Munitions rôdeuses : l’industrie civile mobilisée pour préparer la production de masse.

Plusieurs industriels français de la défense s’associent à des partenaires du secteur civil pour préparer la production à grande échelle de munitions rôdeuses, une orientation confirmée par les annonces du salon Eurosatory 2026, à Paris. Ces rapprochements accompagnent la recherche d’une production de drones sur le sol national et la croissance du marché.

Au chalet de MBDA, Hugo Coqueret, responsable du développement commercial pour le segment « champ de bataille », a indiqué à Shephard que l’entreprise avait conclu un accord avec un fabricant civil non identifié pour produire en série l’effecteur à usage unique (OWE) Deluge, sous réserve de commandes plus importantes de la Direction générale de l’armement (DGA). Ce dispositif pourrait être étendu à la munition rôdeuse Akeron RCH 170, au cœur de l’appel d’offres de MBDA pour le programme français de munition rôdeuse de moyenne portée.

Thales et Renault autour du Toutatis

L’annonce de MBDA fait suite à celle de Thales, qui a officialisé le 16 juin 2026 un partenariat avec Renault Group pour développer et industrialiser la production du Toutatis. La production pourrait débuter dès 2027, avec une capacité initiale de 1 000 unités par mois la première année. La version produite par Renault se distinguerait du modèle d’origine par une conception et un outillage simplifiés.

Le Toutatis offre une portée d’environ 10 km et une endurance de l’ordre de 30 mn ; il emporte une charge fragmentante d’un kilo et vise des cibles telles que des véhicules légèrement blindés. Renault prévoit de passer de l’impression 3D à l’injection plastique et de réduire ainsi le nombre de pièces d’environ 40 %, la production étant orientée principalement vers les marchés export. Sur le plan de la cadence, le rythme visé représente un saut par rapport à la production actuelle de Thales, estimée à une centaine d’unités par an. Le système est présenté comme résistant au brouillage électromagnétique, doté d’une charge configurable selon la mission, capable d’opérer en essaim et conçu pour maintenir l’opérateur humain dans la boucle de décision.

Ce partenariat n’a pas fait l’unanimité en interne. Dans un communiqué du 18 juin 2026, la CGT Renault s’est opposée à l’engagement croissant du groupe dans l’armement, estimant que les annonces d’Eurosatory ne faisaient pas consensus parmi les salariés. Il s’agit du deuxième rapprochement entre les deux groupes dans la défense, après le véhicule tactique 4 TROOP dévoilé quelques jours plus tôt au même salon.

Des programmes français qui arrivent à maturité

En l’absence de commandes de masse, les programmes nationaux de munitions rôdeuses progressent à travers une série de contrats de moindre ampleur. À Eurosatory, MBDA a confirmé la signature du contrat Deluge, destiné aux trois armées avec une livraison attendue à la mi-2027 ; la DGA avait attribué ce marché à MBDA et à son partenaire Aviation Design en janvier, pour une valeur estimée susceptible de dépasser 700 millions de dollars.

La filiale a par ailleurs sécurisé un contrat d’expérimentation pour l’Akeron RCX 50. Annoncé le 16 juin 2026, ce contrat de la DGA porte sur un système de classe 2 kg, développé avec Novadem en moins de deux ans, conçu pour engager des cibles jusqu’à 10 km et destiné à l’évaluation par l’armée de Terre et la Marine. Il s’agit d’une munition à voilure tournante issue de l’expérience du NX70 de Novadem, à propulsion électrique, avec une endurance d’environ 40 minutes.

Le modèle plus lourd, l’Akeron RCH 170, fait l’objet d’un appel d’offres dans lequel MBDA est associé à KNDS et Delair pour répondre au besoin de moyenne portée de la DGA, une décision étant attendue d’ici la fin de l’année. Ces systèmes trouvent leur origine dans deux appels à projets lancés par l’Agence de l’innovation de défense. Le projet Colibri visait une munition de courte portée (5 km) contre des fantassins et des cibles légèrement blindées, tandis que Larinae portait sur un système de longue portée (50 km) capable d’engager des cibles fortement blindées, avec un accent commun mis sur le coût. MBDA a été retenu pour Larinae permettant d’ajuster progressivement le besoin avec les armées. La DGA avait annoncé en juillet 2025 les premiers essais du système MUTANT, mené par MBDA et Delair, conduits par son centre d’essais de missiles de Biscarrosse.

Un marché en expansion

La France devrait devenir le 5e investisseur mondial dans ce domaine, avec un marché estimé à 2,24 milliards de dollars, soit près de 5 % d’un total mondial évalué à 45,24 milliards. La trajectoire de demande s’est nourrie de l’emploi de ces drones par l’Azerbaïdjan lors du conflit du Haut-Karabakh en 2020, de leur usage massif après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, ainsi que des combats de 2026 impliquant l’Iran.

Cette orientation s’inscrit dans la loi de programmation militaire 2024-2030, qui prévoit un désengagement partiel du projet Eurodrone, d’un montant de 7,1 milliards d’euros, au profit de « drones de théâtre souverains » à moindre coût. Les objectifs de stocks à l’horizon 2030 marquent un changement d’échelle : une hausse de 400 % des munitions rôdeuses, de 240 % des bombes guidées AASM Hammer et de 30 % des missiles Aster et MICA, avec une enveloppe de 8,5 milliards d’euros.

Intégration sur véhicule et lancement aérien

L’intégration sur plateforme constitue une autre voie de développement. Thales et Renault ont présenté le 4 TROOP, prototype dérivé du VCMR destiné notamment à embarquer des drones. Marc Dehondt, responsable de l’innovation chez Thales, a indiqué que le Parrot Anafi UKR et le Tundra d’Hexadrone pouvaient y être intégrés, des essais avec les forces françaises étant prévus dans l’année.

Toujours dans le portefeuille de Thales, Schiebel a exposé le Camcopter S-301 équipé d’un lanceur capable de larguer deux Toutatis depuis les airs. Andrew Humphries, responsable de gamme chez Thales, a précisé que les deux entreprises testaient cette capacité d’effet largué (ALE). La France a déjà exprimé un intérêt pour ce domaine : en décembre 2024, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, évoquait une « dronisation du combat ». Shephard estime le besoin associé à moins de 300 millions de dollars, pour une attribution envisagée en 2030. D’autres pays sont plus avancés, dont la Corée du Sud, le Royaume-Uni et les États-Unis avec le programme Launched Effects – Medium Range, auquel Palladyne AI et Israel Aerospace Industries ont annoncé vouloir répondre.

La frappe dans la profondeur avec Chorus

Renault est également associé à Turgis Gaillard pour le système de frappe dans la profondeur Chorus. Un contrat initial de 35 millions d’euros a été notifié par la DGA aux deux industriels, le marché pouvant représenter jusqu’à 1 milliard d’euros sur 10 ans. Le drone, d’une dizaine de mètres, doit emporter une charge de 500 kg sur 3 000 km, atteindre 400 km/h et un plafond de 5 000 m, le guidage étant assuré par téléopération via GPS ou Galileo. L’assemblage est prévu sur le site Renault du Mans, avec une capacité pouvant atteindre 600 unités par mois développée en moins de 12 mois, un premier lot de 10 exemplaires devant être livré à la DGA à l’été 2026 pour évaluation. Le programme s’inscrit dans le Pacte drones aériens lancé par le ministère des Armées en 2024

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