Née de la Grande Guerre, la Pologne restaurée cherche ses frontières et se heurte à la Russie soviétique, pour laquelle elle est le pont vers l’Allemagne : « la route de l’incendie universel passe sur le cadavre de la Pologne », résume Toukhatchevski. Allié à Symon Petlioura le 21 avril 1920, Józef Piłsudski déclenche le 25 avril son offensive en Ukraine et entre à Kiev le 7 mai. La riposte est foudroyante : la 1re armée de cavalerie de Semion Boudienny perce début juin ; le 4 juillet, le front occidental de Mikhaïl Toukhatchevski attaque depuis la Bérézina. Minsk tombe le 11 juillet, Wilno le 14, Grodno le 19, Białystok le 28, Brest-Litovsk le 1er août. Isolée (l’Allemagne, l’Autriche et la Tchécoslovaquie refusent le transit de ses munitions, Dantzig est paralysée par les grèves), la Pologne demande l’armistice le 22 juillet ; les pourparlers de Baranovitchi n’aboutissent pas.

Le plan polonais
Dans la nuit du 5 au 6 août, au palais du Belvédère, Piłsudski conçoit un plan qu’il met au point le lendemain matin avec le chef d’état-major Tadeusz Jordan-Rozwadowski, lequel insiste sur l’axe de la Wieprz ; l’ordre n° 8358/III est diffusé le soir même. Le dispositif prévoit :
- au nord, sous le général Józef Haller : la 5e armée de Władysław Sikorski vers Modlin, la 1re armée de Franciszek Latinik à Varsovie même, la 2e armée de Bolesław Roja sur la Vistule de Góra Kalwaria à Dęblin ;
- au sud, un groupe de manœuvre d’environ 20 000 hommes, sous le commandement personnel de Piłsudski, formé des meilleures unités du front sud renforcées des 4e (Skierski) et 3e (Zieliński) armées, concentré dans le triangle Vistule-Wieprz.
Sa mission : frapper vers le nord la charnière entre les fronts ouest et sud-ouest soviétiques, tenue par le seul et faible groupe de Mozyr, pour couper l’ennemi de ses réserves. Le pari est immense (les points de concentration se trouvent à 160 ou 240 km d’unités encore au contact) et le plan est jugé « amateur » par nombre d’officiers polonais comme par les conseillers de la mission militaire française. Lorsque les Soviétiques en interceptent une copie, ils l’écartent comme une grossière tentative d’intoxication.
La question de la paternité du plan a longtemps nourri un mythe faisant du général Weygand, arrivé fin juillet avec la mission interalliée, le sauveur de la Pologne. Les travaux récents établissent que la mission française préconisait une contre-attaque limitée de deux divisions vers Mińsk Mazowiecki, destinée à repousser l’Armée rouge d’une trentaine de kilomètres pour faciliter la négociation. Weygand lui-même le reconnaîtra dans ses mémoires : la victoire, le plan et l’armée étaient polonais.
Le renseignement, facteur décisif
Le succès polonais doit beaucoup à un avantage rarement souligné : depuis 1919, le bureau du chiffre polonais, animé par Jan Kowalewski, lit couramment les communications radio de l’Armée rouge. Piłsudski connaît donc la faiblesse de la charnière soviétique. Le 14 août, le raid du 203e régiment de uhlans détruit la station radio de la 4e armée de Chouvaïev ; celle-ci ne dispose plus que d’un poste, réglé sur une fréquence connue des Polonais. Plutôt que de risquer d’éventer le décryptement, la station de Varsovie sature cette fréquence en diffusant la lecture de la Genèse en polonais et en latin. Coupée de son état-major, la 4e armée poursuit sa marche vers Toruń et Płock en ignorant l’ordre de se rabattre vers le sud. L’épisode est resté sous le nom de « miracle de Ciechanów ».
La bataille
L’assaut final commence le 12 août par un choc frontal sur la tête de pont de Praga. La 16e armée soviétique attaque Radzymin, à 23 km à l’est de la capitale, et s’en empare le 13. La plupart des diplomates étrangers quittent Varsovie ; seuls les ambassadeurs britannique et du Saint-Siège restent. Le 14, Radzymin retombe aux mains de l’Armée rouge et le front de la 5e armée polonaise est enfoncé ; c’est ce même 14 août que l’abbé Ignacy Skorupka est tué à Ossów, à la tête de ses volontaires ; image fondatrice de la mémoire polonaise de la bataille. La 5e armée, renforcée par la brigade sibérienne et la 18e division d’infanterie du général Krajowski, contre-attaque sur la Wkra.
Le 15 août, les combats autour de Nasielsk, qui détruisent presque entièrement la ville, se soldent par l’arrêt de la poussée soviétique vers Varsovie et Modlin ; le même jour, les Polonais reprennent Radzymin. Le moral bascule. La 27e division d’infanterie soviétique aura poussé jusqu’à Izabelin, à 13 km au nord-ouest de la capitale : ce sera le point le plus avancé de l’Armée rouge.
Le 16 août, le groupe de manœuvre s’ébranle depuis la Wieprz. Une seule des 5 divisions engagées signale une résistance ; les autres progressent de 45 km dans la journée, libèrent Włodawa et coupent les communications de la 16e armée soviétique. En 36 heures, elles parcourent 70 km. Le 18 août, depuis Minsk, Toukhatchevski mesure l’ampleur du désastre et ordonne le repli : ses ordres arrivent trop tard ou n’arrivent pas. La 1re division d’infanterie polonaise couvre 262 km en 6 jours, de Lubartów à Białystok, pour couper la retraite adverse. Le 21 août, il n’y a plus de résistance organisée.
Trois des quatre armées du front nord-ouest (les 4e, 15e et 16e) ainsi que l’essentiel du 3e corps de cavalerie de Gaï sont pratiquement anéanties ; 25 000 à 30 000 hommes franchissent la frontière de Prusse-Orientale, où ils sont brièvement internés. La 3e armée, la plus rapide à décrocher, échappe à la poursuite.
Il faut noter que la 1re armée de cavalerie de Boudienny, redoutée du commandement polonais, aura manqué la bataille : engagée devant Lwów, où Staline, commissaire politique du front du Sud-Ouest, poursuivait ses propres objectifs, elle ne rejoindra jamais Varsovie. La réalité et la portée de cette « désobéissance » restent débattues : Thomas Fiddick y voyait dès 1973 une légende recouvrant un arbitrage assumé de Moscou en faveur du front de Crimée, quand d’autres historiens la tiennent pour établie. Toukhatchevski, lui, en fit toujours la cause de sa défaite.

Les pertes
Les estimations divergent selon les sources et selon le périmètre retenu. Côté soviétique, on retient couramment de 10 000 à 25 000 tués et disparus, environ 30 000 blessés et 65 000 à 66 000 prisonniers, auxquels s’ajoutent les 25 000 à 30 000 internés en Prusse-Orientale. Côté polonais, environ 4 500 tués, 22 000 blessés et 10 000 disparus. Les Polonais capturent quelque 230 pièces d’artillerie et un millier de mitrailleuses.
Le bras sud de l’Armée rouge est battu à Komarów le 31 août ; dernière grande bataille de cavalerie de l’histoire européenne. Toukhatchevski rétablit une ligne près de Grodno ; l’armée polonaise l’enfonce lors de la bataille du Niémen (20-26 septembre 1920). Les préliminaires de paix sont signés à Riga le 12 octobre, les combats cessent le 18 octobre, et le traité de Riga est signé le 18 mars 1921, fixant les frontières orientales de la Pologne jusqu’en 1939.
L’expression « Miracle sur la Vistule » (Cud nad Wisłą) est forgée par le député national-démocrate Stanisław Stroński, hostile à l’« aventure ukrainienne » de Piłsudski ; le président du Conseil Wincenty Witos la reprendra à son compte. La coïncidence de la date avec la fête de l’Assomption, et les récits d’apparitions mariales sur le champ de bataille, en fixeront la dimension religieuse. Depuis 1923, et de nouveau depuis 1992, le 15 août est le Jour de l’armée polonaise (Święto Wojska Polskiego), célébré par le grand défilé militaire de Varsovie.
Lord d’Abernon, ambassadeur britannique membre de la mission interalliée, rangera Varsovie 1920 parmi les batailles décisives de l’histoire du monde : une victoire soviétique aurait porté l’Armée rouge à la frontière allemande dès 1920.
Le capitaine de Gaulle et la Pologne (1919-1921)
Le dossier de l’historien Frédéric Guelton publié par l’ambassade de France en Pologne éclaire les 18 mois passés par Charles de Gaulle en Pologne ; soit presque autant que ses 19 mois de front en 1914-1916.
Instructeur puis directeur des études à l’École d’infanterie de Rembertów, il y donne notamment une conférence remarquée sur « la défaite, question morale », avant de rejoindre en 1920, comme conseiller, le groupe d’armées commandé par le général Rydz-Śmigły. Il en rapporte deux convictions : la découverte de la guerre de mouvement et de l’emploi massif de la cavalerie comme instrument de décision stratégique, et l’idée que les chars « doivent être mis en œuvre rassemblés, et non dispersés ». Son carnet de campagne paraîtra anonymement dans La Revue de Paris en novembre 1920 sous le titre « La Bataille de la Vistule, carnet de campagne d’un officier français ».
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