un phénomène de puissance stratégique contemporain, autant civil que militaire. Cependant, il y a un coté pile et un coté face : chaque application de l’induction produit sa propre vulnérabilité. La radio permet de commander et d’être écouté. Le radar permet de voir et d’être vu. La signature magnétique qui trahit le sous-marin est celle qui permet de le détecter. Le réseau électrique qui fait la puissance d’un pays est ce qui le rend fragile. Aucune des applications décrites ci-dessus n’échappe à cette réciprocité opérationnelle. Le « brouillard de la guerre » moderne est un brouillard électromagnétique.

Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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