6 mars 1204 : Philippe Auguste s’empare de Château-Gaillard.

Entre 1197 et 1198, Richard Ier Cœur de Lion fit édifier au sommet d’un éperon rocheux surplombant Les Andelys, dans l’Eure, une forteresse d’un type inédit en Occident. Perchée à une centaine de mètres au-dessus d’un méandre de la Seine, Château-Gaillard incarnait la synthèse de toutes les leçons tirées par le roi d’Angleterre au cours de ses nombreuses campagnes militaires, en France comme en Terre Sainte. L’ouvrage intégrait les progrès les plus récents de l’architecture défensive du XIIe siècle et fut regardé par les contemporains comme une place quasiment imprenable.

Sa vocation stratégique était claire : verrouiller l’accès au duché de Normandie par la vallée de la Seine et protéger Rouen, capitale ducale. L’ensemble défensif se composait d’un ouvrage avancé appelé châtelet, dominé par la grosse tour dite de la Monnaie (ou tour Saint-Jacques), d’une première enceinte formant basse-cour, d’une seconde enceinte et enfin d’un puissant donjon ceint d’une chemise à mâchicoulis. Chacune de ces lignes de défense était séparée des autres par de larges et profonds fossés. Château-Gaillard demeure l’une des expressions les plus abouties de la fortification médiévale.

Richard Cœur de Lion (1157-1199).

Philippe Auguste contre Jean Sans Terre

Le siège de Château-Gaillard s’inscrit dans le conflit féodal opposant le roi de France Philippe II Auguste au roi d’Angleterre et duc de Normandie Jean Sans Terre. Philippe entendait récupérer les fiefs continentaux de Jean, vassal récalcitrant, et tout particulièrement la Normandie. La prise de Château-Gaillard constituait la clef de voûte de cette reconquête, car la forteresse commandait la route menant à Rouen.

Ce siège, qui se déroula d’août 1203 au 6 mars 1204, est l’un des plus célèbres de la période médiévale. Nous en connaissons le déroulement avec un degré de détail remarquable grâce à Guillaume le Breton, chapelain et panégyriste de Philippe Auguste, qui en livre un récit circonstancié dans sa chronique en vers intitulée la Philippide. Si ce témoignage est par nature partisan – son auteur écrit à la gloire du roi de France –, il n’en demeure pas moins une source de premier ordre par la richesse des informations qu’il fournit sur les opérations de siège.

Au mois d’août 1203, Philippe Auguste vint mettre le siège devant Château-Gaillard. Après s’être emparé des forts avancés érigés par Richard en contrebas de l’éperon, le roi de France examina attentivement la position du château, la disposition de ses tours et l’épaisseur de sa triple enceinte. Convaincu qu’un assaut direct serait extrêmement coûteux en vies humaines, il opta pour une stratégie d’usure : le blocus total, destiné à affamer la garnison et à la contraindre à la reddition.

Pour isoler complètement la forteresse, Philippe Auguste fit construire deux lignes d’encerclement selon un procédé hérité de l’Antiquité, rappelant les dispositions prises par César devant Alésia. La première ligne, dite de circonvallation, était tournée vers l’extérieur et destinée à repousser toute armée de secours qui tenterait de rompre le siège. La seconde, appelée contrevallation, était orientée vers la forteresse elle-même et visait à empêcher les assiégés d’effectuer des sorties.

Ces deux lignes étaient constituées de fossés profonds surmontés de palissades de bois, elles-mêmes protégées par des obstacles faits de pieux taillés en pointe fichés dans le sol. La contrevallation était en outre renforcée par sept fortins de bois appelés bretesches, implantés à intervalles réguliers le long de la ligne. Chacun de ces fortins était entouré d’un fossé et muni d’un pont-levis. Enfin, à l’unique langue de terre reliant le château au plateau environnant, Philippe fit stationner une troupe nombreuse.

Une fois l’encerclement achevé, les troupes royales s’installèrent pour passer l’hiver. Ce délai fut mis à profit pour construire les machines de siège nécessaires à un éventuel assaut, sous la direction d’ingénieurs spécialisés dont les services étaient chèrement rémunérés, mais dont le savoir-faire pouvait déterminer à lui seul l’issue du siège.

Philippe Auguste (1165-1223).

Le drame des « bouches inutiles »

Le gouverneur de la place, Roger de Lascy, avait commis une erreur grave en accueillant dans la forteresse les réfugiés du bourg voisin du Petit-Andely, soit plusieurs centaines de personnes. Il ne tarda pas à constater que les réserves de vivres diminuaient dangereusement vite. Pour prolonger la résistance, il décida d’expulser par groupes les personnes incapables de contribuer à la défense : femmes, enfants, vieillards et malades – ceux que l’on désignait sous le terme cruel de « bouches inutiles ».

Les premiers groupes furent laissés passer par les chefs du camp français, touchés par la détresse de ces malheureux. Mais lorsqu’il fut informé de cet état de fait, Philippe Auguste ordonna d’interdire désormais tout passage vers l’extérieur : il entendait que la présence de ces civils contribuât à épuiser plus rapidement les vivres de la garnison, la forçant ainsi à capituler.

Lorsque le dernier groupe d’expulsés sortit du château, les soldats français leur envoyèrent des flèches pour les forcer à reculer. Tentant de regagner la forteresse, ces infortunés trouvèrent les portes closes : le portier refusa de les laisser rentrer, et les défenseurs juchés sur les murailles leur lancèrent eux-mêmes pierres et flèches. Condamnés à errer entre les lignes en plein hiver, sans nourriture ni abri, ces malheureux s’entassèrent au fond du ravin, réduits à manger de l’herbe et de la mousse. Vers janvier, les chiens expulsés à leur tour de la forteresse furent immédiatement dévorés. La famine devint effroyable, ponctuée d’actes de cannibalisme.

Un jour qu’il inspectait les travaux de siège, Philippe Auguste, saisi d’une pitié tardive, ordonna finalement de laisser sortir les survivants et de les nourrir. Plus de la moitié avaient déjà péri. Les quelque deux cents rescapés moururent pour la plupart après avoir mangé, leur organisme n’ayant pu supporter ce brusque changement de régime après des mois de privations.

Les machines de guerre employées

Les machines de siège, dont l’usage remontait à l’Antiquité – les Romains en avaient été les maîtres incontestables –, demeurèrent en usage tout au long du Moyen Âge et bénéficièrent d’améliorations constantes. Guillaume le Breton mentionne le recours à plusieurs types d’engins au cours du siège de Château-Gaillard.

Le mangonneau

Utilisé en Europe du XIIe au XVe siècle, le mangonneau était une imposante machine à contrepoids fixe de plusieurs tonnes. Ce poids considérable en faisait un engin mal équilibré : il fallait recourir à un treuil entraîné par de grandes roues dans lesquelles marchaient des hommes pour ramener le bras en position de tir après chaque jet. Sa cadence était faible – environ deux tirs par heure – et il nécessitait de nombreux servants, mais il était capable de projeter des boulets de pierre pesant jusqu’à cent kilogrammes à une distance d’environ cent cinquante mètres.

La pierrière

La pierrière était une machine plus légère, dite « à traction humaine », en service du XIe au XVe siècle. C’était l’un des plus anciens engins de jet connus pour la période médiévale. Facile à transporter et à mettre en œuvre, elle pouvait lancer des boulets de trois à douze kilogrammes à une cinquantaine de mètres, avec une cadence de tir nettement supérieure au mangonneau, de l’ordre d’un tir par minute. Le tir était déclenché par la traction vigoureuse des servants sur des cordes fixées à la base du mât.

C’était avant tout un engin défensif, placé en haut des remparts, parfois surnommé « l’arme des femmes » car il était fréquemment servi par ces dernières. Ses boulets légers n’avaient aucun effet sur les murailles mais se révélaient redoutables contre les hommes à pied ou à cheval. C’est d’ailleurs par l’une de ces machines, actionnée par des femmes de Toulouse, que Simon de Montfort fut tué en 1218, lors de la croisade contre les Albigeois.

L’assaut : la reprise des opérations offensives

Sept mois s’étaient écoulés. Sept mois d’attente et d’observation, durant lesquels Château-Gaillard avait continué de défier le roi de France. À la mi-février 1204, Philippe Auguste revint en personne prendre le commandement des opérations. Le siège qui s’éternisait lui faisait craindre la lassitude et la désertion de ses troupes, d’autant que son armée était déjà affaiblie par le départ des vassaux ayant achevé leur service d’ost de quarante jours. Le retour du printemps faisait par ailleurs planer la menace d’une armée de secours envoyée par Jean Sans Terre. Il fallait en finir.

La prise du châtelet

Le seul point d’accès possible pour lancer l’attaque était le plateau dominant le château, relié à celui-ci par une étroite langue de terre. C’est face au châtelet que l’offensive fut lancée. Les Français commencèrent par construire une chaussée couverte en bois jusqu’au fossé faisant face à la tour de la Monnaie, afin de progresser à couvert des projectiles ennemis. Depuis cette galerie, on entreprit de combler le fossé avec des mottes de gazon, des pierres, des fascines et de la terre transportée dans des paniers.

Simultanément, protégées sous des chats – ces charpentes mobiles sur roues recouvertes de peaux humides – ou derrière des mantelets, les troupes approchèrent les pierrières et les beffrois. Du sommet de ces tours de siège, archers et arbalétriers faisaient pleuvoir des nuées de flèches et des volées de pierres sur les défenseurs, qui répliquaient avec autant de vigueur depuis les remparts en déversant sur les assaillants et les travailleurs de la galerie les projectiles de leurs frondes et de leurs arcs, ainsi que de lourds blocs de pierre et des poutres de bois. Les assiégés possédaient eux aussi une pierrière et un mangonneau qu’ils maniaient avec habileté.

Le roi lui-même encourageait les travailleurs et s’exposait au danger : on le vit plus d’une fois revenir au camp le bouclier tout hérissé de flèches. Certains soldats français, n’attendant pas que le fossé fût entièrement comblé, le traversèrent et appliquèrent des échelles le long de l’escarpe pour tenter d’atteindre le pied du rempart. Ils s’aidaient de leurs épées et de leurs mains, les échelles se révélant trop courtes. Beaucoup y périrent et aucun ne parvint au sommet.

Une fois le fossé comblé, les sapeurs atteignirent enfin la base de la grosse tour de la Monnaie et entreprirent de la miner. Se couvrant de leurs boucliers sous une pluie incessante de traits, ils creusèrent les fondations de la tour, étayant la cavité avec des troncs d’arbres pour éviter un effondrement prématuré qui les aurait ensevelis. Lorsque l’excavation fut suffisante, ils mirent le feu aux étais et se retirèrent en lieu sûr. La tour s’effondra dans un fracas assourdissant, soulevant un énorme nuage de poussière et ouvrant une brèche dans le mur.

Roger de Lascy, comprenant que le châtelet était désormais indéfendable, fit incendier les bâtiments pour retarder les Français et ordonna le repli dans la première enceinte du château. Les troupes de Philippe occupèrent aussitôt le châtelet abandonné. Le gouverneur savait désormais qu’il ne pouvait plus espérer de secours de Jean Sans Terre, qui ne lui avait envoyé en tout et pour tout qu’une lettre d’encouragement.

La chute de la première enceinte : l’exploit de Bogis

Maître du châtelet, Philippe Auguste se trouvait à nouveau confronté à un large et profond fossé entourant la première enceinte : il lui fallait en quelque sorte recommencer un siège. Mais un coup de chance allait accélérer les choses. Le roi Jean Sans Terre avait fait construire imprudemment une chapelle accolée à l’intérieur de la muraille sud, dotée d’ouvertures donnant sur l’extérieur. En faisant le tour des remparts, un soldat français nommé Bogis remarqua que l’une de ces ouvertures était suffisamment basse pour qu’on pût l’atteindre en se hissant à deux ou trois hommes. Les défenseurs avaient négligé de l’obstruer et de la surveiller.

Bogis, accompagné de quatre compagnons – Eustache, Manassé, Ory et Gravier –, s’introduisit dans le bâtiment et y hissa ses camarades à l’aide d’une corde. Bientôt, quelques dizaines d’hommes se retrouvèrent à l’intérieur et tentèrent de défoncer les portes pour pénétrer dans la cour. Les assiégés ripostèrent en entassant du bois devant les portes et en y mettant le feu pour tenter d’incendier la chapelle et d’en chasser les Français. Mais l’incendie se propagea aux bâtiments voisins et la fumée devint si épaisse qu’elle gêna les défenseurs eux-mêmes, les contraignant à abandonner la première enceinte pour se replier dans la seconde.

Bogis courut alors vers l’entrée et trancha les cordes du pont-levis, qui s’abattit pour ouvrir le chemin aux forces françaises massives qui attendaient de l’autre côté. C’est ainsi que la basse-cour tomba aux mains des assaillants.

L’assaut final et la chute de la seconde enceinte

Réfugié dans la seconde enceinte avec ses hommes, Roger de Lascy ne disposait plus que d’environ cent quatre-vingts combattants sur un effectif initial d’à peu près deux cent cinquante – bien peu face aux milliers d’hommes de l’armée royale française.

Les assaillants amenèrent un chat devant la porte de l’enceinte et, sous sa protection, entreprirent de creuser une mine pour faire s’effondrer la muraille. Les assiégés tentèrent une contre-mine pour intercepter la galerie des sapeurs et, y étant parvenus, mirent ces derniers en fuite à coups de flèches. Philippe Auguste fit alors intervenir une lourde machine de siège qui déversa d’énormes blocs de pierre sur les remparts et leurs défenseurs. Les chocs répétés finirent par provoquer l’écroulement d’une portion du rempart, déjà fragilisé en ses fondations par les galeries de mine et de contre-mine.

Roger de Lascy et ses hommes se rangèrent courageusement en bataille devant la brèche pour en interdire l’accès aux Français qui montaient à l’assaut. Un violent corps à corps s’engagea, mais les assaillants pénétrant dans l’enceinte étaient toujours plus nombreux tandis que les défenseurs l’étaient de moins en moins. Roger de Lascy tenta de regrouper ses hommes pour se frayer un passage jusqu’au donjon, ultime refuge possible. Mais, cernés de toutes parts, accablés sous le nombre, coupés de leur dernière retraite et probablement trop exténués pour poursuivre le combat, les défenseurs furent faits prisonniers sans avoir pu atteindre le donjon.

Conséquences décisives

Le 6 mars 1204, après sept mois de siège, la bannière royale aux fleurs de lys d’or flottait enfin sur le donjon de Château-Gaillard. La forteresse réputée imprenable était tombée. Philippe Auguste allait bientôt se rendre maître de l’ensemble de la Normandie, achèvement majeur du processus de reconquête des fiefs continentaux anglais qui allait profondément remodeler la géographie politique de la France médiévale.

Le siège de Château-Gaillard illustre de manière exemplaire l’ensemble des techniques de guerre de siège (poliorcétique)  en vigueur à l’orée du XIIIe siècle : blocus par la famine, encerclement par des lignes de circonvallation et de contrevallation, emploi de machines de jet diverses (mangonneaux, pierrières), construction de galeries couvertes, utilisation de chats, de beffrois et de mantelets, travaux de sape et de mine, escalade et assaut frontal par les brèches. Il révèle aussi la dimension humaine, souvent tragique, de la guerre médiévale, comme le montre le sort effroyable réservé aux civils piégés entre les lignes.

Par sa durée, la variété des moyens mis en œuvre et ses conséquences géopolitiques majeures, la prise de Château-Gaillard demeure l’un des épisodes les plus marquants et les mieux documentés de l’histoire militaire médiévale.

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