Lorsque les armées japonaises et russes se font face au sud de Moukden — aujourd’hui Shenyang, capitale de la province du Liaoning en Chine — en ce début de février 1905, la guerre russo-japonaise dure depuis plus d’un an. Elle a déjà contredit presque toutes les prévisions initiales. La Russie impériale, puissance continentale de premier rang, dotée de l’une des plus grandes armées du monde, était supposée écraser en quelques semaines ce petit archipel insulaire qui avait eu l’audace de lui déclarer la guerre le 8 février 1904 en attaquant par surprise la flotte russe mouillée à Port-Arthur.
Mais les semaines ont tourné en mois, et les mois en une année d’humiliations successives. Port-Arthur est tombé le 2 janvier 1905, après un siège de sept mois d’une intensité que l’Europe n’avait plus connue depuis 1870. La bataille de Liaoyang, en août 1904, s’était soldée par un repli russe malgré des effectifs supérieurs. Celle de la rivière Sha-ho, en octobre, n’avait rien réglé non plus. L’armée russe de Mandchourie, commandée par le général Alexeï Kouropatkine — homme prudent jusqu’à la paralysie — se repliait méthodiquement vers le nord, attendant des renforts que le Transsibérien, encore incomplet, acheminait avec des lenteurs exaspérantes.
Moukden, grand nœud ferroviaire et ancienne capitale impériale mandchoue, constitue désormais la base logistique, le symbole politique et le point de fixation moral de la présence russe en Extrême-Orient. Sa perte serait bien plus qu’une défaite militaire.
Les deux armées face à face
À l’aube de la bataille, les forces en présence atteignent une échelle jusqu’alors inédite dans l’histoire des conflits modernes. Du côté russe, Kouropatkine dispose de trois armées regroupées — la Première sous le général Linevitch, la Deuxième sous Kaulbars et la Troisième sous Bilderling — pour un total d’environ 330 000 hommes déployés sur un front de quelque 90 kilomètres, avec 1 500 pièces d’artillerie. Les positions russes s’étendent en arc de cercle au sud et à l’est de Moukden, appuyées par un réseau de tranchées, de redoutes et de blockhaus construits au cours des semaines précédentes.
En face, le maréchal Oyama Iwao commande les forces impériales japonaises, organisées en cinq armées distinctes : la Première sous Kuroki Tamemoto, la Deuxième sous Oku Yasukata, la Troisième — célèbre pour avoir réduit Port-Arthur — sous Nogi Maresuke, la Quatrième sous Nozu Michitsura et la nouvelle Cinquième sous Kawamura Kageaki, fraîchement constituée et engagée sur le flanc est. Oyama aligne environ 270 000 hommes et quelque 1 000 pièces d’artillerie. Il est donc numériquement inférieur à son adversaire, mais il entend compenser ce désavantage par la manœuvre, la rapidité d’exécution et la qualité de son état-major, formé aux meilleures écoles européennes — principalement prussienne — et rompu désormais à un an de combats acharnés.
Le plan japonais, élaboré par le chef d’état-major Kodama Gentarō, est d’une conception classique mais ambitieuse : fixer les Russes au centre par des attaques frontales, contourner leurs deux ailes simultanément — la droite à l’ouest par l’armée de Nogi, la gauche à l’est par l’armée de Kawamura — et refermer un étau dont l’objectif ultime est l’encerclement complet et la destruction de l’armée russe avant qu’elle ne puisse s’échapper vers le nord.
Le déclenchement des opérations : la menace à l’est
La bataille débute le 19 février 1905, non par l’assaut central que les Russes anticipent, mais par l’offensive de la Cinquième armée japonaise de Kawamura sur l’aile gauche russe, dans les collines à l’est de Moukden. Ces hauteurs boisées, difficiles à défendre sur un front étendu, constituent le verrou oriental du dispositif de Kouropatkine. Si elles tombent, toute la ligne russe risque d’être tournée.
Les combats dans ce secteur sont d’une violence particulière. Les soldats japonais progressent de crête en crête dans un froid intense — les températures nocturnes descendent régulièrement en dessous de -20°C — contre des défenseurs russes qui se battent bien mais manquent de réserves mobiles pour colmater les brèches. Kouropatkine, fidèle à ses habitudes, hésite. Il transfère des unités d’un flanc à l’autre, affaiblissant son centre et son aile droite pour renforcer l’est, sans pour autant parvenir à stabiliser définitivement la situation.
C’est précisément cette hésitation qu’Oyama attendait.
Le 27 février, la Troisième armée de Nogi, qui s’était déplacée discrètement après la chute de Port-Arthur pour rejoindre le front de Mandchourie, lance son offensive sur l’aile droite russe, à l’ouest du chemin de fer du Transsibérien. Ce mouvement est le pivot de toute la manœuvre japonaise.
Nogi dispose d’un outil de combat exceptionnel — des troupes très aguerries, endurcies par des mois de siège, acquises à l’idée du sacrifice collectif — mais l’opération n’est pas une promenade. Les Russes défendent des positions préparées avec des mitrailleuses Maxim et une artillerie abondante. Les pertes japonaises sont sévères dans les premières heures. Pourtant, la pression est constante, irrésistible dans sa continuité. Les unités russes face à Nogi, en infériorité numérique progressive à mesure que Kouropatkine envoie des renforts à l’est, cèdent du terrain kilomètre par kilomètre.
En quelques jours, Nogi pénètre à plus de 50 kilomètres dans le flanc occidental russe. La ville de Moukden, et surtout la voie ferrée qui constitue la seule ligne de retraite et de ravitaillement de l’armée russe, commence à se retrouver menacée d’encerclement. Kouropatkine comprend enfin, trop tard, la nature réelle du danger.

La retraite russe
Le 1er mars 1905, Kouropatkine donne enfin l’ordre de retraite générale vers le nord, en direction de Tieling. C’est là que la situation, déjà grave, bascule vers le désastre. La retraite d’une armée de 330 000 hommes, avec son artillerie, ses convois de vivres et ses milliers de blessés, sur une seule voie de communication — la route et la voie ferrée longeant la rivière Hun — est une entreprise d’une complexité extrême même dans des conditions favorables. Dans les conditions réelles de mars 1905, avec des colonnes japonaises remontant depuis l’ouest pour couper la retraite, elle tourne à la débandade partielle.
La panique se propage de l’arrière vers l’avant. Des unités en bon ordre au contact de l’ennemi se retrouvent bloquées par des embouteillages monstrueux de chariots, de canons abandonnés et de soldats errant sans commandement. Les ponts sur la rivière Hun deviennent des goulots d’étranglement où les hommes s’entassent sous le feu de l’artillerie japonaise. Des généraux perdent le contact avec leurs subordonnés. Des régiments entiers s’égaillent dans la campagne mandchoue.
Et pourtant, l’armée russe ne se dissout pas. C’est l’une des caractéristiques les plus remarquables de Moukden : malgré l’ampleur de la défaite, malgré la désorganisation, la masse des combattants russes parvient à franchir le goulot et à se replier vers le nord. Nogi, pour sa part, ne peut refermer complètement sa tenaille. La branche occidentale de son encerclement arrive trop tard pour intercepter les principales colonnes russes. Les Japonais, eux aussi épuisés par trois semaines de combats incessants et à bout de ressources logistiques, ne peuvent poursuivre avec l’énergie nécessaire pour transformer la défaite en annihilation.
La bataille s’achève officiellement entre le 9 et le 10 mars, lorsque les arrière-gardes russes se désengagent des faubourgs nord de Moukden et que les premiers éléments japonais entrent dans la ville.

Le bilan humain
Les pertes sont considérables des deux côtés, témoignant de l’intensité d’un affrontement qui a préfiguré à bien des égards les massacres de la Grande Guerre.
Du côté russe, les chiffres officiels font état d’environ 89 000 hommes hors de combat — tués, blessés, prisonniers et disparus — auxquels il faut ajouter la perte de 28 à 30 000 prisonniers selon les sources japonaises, et l’abandon d’un matériel considérable : plusieurs centaines de canons, des millions de cartouches, des stocks de vivres et d’équipements qui alimenteront l’effort de guerre japonais pendant des semaines. Certaines estimations russes portent le total des pertes à plus de 90 000 hommes.
Du côté japonais, la victoire a été achetée à un prix lourd : environ 70 000 hommes hors de combat, un chiffre qui témoigne de la résistance réelle opposée par les Russes et qui pèse lourdement sur une nation dont les ressources humaines et financières sont proches de l’épuisement. L’armée japonaise, victorieuse, est saignée à blanc.
Au total, la bataille de Moukden a mobilisé près de 600 000 combattants sur un front de plus de 90 kilomètres pendant trois semaines, des chiffres sans précédent dans l’histoire des guerres du XIXe et du début du XXe siècle. À titre de comparaison, la bataille de Sedan en 1870 avait engagé environ 350 000 hommes ; Waterloo, cent ans plus tôt, moins de 200 000.
Les enseignements tactiques et stratégiques
Moukden est une bataille riche d’enseignements pour les observateurs militaires européens — et ils sont nombreux, accrédités auprès des deux armées — qui transmettront leurs rapports à leurs états-majors respectifs. Ces leçons, pour la plupart, ne seront que partiellement tirées.
La puissance défensive des armes à feu automatiques et de l’artillerie moderne est confirmée avec éclat. Le champ de bataille de Moukden a vu les mêmes phénomènes qui marqueront la Somme et Verdun 10 ans plus tard : des attaques d’infanterie décimées par les mitrailleuses, des positions réduites par des tirs d’artillerie des jours entiers, une guerre de tranchées embryonnaire mais reconnaissable. Les officiers européens qui observent ces combats voient l’avenir, mais beaucoup refusent d’en tirer les conséquences doctrinales.
La guerre de siège moderne, inaugurée à Port-Arthur, s’est transportée dans la bataille de campagne. La notion de front continu, avec ses tranchées successives, ses réseaux de fils barbelés — utilisés massivement par les deux camps — et ses zones de non-franchissement balayées par les mitrailleuses, préfigure directement le front occidental de 1914-1918. Le rôle des communications — le télégraphe, les liaisons téléphoniques entre les postes de commandement — s’avère décisif, tout comme les ruptures de ces mêmes communications dans les moments critiques.
Sur le plan opératif, la manœuvre d’encerclement tentée par Oyama illustre à la fois la persistance de la pensée clausewitzienne de la bataille décisive et les difficultés croissantes à réaliser cet idéal face à des armées de masse déployées sur des fronts étendus. Nogi arrive trop tard, trop loin. L’armée russe échappe à l’anéantissement parce que la géographie et les délais logistiques ne permettent pas à la manœuvre de se refermer assez vite. C’est une leçon que Schlieffen médite à Berlin au même moment, et que les armées de 1914 redécouvriront à leurs dépens.
Les conséquences politiques et la fin de la guerre
La chute de Moukden provoque en Russie une onde de choc politique qui s’ajoute à la Révolution de janvier 1905 — le « Dimanche rouge » du 22 janvier avait déjà ébranlé le régime — pour placer le tsar Nicolas II dans une position extrêmement précaire. Kouropatkine, dont la responsabilité dans la défaite est évidente mais pas exclusive, est relevé de son commandement le 16 mars et remplacé par Linevitch. Ce changement ne modifie pas fondamentalement la situation militaire.
Du côté japonais, la victoire de Moukden est immense dans son prestige symbolique mais ne peut dissimuler l’état de faiblesse réelle de l’armée impériale. Les finances japonaises sont épuisées, les hommes sont à bout, et aucune offensive d’envergure n’est plus possible à court terme. C’est dans cet équilibre d’épuisement mutuel que la bataille des détroits de Tsushima, en mai 1905 — destruction de la flotte russe de la Baltique — fournira l’occasion politique de la paix. Le traité de Portsmouth, signé en septembre 1905 sous la médiation du président américain Theodore Roosevelt, consacre la victoire japonaise et bouleverse les équilibres géopolitiques en Extrême-Orient comme en Europe.
Pour la Russie, Moukden est plus qu’une défaite militaire : c’est la démonstration publique et humiliante des faiblesses structurelles du régime tsariste — l’incompétence de certains commandants, la rigidité bureaucratique de l’appareil militaire, l’insuffisance des infrastructures de communication dans l’espace sibérien — qui alimenteront directement la révolution de 1905, puis, à travers une mémoire douloureuse et des réformes inachevées, les désastres de 1914-1917.
Pour le Japon, Moukden consacre l’émergence d’une nouvelle puissance militaire asiatique capable de vaincre une armée européenne dans une bataille terrestre de grande envergure. Le choc dans les chancelleries européennes est profond. Pour la première fois depuis des siècles, un pays non-occidental a battu militairement une grande puissance du Vieux Continent. Cette rupture symbolique résonne bien au-delà des frontières de la Mandchourie.
Moukden dans l’histoire militaire
La bataille de Moukden occupe une place singulière dans l’historiographie militaire. Trop souvent éclipsée par les catastrophes de la Grande Guerre qui la suivront neuf ans plus tard, elle mérite d’être pleinement reconnue comme un tournant. Elle est le laboratoire où se testent, pour la première fois à l’échelle industrielle, les méthodes de combat qui structureront la guerre de tranchées : le front continu, la puissance de feu dominante sur la manœuvre, l’usure systématique, la dépendance à la logistique de masse.
Elle est aussi le miroir d’une transition : entre la guerre du XIXe siècle, encore marquée par les batailles de mouvement napoléoniennes et les conceptions de Moltke l’Ancien, et la guerre totale du XXe siècle, où les nations entières s’engagent dans des affrontements qui les dépassent et les brisent. Les 600 000 hommes face à face dans les plaines de Mandchourie en février-mars 1905 ne le savent pas encore, mais ils sont en train d’inventer une forme de guerre dont l’Europe va bientôt payer le prix dans des proportions infiniment plus terribles.






