Quatre mois avant la Déclaration d’indépendance, une flotte de la toute nouvelle Marine continentale s’empare de Nassau, dans les Bahamas britanniques. L’opération, conçue pour résoudre une pénurie critique de poudre à canon menaçant la survie même de la révolution, constitue le premier assaut amphibie de l’histoire militaire américaine. Elle consacre également les débuts opérationnels des Continental Marines, ancêtres directs de l’United States Marine Corps.
Une révolution à court de poudre
Au printemps 1775, lorsque les premières escarmouches de Lexington et Concord transforment la contestation coloniale en conflit armé ouvert, l’armée continentale se retrouve confrontée à un problème fondamental : elle manque de poudre à canon. La situation est alarmante. Quand George Washington prend la tête des troupes continentales à l’été 1775, il exige que le Congrès lui fournisse au moins 400 barils de poudre. Il en reçoit moins de 40, soit à peine de quoi offrir une vingtaine de tirs par soldat.
Cette pénurie n’est pas le fruit du hasard. À la veille du conflit, Lord Dunmore, gouverneur royal de Virginie, avait ordonné le transfert des réserves de poudre de la colonie vers un lieu jugé plus sûr — Nassau, capitale de la colonie britannique des Bahamas, à quelque 1 600 kilomètres au sud-est de la côte américaine. D’autres stocks, issus de saisies effectuées sur des navires américains par la Royal Navy, y avaient également été acheminés. Nassau devenait ainsi un dépôt stratégique de munitions, théoriquement hors de portée des insurgés.
C’est dans ce contexte d’urgence logistique que le Second Congrès continental, réuni à Philadelphie, décide à l’automne 1775 de doter les colonies rebelles d’une force navale organisée. Le 13 octobre 1775, le Congrès autorise l’armement de deux frégates. Quelques semaines plus tard, un comité naval procède à l’achat et à la conversion de plusieurs navires marchands en bâtiments de guerre, tandis que Samuel Nicholas et Robert Mullan recrutent les premiers hommes du corps des Continental Marines, selon la tradition, dans une taverne philadelphienne nommée Tun Tavern.
Le 5 novembre 1775, le Congrès nomme Esek Hopkins au commandement en chef de la flotte continentale. Né en 1718 dans ce qui est aujourd’hui Scituate, dans le Rhode Island, Hopkins est alors âgé de 57 ans. Marin de métier et ancien corsaire durant la guerre de Sept Ans, il bénéficie de l’appui de son frère Stephen Hopkins, membre influent du comité naval du Congrès. Son expérience maritime est réelle, mais il n’a jamais commandé une flotte de guerre régulière.
L’escadre qui lui est confiée se compose de huit navires, tous issus de réquisitions de bâtiments marchands reconvertis. Le vaisseau amiral Alfred, armé de 24 canons, est épaulé par le Columbus (20 canons), l’Andrew Doria (14 canons), le Cabot (14 canons), la Providence (12 canons), ainsi que par les goélettes Fly et Hornet et le ketch Wasp. Outre leurs équipages respectifs, ces bâtiments embarquent quelque 200 Marines continentaux placés sous les ordres du capitaine Samuel Nicholas.
Les ordres officiels remis par le comité naval le 5 janvier 1776 prescrivent à Hopkins de rallier la baie de Chesapeake, d’y affronter les forces navales britanniques du gouverneur Dunmore, puis de longer la côte des Carolines. Cependant, des instructions complémentaires, vraisemblablement transmises lors de réunions confidentielles avec le comité, lui confèrent une latitude pour entreprendre toute action « la plus bénéfique à la cause américaine ». Hopkins interprète cette marge de manœuvre de façon délibérément large.
Le 4 janvier 1776, la flotte entame sa descente du fleuve Delaware, mais des glaces exceptionnellement épaisses la bloquent près de l’île de Reedy pendant près de six semaines. Ce n’est que le 17 février 1776 que l’escadre, rejointe par le Wasp et le Hornet venus de Baltimore, franchit enfin le cap Henlopen et prend la mer. Les instructions secrètes qu’Hopkins adresse à ses capitaines avant l’appareillage fixent un point de ralliement aux Bahamas, à proximité de Great Abaco Island.

La traversée et l’approche des Bahamas
La traversée vers les Bahamas ne se déroule pas sans incident. Au large des caps de Virginie, une violente tempête balaie la petite flotte et provoque une collision entre le Fly et le Hornet. Ce dernier, dont les mâts et les vergues ont souffert, fait demi-tour vers Philadelphie pour réparations. Le Fly, pour sa part, se retrouve temporairement séparé du reste de l’escadre, qu’il ne rejoindra qu’ultérieurement, aux Bahamas mêmes. Les cinq navires restants poursuivent leur route vers le sud.
Le 1er mars 1776, la flotte continentale atteint l’île de Great Abaco, à l’extrémité nord-est des Bahamas. Dès son arrivée dans ces eaux peu familières, Hopkins procède à une capture qui s’avérera précieuse pour la suite des opérations : deux sloops appartenant à des loyalistes locaux sont interceptés et intégrés à l’escadre. Leurs propriétaires, dont un certain Gideon Lowe de Green Turtle Cay, sont contraints de servir comme pilotes dans les eaux peu profondes et semées d’écueils de l’archipel.
Si Hopkins espérait maintenir l’effet de surprise, c’est raté. Un capitaine local nommé George Dorsett, ayant échappé à la capture, alerte aussitôt Montfort Browne, gouverneur des Bahamas, de la présence de la flotte américaine. Pourtant, Browne, qui avait déjà reçu des renseignements dès la fin février indiquant qu’une flotte s’assemblait au large du Delaware, ne prend aucune mesure défensive significative. Ses ressources sont d’ailleurs limitées : Nassau n’est défendue que par une garnison d’une centaine de miliciens, deux forts vieillissants et quelques canons en mauvais état.
Montfort Browne, gouverneur des Bahamas, disposait d’environ une centaine de miliciens pour défendre une île dont les deux forts principaux — Nassau et Montagu — étaient en mauvais état. Fort Nassau, pourvu de 46 canons, avait des murailles trop fragiles pour en supporter le recul au combat. Fort Montagu, construit en 1742, commandait l’entrée est du port avec 17 canons, mais ne disposait que d’une infime quantité de poudre.
Le 3 mars : débarquement et première tentative avortée
La nuit du 2 au 3 mars, Hopkins réunit ses capitaines en conseil de guerre à bord de l’Alfred, ancré dans les eaux de Hanover Sound, à environ 6 milles nautiques à l’est de Nassau. Le plan initial prévoit une entrée dans le port au petit matin, la force de débarquement embarquée sur les deux sloops capturés et la Providence, appuyée par le Wasp, devant s’emparer du port avant que l’alarme puisse être donnée.
La surprise est perdue dès les premières lueurs de l’aube. Lorsque les trois bâtiments portant la force de débarquement se profilent dans la lumière naissante du 3 mars, le gouverneur Browne, tiré de son sommeil, donne l’ordre de tirer quatre coups de canon depuis Fort Nassau pour alerter la milice insulaire. Deux des pièces se délogent de leurs affûts sous le choc du tir. L’effet de surprise étant définitivement compromis, Hopkins ordonne à ses bâtiments de reculer et de rejoindre le reste de la flotte dans Hanover Sound.
Un nouveau plan est rapidement élaboré. La force de débarquement, renforcée de 50 marins supplémentaires pour atteindre environ 250 hommes, est acheminée à bord des trois bâtiments vers un point situé au sud-est de Fort Montagu, à l’écart des regards et hors de portée des canons. Entre midi et 14 heures, les Marines et marins continentaux débarquent sans opposition sur la plage — premier assaut amphibie de ce qui deviendra le Corps des Marines des États-Unis.
La colonne progresse vers Fort Montagu, que Browne a entre-temps garni de 30 miliciens, pour la plupart mal armés. Alors que les Américains approchent du fort, un officier britannique, le lieutenant Burke, sort pour négocier. Il veut connaître les intentions de la force d’invasion. Samuel Nicholas lui répond sans détour : l’objectif est de s’emparer de la poudre et des armes, et les Américains sont prêts à attaquer la ville si nécessaire. Burke transmet l’information au gouverneur vers 16 heures.
Fort Montagu tire trois coups de semonce avant de se rendre, ses servants se dispersant pour rejoindre leurs foyers. Nicholas s’en empare sans résistance notable et y cantonne ses hommes pour la nuit, sans pousser vers la ville de Nassau où se trouve la quasi-totalité de la poudre. Cette décision — ne pas avancer dans la nuit — va se révéler lourde de conséquences.
La nuit du 3 au 4 mars : la poudre s’échappe
La passivité d’Hopkins cette nuit-là constitue l’erreur tactique majeure de l’opération. Informé des intentions américaines, le gouverneur Browne réunit un conseil de guerre en soirée. La décision est prise d’évacuer la poudre vers la Floride britannique. Hopkins avait omis de poster le moindre bâtiment pour surveiller les chenaux d’entrée du port de Nassau — l’ensemble de la flotte continentale reposait paisiblement à l’ancre dans Hanover Sound, à l’est de l’île.
À minuit, 162 des 200 barils de poudre entreposés à Fort Nassau sont chargés en urgence sur deux navires : le Mississippi Packet, un bâtiment rapide amarré dans le port, et le HMS St. John. À 2 heures du matin le 4 mars, les deux navires appareillent silencieusement de Nassau, cap sur Saint-Augustine en Floride, sans qu’un seul navire continental ne cherche à les intercepter. Les 38 barils restants, trop lourds ou oubliés dans la précipitation, demeurent sur place.
Hopkins distribue également un tract, rédigé en son nom, garantissant aux habitants de Nassau la sécurité de leurs personnes et de leurs biens en cas d’absence de résistance. Ce document circule dans la ville avant l’aube, apaisant les craintes de la population et préparant une entrée sans heurts.

Le 4 mars : Nassau tombe sans combat
Au matin du 4 mars 1776, la colonne de Nicholas se met en marche vers Nassau. Une délégation d’habitants intercepte les Américains sur la route pour leur remettre officiellement les clés de la ville. Les Marines entrent dans Nassau sans tirer un coup de feu. La découverte que la quasi-totalité de la poudre a disparu dans la nuit provoque la fureur des officiers continentaux. Le gouverneur Browne est arrêté, ainsi que le lieutenant-gouverneur et une douzaine de fonctionnaires coloniaux, qui seront emmenés comme prisonniers à bord de la flotte.
Les forces continentales occupent Nassau pendant deux semaines, procédant méthodiquement au chargement de tout ce qui peut l’être sur leurs navires. Le bilan matériel de l’opération est appréciable malgré la perte des barils de poudre : 38 barils de poudre à canon rescapés, 46 canons provenant de Fort Nassau, 15 mortiers et canons issus de Fort Montagu, des milliers de boulets, des affûts, et diverses fournitures de guerre. Trois anciens navires américains capturés par les Britanniques sont également libérés dans le port. Un troisième sloop est réquisitionné pour transporter le butin.
Le 17 mars 1776, Hopkins donne l’ordre de lever l’ancre. La flotte quitte Nassau cap au nord, en direction du chenal de Block Island, au large de Newport dans le Rhode Island. À bord, le gouverneur Browne et ses codétenus, les canons et les mortiers, les barils de poudre — un chargement qui, certes incomplet au regard des espoirs initiaux, représente néanmoins une contribution significative à l’effort de guerre continental.
Le voyage de retour apporte d’abord de bonnes nouvelles. Les 4 et 6 avril, l’escadre d’Hopkins capture deux navires britanniques, le HMS Hawk et le Bolton, ce dernier transportant des munitions et de la poudre à canon supplémentaires. Des prisonniers issus des équipages informent Hopkins qu’un important blocus naval britannique est établi au large de Newport. Il modifie sa route et met le cap sur New London, dans le Connecticut.
C’est dans la nuit du 5 au 6 avril, au large de Block Island, que se produit l’épisode qui ternira définitivement la réputation d’Hopkins. Le capitaine Tyringham Howe, commandant le HMS Glasgow, une frégate de 20 canons, repère la flotte américaine dans l’obscurité et la prend pour un convoi marchand. L’engagement qui s’ensuit tourne au désastre pour les Américains : malgré une infériorité numérique écrasante, le Glasgow parvient à s’échapper après avoir sévèrement endommagé le Cabot et infligé des avaries à l’Alfred, tuant ou blessant onze hommes à bord des bâtiments continentaux.
La flotte arrive à New London le 8 avril 1776. L’accueil initial est chaleureux : le président du Congrès, John Hancock, félicite Hopkins dans un courrier pour « l’esprit et la bravoure des hommes ». Mais les critiques ne tardent pas. La débâcle face au Glasgow choque. Des plaintes surgissent concernant le comportement de certains capitaines et la façon dont Hopkins a distribué le butin de Nassau. Des accusations de torture de prisonniers britanniques, formulées par deux officiers, Richard Marven et Samuel Shaw, aggravent le dossier.
Les suites politiques : Hopkins censuré et révoqué
Le Congrès continental reproche également à Hopkins d’avoir dévié de ses ordres explicites — patrouiller la côte de Virginie — sans autorisation. Des enquêtes s’ouvrent, des cours martiales sont convoquées. Le commandant de la Providence est relevé de son poste, confié à John Paul Jones, qui s’était distingué lors de l’affaire du Glasgow malgré un équipage réduit par la maladie.
Le 16 août 1776, le Congrès prononce un blâme officiel contre Hopkins. Le 26 mars 1777, il est suspendu de ses fonctions. Le 2 janvier 1778, la révocation définitive est prononcée. L’historien William Fowler Jr. le décrira, des années plus tard, comme « un homme ordinaire qui eut le malheur de vivre en des temps extraordinaires ». Hopkins se retira dans sa ferme de Providence, Rhode Island, où il mourut le 26 février 1802.
Le gouverneur Browne, pour sa part, fut échangé contre le général américain William Alexander, capturé lors de la bataille de Long Island. De retour aux Bahamas, il fit l’objet de vives critiques de Londres pour la faiblesse de sa résistance, bien que ses moyens militaires fussent objectivement dérisoires. Il entreprit de renforcer les défenses de l’île, conscient que Nassau restait une cible potentielle.
Jugée à l’aune de ses objectifs premiers, l’opération de Nassau est un succès partiel. La prise de 38 barils de poudre — sur les 200 escomptés — est loin de régler la pénurie continentale. En revanche, l’artillerie capturée — 46 canons et 15 mortiers — représente un apport concret aux arsenaux américains, et une partie de ces pièces sera effectivement utilisée dans les campagnes de George Washington.
Sur le plan stratégique, l’opération contraint Londres à rediriger des ressources navales et des approvisionnements vers les Bahamas pour renforcer une défense jugée trop vulnérable. Cette réallocation, si marginale soit-elle, représente autant de moyens soustraits aux opérations en Amérique du Nord continentale.
Mais c’est sur le plan institutionnel que le raid de Nassau laisse son empreinte la plus durable. L’assaut du 3 mars 1776 constitue le premier débarquement amphibie de ce qui allait devenir les États-Unis d’Amérique. Pour le Corps des Marines, il représente le baptême du feu opérationnel. Le capitaine Samuel Nicholas, qui conduisit la colonne à terre, est considéré comme le premier officier supérieur de la lignée qui mènera, un siècle et demi plus tard, aux assauts d’Iwo Jima et d’Inchon.
Nassau fut à nouveau menacée en janvier 1778, puis capturée par les forces espagnoles du gouverneur Bernardo de Gálvez en 1782, avant d’être reprise par des loyalistes l’année suivante. Le traité de Paris de 1783, qui mit fin à la guerre d’Indépendance, confirma la souveraineté britannique sur l’archipel.
L’héritage du raid de Nassau est inscrit dans le marbre institutionnel de la marine américaine. L’USS Nassau (LHA-4), navire d’assaut amphibie de la classe Tarawa, fut lancé en 1978 en mémoire de cette opération. La frégate USS Nicholas (FFG-47) commémore quant à elle le capitaine Samuel Nicholas. Ces dénominations illustrent la place que l’historiographie militaire américaine accorde à ce premier coup de force naval, imparfait dans son exécution mais fondateur dans sa signification.
Le bilan matériel du raid : 38 barils de poudre à canon (sur 200 visés), 46 canons récupérés à Fort Nassau, 15 mortiers à Fort Montagu, des milliers de boulets et diverses fournitures de guerre. Aucun mort américain n’est signalé lors des combats. Le gouverneur Montfort Browne et une douzaine de fonctionnaires sont capturés. La flotte quitte Nassau le 17 mars 1776.





