19 février 197 : bataille de Lugdunum (Lyon).
La bataille de Lugdunum, livrée le 19 février 197 après Jésus-Christ sur les hauteurs dominant la confluence de la Saône et du Rhône, représente l’un des affrontements les plus décisifs et les plus sanglants de l’histoire de l’Empire romain. Elle mit un terme à la dernière grande guerre civile de la période dite des « empereurs africains », opposant deux prétendants à la pourpre : Septime Sévère, maître de Rome depuis 193, et Clodius Albinus, gouverneur de Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) et proclamé Auguste par ses légions.
Tout remonte à l’année 193, cette funeste « année des cinq empereurs » qui suivit l’assassinat de Commode. En l’espace de quelques mois, le pouvoir impérial fut disputé par Pertinax, Didius Julianus, Pescennius Niger, Clodius Albinus et Septime Sévère. Ce dernier, à la tête des légions du Danube, s’imposa rapidement à Rome et élimina méthodiquement ses rivaux. Niger fut vaincu en Orient dès 194. Il restait Albinus.
Pour neutraliser temporairement ce rival dangereux disposant de trois légions aguerries en Bretagne, Sévère avait usé d’un stratagème politique habile : il lui avait accordé le titre de César en 193, faisant de lui son héritier apparent. Albinus, trompé par cette promesse, avait maintenu la paix. Mais lorsque Sévère désigna son propre fils comme successeur, brisant ainsi le pacte tacite, Albinus comprit la supercherie. En 196, il franchit le Rubicon gaulois : il traversa la Manche avec ses troupes, se proclama Auguste et marcha sur Rome en passant par la Gaule.
Les forces en présence
Albinus disposa d’une armée considérable, forte de ses légions bretonnes — la Legio II Augusta, la Legio VI Victrix et la Legio XX Valeria Victrix — auxquelles s’ajoutèrent des contingents gaulois et hispaniques, ainsi que des auxiliaires germaniques. Les estimations antiques, souvent exagérées, évoquent jusqu’à 150 000 hommes, chiffre très probablement surestimé. Une force de 50 000 à 75 000 combattants paraît plus vraisemblable pour l’armée d’Albinus.
Sévère, pour sa part, avait mobilisé les légions du Danube et du Rhin, constituant une armée au moins équivalente en nombre, peut-être supérieure. Il confia le commandement opérationnel à son général le plus expérimenté, Julius Laetus, tout en se réservant la direction stratégique d’ensemble. Sa cavalerie, nombreuse et aguerrie, devait jouer un rôle décisif dans l’issue des combats.
Le déroulement de la bataille
Les deux armées se rencontrèrent aux abords de Lugdunum, capitale de la Gaule lyonnaise et carrefour stratégique majeur du monde romain occidental. Le site précis du champ de bataille demeure débattu : les sources antiques, notamment Dion Cassius et l’Histoire Auguste, évoquent des terrains accidentés aux environs immédiats de la ville, probablement sur les hauteurs de la rive droite de la Saône ou dans la plaine entre les deux fleuves.
La bataille fut d’une intensité et d’une durée exceptionnelles. Dion Cassius, notre principale source narrative, décrit un affrontement acharné qui faillit plusieurs fois basculer en faveur d’Albinus. Dans un premier temps, l’aile gauche de l’armée sévérienne fut mise en déroute et recula en désordre. Sévère lui-même, selon les sources, dut descendre de cheval et tenter d’arrêter ses fuyards, allant jusqu’à jeter son manteau impérial pour se mêler aux combattants. Ce geste dramatique, qu’il soit historique ou légendaire, témoigne de la violence et de l’incertitude du combat.
La décision vint finalement de l’intervention de la cavalerie de Julius Laetus, qui chargea le flanc et les arrières de l’armée d’Albinus au moment critique, retournant une situation qui paraissait compromise. Débordées et prises en tenaille, les légions bretonnes cédèrent et se débandèrent. Le carnage fut effroyable : les sources évoquent des dizaines de milliers de morts, parmi lesquels de nombreux civils gaulois qui avaient pris parti pour Albinus.
La fin d’Albinus et le sac de Lugdunum
Clodius Albinus, voyant sa cause perdue, tenta de s’échapper mais fut rattrapé. Sa mort reste entourée d’incertitudes : certaines sources indiquent qu’il se suicida pour ne pas tomber aux mains de son ennemi, d’autres qu’il fut capturé et exécuté. Sévère, en tout état de cause, fit décapiter son rival et envoya sa tête à Rome comme trophée politique, message sans ambiguïté adressé à ses opposants.
Le sort réservé à Lugdunum illustre la cruauté qui caractérisait les guerres civiles romaines. La cité, qui avait soutenu Albinus et ouvert ses portes à ses légions, fut livrée au pillage et en grande partie incendiée. Cette destruction marque un tournant dans l’histoire de la ville : fondée en 43 avant J.-C. et longtemps première cité des Gaules, Lugdunum ne retrouva jamais tout à fait sa splendeur antérieure, laissant progressivement la primauté à d’autres cités gauloises.
Les conséquences politiques et dynastiques
La victoire de Lugdunum consolida définitivement le pouvoir de Septime Sévère sur l’ensemble de l’Empire. Il pouvait désormais se consacrer aux campagnes orientales contre les Parthes et renforcer les frontières danubiennes. Sur le plan dynastique, la bataille scella l’avènement de la dynastie des Sévères, qui allait gouverner Rome jusqu’en 235 et marquer profondément l’évolution de l’Empire vers une monarchie militaire de plus en plus affirmée.
Sévère tira de cette guerre civile plusieurs leçons politiques qu’il traduisit en réformes durables : augmentation significative de la solde des légionnaires, multiplication des avantages accordés aux soldats, affaiblissement du Sénat au profit de l’appareil militaire. Ces mesures, destinées à s’assurer la loyauté des armées, accélérèrent la transformation de Rome en État militarisé, préfigurant les crises du IIIe siècle.

19 février 1184 : deuxième bataille de d’Uji (Japon).
La seconde bataille d’Uji, le , est un épisode de la guerre de Gempei, et apparaît comme une version ironiquement renversée de la première bataille d’Uji qui avait ouvert la guerre.
Minamoto no Yoshinaka, voulant prendre le contrôle du clan Minamoto, avait saccagé Kyōto, brûlé le palais du Hōjūji, enlevé l’empereur retiré Go-Shirakawa et s’était proclamé Shogun. Quittant la ville par le pont sur le fleuve Uji, il détruisit celui-ci pour empêcher ses cousins de le poursuivre, comme l’avait fait Minamoto no Yorimasa quatre ans plus tôt, mais comme les forces des Taira en 1180, les cavaliers de Yoshitsune traversèrent la rivière, infligèrent une défaite à Yoshinaka, et le poursuivirent loin de la capitale. Il trouva la mort deux jours plus tard lors de la bataille d’Awazu.

19 février 1649 : deuxième bataille de Guararapes (actuel Brésil).
Labataille des Guararapes se déroule les et entre l’armée de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales et les troupes de l’Empire portugais. Une seconde bataille a lieu le , également à Morro dos Guararapes, dans l’actuel Jaboatão dos Guararapes, municipalité de la région métropolitaine de Recife, dans ce qui était alors la capitainerie de Pernambouc, aujourd’hui État de Pernambouc. Les deux engagements ont lieu au cours de la guerre de restauration de l’indépendance du Portugal vis-à-vis de l’Espagne, et permettent aux troupes portugaises de récupérer les territoires d’outre-mer qui avaient été occupés par les Néerlandais pendant la domination espagnole, comme le nord-est du Brésil et la côte de l’Angola et du Timor par exemple.
Ces deux victoires portugaises sont considérées comme l’épisode décisif de l’insurrection du Pernambouc, qui met fin aux invasions néerlandaises au Brésil et au « Brésil hollandais » (Nouvelle-Hollande), au XVIIe siècle. La signature de la capitulation néerlandaise a lieu en 1654, à Recife, d’où partent les derniers navires bataves vers l’Europe.
Le premier affrontement, le , au cours duquel les troupes de la résistance qui combattent les Hollandais sont formées principalement de natifs du Brésil (Brésiliens blancs, noirs et amérindiens) renforcés de soldats portugais nés dans la métropole, a pour finalité l’expulsion des envahisseurs hollandais. Bien que cet affrontement militaire visât à défendre l’Empire portugais, dont le Brésil faisait partie, la date est symboliquement adoptée comme celle de l’acte fondateur de l’armée brésilienne et du sentiment national brésilien.

19 février 1936 : mort de William Billy Mitchell.
19 février 1941 : création de la « Deutsches Afrikakorps ».
Le DAK fut formé le après la décision d’envoyer un corps expéditionnaire en Libye italienne pour soutenir les troupes de Mussolini. En effet, la 10e armée italienne était bloquée par la contre-offensive du VIIIe britannique, appelée opération Compass. Le corps expéditionnaire allemand était commandé par le général Erwin Rommel et avait à l’origine pour seule mission de reconquérir la Cyrénaïque et la Libye.

19 février 1945 : début de la bataille d’Iwo Jima.
L’île d’Iwo Jima ne paie pas de mine. 8 kilomètres de long, 4 de large, une superficie de 21 km2, une topographie inhospitalière dominée au sud par le mont Suribachi, volcan éteint culminant à 170 mètres, et au nord par un plateau de roche et de cendres traversé de ravines. Pas d’eau potable en quantité suffisante, une végétation clairsemée, des plages de sable noir dont la consistance rend tout déplacement épuisant. Mais en 1945, cet îlot perdu au milieu du Pacifique Nord, à quelque 1 200 km au sud de Tokyo, est devenu l’un des enjeux stratégiques les plus importants de la guerre contre le Japon.
La raison est simple et technique : Iwo Jima dispose de deux terrains d’aviation opérationnels et d’un troisième en construction. Depuis ces pistes, les chasseurs japonais Zero interceptent les B-29 Superfortress de la XXIe Air Force qui bombardent le Japon depuis les Mariannes, à 2 600 km au sud. En outre, les avions de reconnaissance japonais décollant d’Iwo Jima donnent aux défenseurs de l’archipel nippon deux heures d’alerte avant l’arrivée des bombardiers américains. Si l’île tombe aux mains des Américains, l’équation s’inverse radicalement : les B-29 endommagés pourront s’y poser en urgence plutôt que de tenter un amerrissage forcé dans l’immensité du Pacifique ; des chasseurs P-51 Mustang pourront escorter les bombardiers jusqu’à Tokyo et en revenir ; enfin, la menace des intercepteurs japonais sera définitivement levée.
Le commandement américain, sous la direction de l’amiral Chester Nimitz, commandant en chef des forces du Pacifique, désigne l’opération « Detachment ». Son exécution est confiée au vice-amiral Richmond Kelly Turner pour le volet naval et au général de corps d’armée Holland M. Smith pour les forces terrestres. Ce dernier, surnommé « Howlin’ Mad » en raison de son caractère volcanique, est l’architecte de la doctrine d’assaut amphibie du Corps des Marines. Il commande la Ve Force expéditionnaire amphibie. Le général Harry Schmidt est placé à la tête du Ve Corps amphibie, qui regroupe trois divisions de marines : la 3e, la 4e et la 5e.
Une préparation colossale, des défenses extraordinaires
La préparation de l’opération débute des mois à l’avance. La Marine américaine conduit des bombardements navals préliminaires qui, bien que massifs, se révèlent insuffisants pour neutraliser les positions japonaises. Du 8 au 19 février 1945, les croiseurs et destroyers pilonnent l’île sans relâche. Des avions de la Task Force 58 de l’amiral Marc Mitscher ajoutent leurs bombes à ce déluge de feu. Pourtant, les études d’après-guerre montreront que ces préparatifs, aussi intenses soient-ils, n’ont que marginalement affecté la capacité de défense japonaise.
Car le lieutenant-général Tadamichi Kuribayashi, commandant la garnison d’Iwo Jima, a anticipé la méthode américaine. Né en 1891 dans la préfecture de Nagano, ancien attaché militaire à Washington au début des années 1930, Kuribayashi connaît les États-Unis, leur industrie, leur puissance de feu et leur détermination. Lorsqu’il est nommé commandant d’Iwo Jima en juin 1944, il tire les leçons des défaites successives subies dans les îles Marshall, à Saipan et à Guam. Les défenses de plage ont partout été balayées par les bombardements préliminaires américains avant même que les marines ne débarquent. Il faut changer radicalement de méthode.
Kuribayashi fait creuser. Pendant des mois, les 21 000 hommes de la garnison creusent, terrassent, bétonnent. 18 km de tunnels relient les positions défensives sur l’ensemble de l’île. Des abris souterrains permettent aux soldats de résister aux bombardements les plus violents. Des centaines de blockhaus, de bunkers et de nids de mitrailleuses sont taillés dans la roche volcanique, souvent avec des ouvertures si réduites qu’elles sont quasiment indécelables depuis la mer. Le mont Suribachi est lui-même transformé en forteresse souterraine à plusieurs niveaux. La chaleur géothermique omniprésente dans le sous-sol, avec des températures pouvant atteindre 60 degrés dans certains tunnels, contraint à d’incessants aménagements, mais Kuribayashi maintient la pression sur ses hommes.
La doctrine défensive qu’il élabore est radicalement différente de ce que les Américains ont affronté jusqu’alors. Pas de résistance sur les plages, où les Marines seraient à découvert mais bénéficieraient du soutien naval massif. Les Japonais laisseront les assaillants débarquer, puis les prendront en enfilade depuis des positions situées en profondeur, soigneusement dissimulées et mutuellement soutenues. Pas de banzaï, pas de contre-attaque suicidaire en masse : chaque soldat nippon devra tuer au moins 10 Américains avant de mourir. Kuribayashi impose cette discipline à ses troupes composées d’infanterie de marine, d’artillerie, de chars et d’unités du génie. La garnison comprend également des éléments de la Marine impériale, notamment des défenses antiaériennes et côtières.
19 février 1945 : le Jour J
À 02h00 du matin, le 19 février 1945, les forces d’invasion américaines se mettent en position. La flotte est imposante : environ 450 navires, dont 7 cuirassés, 12 porte-avions d’escorte, des croiseurs lourds et légers, et des dizaines de destroyers. 70 000 marines sont embarqués, avec des milliers de véhicules, d’armes et de tonnes de matériel. C’est la plus grande opération amphibie jamais conduite dans le Pacifique contre une seule île.
Le bombardement préliminaire reprend dès l’aube avec une intensité accrue. Les cuirassés Nevada, Idaho, Tennessee, Texas, New York et Arkansas se rapprochent à portée réduite et pilonnent systématiquement les zones d’atterrissage. Des obus de 360 mm s’abattent sur le mont Suribachi et sur les terrains d’aviation. En parallèle, des LCI (Landing Craft Infantry) transformés en bateaux-roquettes tirent des milliers de projectiles sur les plages. À 08h59, les premières vagues de péniches de débarquement s’élancent. À 09h02, les premiers marines touchent le sable noir de la plage 1.
Dans les premières minutes, la résistance japonaise est quasi inexistante. Les observateurs américains en concluent hâtivement que les bombardements ont fait leur œuvre. C’est exactement ce qu’a prévu Kuribayashi. Les marines peinent à avancer sur le sable volcanique meuble, qui cède sous les pieds et interdit la progression des véhicules à chenilles. Les péniches se suivent, la plage s’encombre. À 10h00, plusieurs milliers d’hommes et des centaines de véhicules sont amassés dans une zone de quelques centaines de mètres de profondeur.
Alors les Japonais ouvrent le feu. De partout à la fois. Des mitrailleuses invisibles, des mortiers de tous calibres, de l’artillerie dissimulée dans des cavernes. Le sable noir est balayé par des gerbes de feu. Les marines, incapables de progresser rapidement sur le terrain meuble, incapables de se réfugier dans des trous creusés à la hâte dans des cendres qui s’effondrent, sont cloués sous un feu meurtrier. Les pertes atteignent plusieurs centaines d’hommes dans la seule journée du 19 février : 566 tués, 1 755 blessés selon le bilan officiel du premier jour.
Pourtant, les marines avancent. La 28e Division, à l’extrême gauche du débarquement, progresse en direction de la base du mont Suribachi pour l’isoler du reste de l’île. Les 4e et 5e Divisions Marine, au centre et au nord, s’engagent vers les terrains d’aviation. À la nuit tombée, malgré des pertes considérables, les Américains ont réussi à établir une tête de pont d’environ neuf kilomètres de large et de quelques centaines de mètres de profondeur. L’île n’est pas encore coupée en deux, mais le gros des forces est à terre.
La prise du Suribachi
La 28e Division Marine, sous les ordres du colonel Harry Liversedge, a pour mission d’isoler puis de prendre le mont Suribachi. La tâche est redoutable : la montagne volcanique est un réseau de bunkers interconnectés, de grottes fortifiées et de positions de tir en hauteur. Chaque mètre de terrain conquis se paie en sang. Les quatre premiers jours de combat voient la division progresser lentement, méthodiquement, en utilisant lance-flammes, charges creuses et grenades pour réduire un à un les bunkers japonais.
Le 23 février, au matin, une patrouille de reconnaissance de la 3e Section, 3e Peloton, Compagnie E, 2e Bataillon, 28e Régiment Marine, parvient au sommet du Suribachi. À 10h20, un premier petit drapeau américain est hissé sur un tube d’irrigation récupéré. Mais l’image qui va traverser les décennies est celle qui est prise quelques heures plus tard, lorsqu’un drapeau plus grand est apporté au sommet pour remplacer le premier. À 12h05 environ, le photographe de l’Associated Press Joe Rosenthal immortalise six marines en train de planter ce second drapeau.
La photographie de Rosenthal devient instantanément l’une des images les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale et de toute l’histoire militaire américaine. Elle est publiée le lendemain dans la presse américaine et déclenche une vague d’émotion nationale. Elle sera à l’origine du monument aux Marines du Corps de Mémorial National à Washington. Mais le contexte réel de la scène est plus complexe : trois des six hommes identifiés sur la photo seront tués avant la fin de la bataille d’Iwo Jima, soulignant combien la guerre dans l’île est encore loin d’être terminée à ce moment.
Car la prise du Suribachi, spectaculaire symboliquement, n’est que le début du combat. Les trois quarts de l’île, au nord, restent à conquérir. Et c’est là que Kuribayashi a concentré ses défenses les plus solides.

La bataille du plateau nord
Le plateau nord d’Iwo Jima est un cauchemar géographique. Ravines, rochers déchiquetés, élévations qui offrent des positions de tir dominantes : chaque avancée américaine se fait sous des feux croisés venant de positions qu’il est souvent impossible de localiser. Les Marines baptisent ces zones de leur propre toponomastie : le Moulin à Viande (Meat Grinder), la Colline Amphithéâtre, la Colline 382 — la plus haute du plateau nord — et la Gorge de la Turquie. Ces zones vont faire l’objet de combats acharnés pendant plusieurs semaines.
La 4e Division Marine, sous les ordres du général Clifton Cates, attaque le secteur central et oriental du plateau. La 5e Division Marine, commandée par le général Keller Rockey, progresse vers l’ouest et le nord-ouest. La 3e Division Marine, tenue initialement en réserve, est engagée à partir du 21 février pour renforcer le centre du dispositif. Le général Harry Schmidt coordonne les trois divisions avec une méthode rigoureuse : progrès limités mais sécurisés, consolidation systématique des gains, refus de s’exposer à des contre-attaques.
Les Japonais défendent chaque position jusqu’au dernier homme. Kuribayashi a interdit les charges banzaï qui épuiseraient ses troupes sans résultats tactiques. Les combats sont au corps à corps dans des tunnels où les lance-flammes sont indispensables. Les Marines utilisent massivement les M4A3 Sherman équipés de lance-flammes (désignés M4A3R3, surnommés « Ronson » ou « Zippo ») pour réduire les bunkers et les entrées de tunnel. Le travail du génie de combat, bulldozers blindés, chargements explosifs et équipes de démolition, est aussi important que celui des fantassins.
Les pertes s’accumulent. Les bataillons sont saignés à blanc et doivent être reconstitués avec des remplaçants souvent peu aguerris. La logistique est sous pression permanente : les plages sont encore battues par le feu japonais, les conditions météorologiques rendent parfois le débarquement difficile, et les besoins en munitions, carburant, nourriture et matériel médical sont gigantesques. Des milliers de blessés sont évacués vers les navires-hôpitaux qui stationnent au large.
Kuribayashi lui-même se déplace dans ses tunnels, maintenant la cohésion de sa défense par radio et par estafettes. Il envoie des rapports détaillés à Tokyo, conscient que la bataille est perdue militairement mais déterminé à en faire payer le prix maximal aux Américains. Il espère ainsi décourager l’invasion de l’archipel japonais, qui représenterait selon lui — et les études américaines lui donnent raison — un carnage sans précédent.
Les chiffres de la bataille d’Iwo Jima sont éloquents. En 36 jours de combats officiels, du 19 février au 26 mars 1945, les Marines américains subissent 6 821 tués et 19 217 blessés, soit un total de 26 038 victimes. C’est la seule bataille du Pacifique où les pertes américaines dépassent en nombre celles des défenseurs japonais. Sur les 21 000 hommes de la garnison japonaise, environ 20 000 trouveront la mort. Les prisonniers japonais sont au nombre de 216, dont une partie sont des travailleurs coréens incorporés de force, signe de l’abnégation quasi totale des combattants nippons.
L’amiral Chester Nimitz, dans un commentaire devenu célèbre, rend hommage aux combattants des deux camps avec cette formule : « À Iwo Jima, la bravoure n’était pas exceptionnelle. » Il veut dire par là que chacun des hommes engagés dans cette bataille a fait preuve d’un courage extraordinaire. 27 Medals of Honor — la plus haute distinction militaire américaine — sont décernées pour des actions à Iwo Jima, soit plus que dans toute autre bataille de la Seconde Guerre mondiale.
Le corps médical et les brancardiers paient un tribut particulièrement lourd. Le pharmacien de deuxième classe John Bradley, l’un des six hommes identifiés sur la photo de Rosenthal, est brancardier de la Marine. Les soignants, qui ne sont pas armés mais opèrent sous le feu, font preuve d’un courage qui leur vaut une reconnaissance particulière dans la mémoire collective américaine.
La fin des combats et la mort de Kuribayashi
La résistance organisée japonaise prend officiellement fin le 26 mars 1945, lorsque les Marines déclarent l’île sécurisée. Mais des groupes isolés de soldats japonais continuent à se battre bien au-delà. Le dernier combattant connu d’Iwo Jima, le lieutenant Toshihiko Ohno, ne se rend qu’en janvier 1949, près de quatre ans après la fin officielle de la bataille.
La mort du général Kuribayashi fait l’objet d’incertitudes historiques. La date communément retenue est le 26 mars 1945, lors des derniers combats dans la péninsule nord de l’île. La version officielle japonaise indique qu’il a conduit personnellement la dernière attaque avec les survivants de sa garnison. Son corps ne fut jamais formellement identifié. Il est promu au grade symbolique de général d’armée à titre posthume par l’Empereur Hirohito. Sa correspondance avec sa femme et ses enfants, conservée et publiée après la guerre, révèle un homme profondément humain, conscient de la futilité de sa résistance finale mais incapable d’agir autrement que selon son code d’honneur.

La question de la justification stratégique de la bataille d’Iwo Jima a été débattue dès 1945 et continue de l’être par les historiens militaires. L’argument principal en sa faveur est celui des B-29 sauvés : environ 2 400 atterrissages d’urgence de bombardiers en difficulté sur Iwo Jima sont recensés entre la prise de l’île et la fin de la guerre, représentant potentiellement 20 000 aviateurs dont la vie aurait été perdue en mer. Cet argument, popularisé par les autorités américaines pour justifier le coût humain de la bataille, est aujourd’hui nuancé par les historiens, qui soulignent que le nombre de ces atterrissages comprend des escales régulières et pas seulement des urgences vitales.
D’autres aspects stratégiques sont moins contestables. Les terrains d’aviation d’Iwo Jima permettent effectivement d’y stationner des chasseurs d’escorte à longue portée, ce qui améliore significativement les chances des équipages de B-29 lors de leurs raids nocturnes au-dessus du Japon. L’île sert également de base avancée pour les opérations aériennes et navales qui précèdent l’invasion prévue de Kyushu (opération Olympic) et de Honshu (opération Coronet), finalement rendues caduques par la reddition japonaise en août 1945 à la suite des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.
Des historiens comme Richard Frank (dans Downfall, 1999) ou Max Hastings ont mis en perspective la bataille d’Iwo Jima dans le cadre plus large de la stratégie américaine de guerre totale contre le Japon. Le coût humain de la bataille dépasse largement ce que les planificateurs américains avaient anticipé — les estimations initiales tablaient sur 10 jours de combat — et conduit à une réévaluation dramatique du prix à payer pour une invasion de l’archipel japonais. Les projections pour l’opération Olympic seule estimaient entre 250 000 et 1 000 000 de victimes américaines, sans compter les millions de victimes japonaises civiles et militaires. Certains analystes voient ainsi dans la leçon d’Iwo Jima l’une des considérations qui ont pesé dans la décision d’utiliser la bombe atomique.
Iwo Jima — rebaptisée Iōtō depuis 2007 par les autorités japonaises — reste aujourd’hui sous administration japonaise. L’île, classée base militaire, est interdite d’accès aux civils mais fait l’objet de cérémonies commémoratives annuelles conjointes américano-japonaises, témoignage d’une réconciliation exemplaire entre deux anciens ennemis. Des associations de vétérans et les familles des combattants des deux côtés se retrouvent régulièrement sur ce sol volcanique où gisent encore des milliers de restes non identifiés.
La photo de Joe Rosenthal continue d’exercer une fascination particulière. Le monument Marine Corps War Memorial, inauguré en 1954 à Arlington en Virginie, reproduit fidèlement à une échelle monumentale le groupe des six hommes hissant le drapeau. Il est devenu l’un des symboles les plus reconnaissables de la puissance militaire et du sacrifice américain.
Le film de Clint Eastwood, avec le diptyque Flags of Our Fathers et Letters from Iwo Jima (2006), a renouvelé l’intérêt du grand public pour cette bataille en proposant les deux perspectives — américaine et japonaise — avec un souci d’équilibre historique remarquable. La série documentaire en plusieurs volets consacrée par HBO à la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, The Pacific (2010), produite par Steven Spielberg et Tom Hanks, a également consacré plusieurs épisodes au combat des Marines dans les îles, dont Iwo Jima.
Iwo Jima reste dans la mémoire militaire américaine l’incarnation d’une certaine idée du sacrifice consenti pour un objectif stratégique, avec toutes les questions morales et tactiques que cela soulève. Elle incarne aussi la capacité d’une armée démocratique à surmonter les pires conditions d’un combat asymétrique face à un défenseur déterminé, organisé et prêt à mourir jusqu’au dernier. En ce sens, la bataille de l’île volcanique continue d’alimenter la réflexion des stratèges et des historiens militaires bien au-delà de son enjeu immédiat.
19 février 1942 : le Japon attaque Port Darwin (Australie).





