Le 9 mai 1945 ou la seconde Occupation de l’Europe

Il est des symboles chargés de sens. Alors que les démocraties célèbrent la victoire contre l’Allemagne nazie le 8 mai, la Russie le fait le 9. Il faut dire qu’elles ne célèbrent pas la même chose.

Les premières commémorent la Liberté retrouvée. La seconde, un rêve d’empire.

Les armées de l’Ouest n’ont pas seulement terrassé l’hydre nazie. Elles ont empêché les Soviétiques d’atteindre les plages de l’Atlantique.

La Libération d’une partie de l’Europe ne doit occulter ni les cris de deux millions d’Allemandes violées par l’armée Rouge, ni le souvenir des Juifs déportés d’Auschwitz dans les mines d’or du cercle arctique russe.

Ingouches, Tatars de Crimée, Kalmouks ; des peuples entiers ont été arrachés à leurs terres ancestrales et déplacés de force. Des familles innombrables ont été brisées, séparées à jamais. 20 millions de personnes au total.

Tout l’Est de l’Europe n’a fait que troquer une Occupation pour une autre. La longue nuit totalitaire s’est poursuivie. Le brun a simplement cédé la place au rouge et les camps de Sibérie ont remplacé ceux de Pologne. L’URSS a prolongé le nazisme, sans le beurre.

D’avoir combattu Staline et ses horreurs n’exonère pas plus les Nazis de leurs crimes que d’avoir vaincu Hitler et ses atrocités ne lave les Soviétiques des leurs.

Les pertes inouïes subies par ces derniers ne sont pas un titre de gloire, mais l’illustration même d’un régime inhumain qui a consommé les hommes comme une matière indifférenciée et renouvelable.

Les soldats de l’Ouest avaient un nom jusque dans la mort. Les Soviétiques jetés au feu ne portaient que celui de leur unité. Survivants inutiles et gênants, les mutilés de guerre russes seront plus tard raflés dans les villes de l’empire sur ordre de Staline et déportés sur des îles froides, où ils mourront gelés avec les premières neiges.

Les Allemands ont renié avec force les principes innommables du national-socialisme. Ils ont demandé pardon. Les fils innocents des crimes de leurs pères en portent pourtant la honte et le remord.

Mais la Russie n’a jamais consenti à un devoir de mémoire équivalent.

Pire encore.

Les forces du Kremlin cherchent en Ukraine à se rapprocher des anciennes frontières de la prison des peuples que fut l’empire soviétique. Echo sinistre des marées humaines de jadis, la tactique du « hachoir à viande » voit la jeunesse russe sacrifiée pour conquérir quelques mètres carrés de terre noire.

Ancien officier supérieur du KGB, la gestapo soviétique, Vladimir Poutine est allé jusqu’à réhabiliter la mémoire de Felix Djerzinski, le créateur de la Tchéka de sinistre mémoire et l’instigateur de la terreur d’Etat sous la Russie communiste.

Le pendant du 8 mai 1945, n’est décidément pas le 9 du même mois, qui vit tomber le rideau fer. C’est le 9 novembre 1989, date de la chute du mur de Berlin. Alors seulement l’Est de l’Europe a connu sa Libération.

Ecrasé par les oligarques comme hier les boyards ou les apparatchiks, le peuple russe n’a jamais connu la liberté. Il faut espérer qu’un jour, enfin, il se débarrasse de ses oppresseurs. En attendant, nous devons interdire à la force brute d’écraser de nouveau les hommes et les femmes libres d’Europe.

Alors que l’armée russe défile à Moscou en brandissant des portraits de Lénine, le peuple d’Ukraine se bat tout entier dans les tranchées pour rester libre, gamins de 18 ans et pères de familles quinquagénaires unis sous le feu. Dans l’enfer même de la guerre, ils portent le rêve d’humanité que cherchent à étouffer les dictateurs et les conquérants. Puissions-nous les aider à le réaliser.

Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY est officier supérieur des Troupes de marine. Il est en charge du module "d’intelligence stratégique" de l'École de Guerre Économique (EGE) à Paris. Chercheur associé au CR 451, consacré à la guerre de l’information, et à la chaire Réseaux & innovations de l’université de Versailles – Saint-Quentin, il concentre ses travaux sur les problématiques stratégiques et les nouvelles conflictualités. Il est notamment l'auteur de "Former des cadres pour la guerre économique", "Quand la France était la première puissance du monde" et, dernièrement, "Les nouveaux visages de la guerre" (prix de la Plume et l’Epée). Il s’exprime ici en tant que chercheur et à titre personnel. Il a rejoint l'équipe de THEATRUM BELLI en avril 2021.

Il y aura toujours un "théâtre de guerre" : militaire, économique, TECHNO-industriel, informationnel, culturel, géopolitique...

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