Deux jours après s’être vu préférer un concurrent pour le marché français de la frappe longue portée, Thales contre-attaque sur la scène internationale. Le groupe français et le sud-coréen Hanwha Aerospace ont signé, le 17 juin à Eurosatory, un protocole d’accord visant à rendre les missiles guidés de la famille Chunmoo compatibles avec le lanceur terrestre X-Fire développé par Thales. L’accord scelle un rapprochement entre l’industrie de défense européenne et coréenne, explicitement tourné vers le marché à l’export.
Le partenariat porte sur une coopération technique destinée à intégrer trois armes de la gamme Chunmoo de Hanwha aux plateformes X-Fire. La première, le CGR080, est une roquette guidée d’une portée d’environ 80 km, présentée comme immédiatement disponible. La deuxième, le CTM-MR, est un missile de moyenne portée de la classe des 160 km. La troisième, le CTM290, est un missile balistique tactique pouvant atteindre 290 km. Cette montée en gamme (de la roquette d’artillerie au missile balistique) illustre la logique modulaire qui caractérise l’écosystème Chunmoo.
Le protocole a été paraphé par Kyoung-hoon Kang, responsable de l’équipe commerciale Europe de Hanwha Aerospace, et Julien Assoun, vice-président Véhicules et Systèmes tactiques de Thales, en présence de représentants des deux groupes.
Développé par Thales avec Soframe, le X-Fire est un lanceur sol-sol présenté comme polyvalent et interopérable, capable de mettre en œuvre des munitions de longue portée aussi bien souveraines qu’alliées. Monté sur un châssis 8×8 hautement mobile, il revendique un déploiement rapide et un changement de pod de munitions en une dizaine de minutes, de quoi quitter rapidement une zone de tir après salve.
Le système a procédé à ses premiers tirs de démonstration le 20 mai 2026, au camp de Suippes, à l’aide de la roquette d’entraînement X-Fum de 68 mm (activée par induction) ; une munition d’exercice déjà éprouvée sur l’hélicoptère Tigre. Selon Thales, le lanceur est conçu pour traiter des cibles à 150 km et au-delà, et intègre des dispositifs de résilience à la navigation (récepteur GNSS anti-brouillage TopStar, centrale inertielle TopAxyz) pour opérer en environnement électromagnétique contesté. La compatibilité avec des munitions étrangères, comme celles de Hanwha, passe par l’intégration des calculateurs de conduite de tir et des tables de tir correspondantes.
Thales redéploie donc son lanceur X-Fire vers l’exportation, où sa sa capacité d’embarquer des munitions de plusieurs pays sans changer de plateforme devient un argument commercial central. L’alliance avec Hanwha offre au groupe français un catalogue de munitions disponibles immédiatement, là où sa propre munition souveraine, la FLP-t 150 développée avec ArianeGroup, n’est attendue qu’en fin de décennie.
Pour Hanwha Aerospace, l’accord prolonge une offensive commerciale méthodique sur le Vieux Continent. Le Chunmoo (K239), lance-roquettes multiple sur châssis 8×8 entré en service dans l’armée sud-coréenne au milieu des années 2010, s’est imposé comme un concurrent direct du HIMARS américain, avec une plus grande souplesse de munitions. La Pologne en a commandé plusieurs centaines d’exemplaires, produits localement sous le nom de Homar-K, et la Norvège l’a retenu début 2026 au terme d’un contrat évalué autour de deux milliards de dollars, motivé par les enseignements de la guerre en Ukraine.
En se rapprochant de Thales, Hanwha cherche à ancrer sa présence dans l’industrie européenne plutôt qu’à se contenter de ventes « sur étagère ». « Ce protocole est un point de départ pour combiner nos missiles guidés avec les plateformes de lancement de Thales », a déclaré Kyoung-hoon Kang, en assurant vouloir poursuivre la coopération avec l’industrie locale, en France et dans le reste de l’Europe. Côté français, Julien Assoun a mis en avant une offre « flexible et interopérable » destinée à répondre aux besoins opérationnels actuels en matière de frappe dans la profondeur.
L’accord s’inscrit dans un mouvement de fond : la course aux capacités de frappe longue portée s’est accélérée en Europe, sur fond de dépendance persistante aux équipements américains, sud-coréens et israéliens. La tension entre souveraineté industrielle, d’un côté, et disponibilité immédiate des matériels, de l’autre, structure désormais l’ensemble des programmes du secteur. En misant sur un lanceur « ouvert » couplé à des munitions coréennes éprouvées, Thales et Hanwha entendent occuper un créneau intermédiaire : celui des armées alliées désireuses d’une capacité rapide sans renoncer à une intégration industrielle européenne.
Les deux groupes indiquent vouloir explorer d’autres pistes de collaboration sur les marchés européens. Le protocole, à ce stade, n’engage qu’une coopération technique : il restera à le transformer en contrats fermes.






