26 juillet 1340 : le siège et la bataille de Saint-Omer – Première bataille terrestre de la guerre de Cent Ans.

Le 26 juillet 1340, une armée coalisée anglo-flamande commandée par Robert III d’Artois se présente devant Saint-Omer, place forte de l’Artois tenue pour le roi de France. L’affrontement qui s’ensuit passe pour le premier engagement terrestre d’ampleur de la guerre de Cent Ans, un mois après la victoire navale anglaise de L’Écluse. Son déroulement confus, sans vainqueur incontestable sur le moment, aboutit pourtant à un échec stratégique pour les assaillants et à leur retraite.

une guerre naissante et un allié flamand incertain

Depuis 1337, Édouard III d’Angleterre conteste au roi Philippe VI de Valois la couronne de France, ou du moins l’usage que celui-ci fait de sa suzeraineté sur les fiefs continentaux du Plantagenêt. La première phase du conflit se joue non pas dans le Sud-Ouest aquitain, foyer traditionnel des tensions, mais dans le Nord, aux marges de la Flandre et de l’Empire, là où Édouard cherche des alliés parmi les principautés voisines du royaume de France.

La Flandre occupe une position particulière. Elle est un fief de la couronne de France, mais ses grandes villes drapantes — Gand, Bruges, Ypres — vivent du commerce de la laine anglaise et supportent mal la tutelle du comte Louis Ier de Nevers, resté fidèle à Philippe VI. Au tournant des années 1337-1338, une révolte urbaine porte au pouvoir un chef gantois, Jacob van Artevelde, qui écarte de fait le comte et rapproche la Flandre de l’Angleterre. Édouard III promet aux villes de l’argent et un approvisionnement régulier en laine ; en échange, il obtient une base d’opérations sur le continent et l’appui militaire des milices communales.

Cet appui se révèle vite plus théorique que réel. Van Artevelde ne contrôle pas entièrement des cités jalouses de leur autonomie, et il n’entend pas engager toutes les ressources flamandes dans une guerre dynastique qui n’est pas la sienne. Lorsque Édouard réclame la mobilisation de dizaines de milliers d’hommes – les chroniques avancent le chiffre, manifestement gonflé, de 150 000 –, il ne rassemble qu’une fraction de cet effectif. Les milices communales, formées de bourgeois, d’artisans et de gens de métier, sont nombreuses mais mal adaptées à la bataille rangée en rase campagne : leur force réside dans la défense de leurs murailles et dans la masse, non dans la manœuvre.

Le 24 juin 1340, la flotte anglaise écrase la flotte française à L’Écluse (Sluis), à l’embouchure de l’Escaut. La victoire donne à Édouard la maîtrise de la Manche et sécurise ses communications avec la Flandre, mais elle ne décide rien sur terre. Le roi d’Angleterre veut transformer cet avantage maritime en succès terrestre. Il projette une double offensive : d’un côté rassembler une armée pour marcher sur Tournai et l’assiéger ; de l’autre, lancer vers l’ouest une colonne chargée de porter la guerre en Artois et de s’emparer, si possible, d’une grande ville frontalière.

Robert III d’Artois, chef par défaut d’une expédition risquée

Le commandement de cette colonne est confié à Robert III d’Artois, personnage dont la trajectoire éclaire à elle seule les ressorts du conflit. Né en 1287, petit-fils de Robert II d’Artois, il revendique depuis des décennies le comté d’Artois, que la justice royale lui a refusé au profit de sa tante Mahaut par un arrêt de 1309. Beau-frère de Philippe VI – il a épousé Jeanne de Valois, sœur du roi –, longtemps proche du pouvoir, il tombe en disgrâce au début des années 1330 après une affaire de faux documents produits pour appuyer ses prétentions. Dépossédé de ses biens et banni du royaume en 1332, il s’exile, gagne successivement la Flandre, le Brabant, Avignon, puis l’Angleterre, où Édouard III l’accueille, le fait comte de Richmond et trouve en lui un conseiller acharné à pousser la guerre contre la France. Les historiens le décrivent comme un homme âgé, brouillon et sans réelle compétence militaire ; jugement que la campagne de 1340 va largement confirmer.

Le choix de Robert pour l’expédition d’Artois n’est pas fortuit. Édouard compte sur ses attaches régionales : le prétendant est supposé disposer, dans l’Artois d’où il est originaire, de partisans prêts à lui ouvrir les portes des villes. C’est sur ce pari que repose une partie du plan anglais. Il se révélera erroné.

Les effectifs anglo-flamands

Robert reçoit un contingent anglais réduit – de l’ordre d’un millier d’hommes, dont des archers équipés de l’arc long, arme qui fera la réputation des armées d’Édouard III – et une masse de miliciens flamande (entre 11 000 et 16 000 hommes). Le chroniqueur Jean Froissart indique que les Flamands provenaient des milices levées à Poperinghe, Messines, Ypres et dans la châtellenie de Bergues ; les récits mentionnent aussi des hommes de Bruges et de Mons. Ces contingents étaient hétérogènes, mal coordonnés entre eux, et d’une fidélité inégale à la cause.

Robert rassemble d’abord son armée à Cassel. Il éprouve des difficultés à entraîner certaines communes (celles de Furnes, de Bergues, d’autres villes de Flandre) vers Saint-Omer, et ne vainc leurs réticences qu’en leur promettant un succès assuré et, selon les récits, la capture du duc de Bourgogne en personne grâce à des intelligences qu’il prétend entretenir dans la place. Plusieurs communes acceptent de marcher, mais certaines déclarent qu’elles n’iront pas au-delà d’un fossé nommé le Neuf-Fossé, ligne d’eau qui marque la limite qu’elles se fixent. En attendant, ces troupes ravagent et incendient les campagnes traversées.

La garnison française et l’état de Saint-Omer

Du côté français, Philippe VI est renseigné sur les préparatifs adverses. Au mois de juillet, il dispose dans la région d’une armée que les sources évaluent autour de 25 000 hommes, pour l’essentiel répartis dans les places fortes, au premier rang desquelles Saint-Omer et Tournai. La destination de Robert n’a rien de secret : sa colonne progresse en dévastant tout sur un axe qui mène droit à Saint-Omer, ce qui permet aux Français d’anticiper.

Pour tenir la ville, Philippe VI y envoie d’abord un contingent d’environ un millier d’hommes commandé par Eudes IV, duc de Bourgogne, renforcé une semaine plus tard par une troupe d’importance comparable sous les ordres de Jean Ier, comte d’Armagnac. La garnison ainsi constituée se compte donc en quelques milliers d’hommes, chiffre bien inférieur à celui de l’armée assiégeante mais adossé aux fortifications de la ville. On prépare Saint-Omer au siège : une grande partie de la population civile est évacuée, plusieurs faubourgs sont démolis pour dégager les abords et priver l’ennemi d’abris, et les murailles sont mises en état de défense. Contrairement à ce qu’espère Robert d’Artois, il ne se trouve dans la ville aucun parti pro-flamand disposé à lui livrer les portes. Le plan initial, qui est de se présenter devant Saint-Omer et s’en faire ouvrir l’accès, est donc caduc avant même l’arrivée de la colonne.

La marche vers la ville et la contrainte du temps

Robert d’Artois poursuit néanmoins son avance. Après avoir renoncé, dans les semaines précédentes, à porter l’effort sur Tournai et avoir mené des opérations de pillage dans la région, il rase le 25 juillet la localité voisine d’Arques, puis s’approche de la lisière orientale de Saint-Omer en vue d’un assaut.

Une difficulté stratégique majeure pèse sur lui. Derrière sa colonne, la grande armée de Philippe VI progresse lentement dans sa direction. Les commandants anglais et flamands comprennent rapidement qu’un siège en règle est impossible : dans quelques jours, leur armée risque d’être prise en tenaille entre l’armée royale qui remonte et la garnison de Saint-Omer. Robert n’a pas le temps de réduire la place par la faim ou par les machines. Il lui faut soit renoncer, soit forcer une décision immédiate.

Contraint à la retraite mais désireux d’obtenir un résultat, il choisit de ranger ses forces devant la ville pour offrir la bataille à la garnison. C’est un pari : provoquer une sortie et écraser les défenseurs en rase campagne, où sa supériorité numérique jouerait à plein.

Le dispositif tactique du 26 juillet

Robert d’Artois déploie son armée face aux murailles. Il place au centre ses meilleurs éléments : les archers anglais et les contingents de Bruges et d’Ypres, réputés les plus solides. Sur son aile gauche, il dispose des hommes de Mons et d’Ypres. Sur son aile droite, d’autres troupes de Bruges. En arrière de cette ligne se tiennent une réserve composée de miliciens venus de l’ensemble de la Flandre et le campement de l’armée, avec les bagages.

Du côté français, l’intention des deux chefs est claire et prudente : Eudes de Bourgogne et Jean d’Armagnac savent que Philippe VI approche et sont résolus à attendre l’arrivée de l’armée royale avant de livrer bataille. La logique est solide : le temps joue pour eux, et une sortie prématurée expose la garnison, numériquement faible, à un combat en terrain découvert contre une masse supérieure. Ce plan raisonnable va voler en éclats par l’indiscipline de la chevalerie française.

Un épisode antérieur illustre déjà la nervosité des deux camps. Alors que les Flamands, à l’approche de la ville, allument des incendies dont la lueur signale leur avance, le duc de Bourgogne fait sonner les trompettes et sortir une partie de ses troupes en bon ordre pour offrir le combat ; mais les Flamands n’acceptent pas l’engagement, et les Français rentrent dans la place. Pour décider ses miliciens hésitants à avancer, Robert d’Artois recourt alors à un stratagème : il fait courir le bruit que les Brugeois sont déjà aux prises avec les Français et qu’il faut se porter en avant au plus vite. La manœuvre traduit la fragilité du moral et de la cohésion dans le camp assiégeant.

Bataille de Saint-Omer. Enluminure extraite du manuscrit Fleurs des chroniques (vers 1384).

Le déroulement du combat

La bataille s’engage à l’initiative non pas des chefs, mais d’un groupe de chevaliers français impatients d’en découdre. Au mépris des consignes de Bourgogne et d’Armagnac, un certain nombre d’entre eux chargent l’aile gauche de l’armée anglo-flamande. Ils sont d’abord repoussés par les barricades et les retranchements adverses. Mais, tandis qu’ils font retraite, l’infanterie d’Ypres commet l’erreur de les poursuivre en terrain ouvert, quittant la protection de ses positions. Voyant cette masse désordonnée quitter son dispositif, les chevaliers français font volte-face et chargent de nouveau. Une mêlée violente s’engage sur l’aile gauche flamande.

La sortie des 400 chevaliers

Depuis les murs de Saint-Omer, Eudes de Bourgogne et Jean d’Armagnac observent la scène. Ils repèrent une brèche dans le dispositif ennemi, ouverte par le désordre de l’aile gauche. Abandonnant le principe d’attente qu’ils avaient fixé, ils organisent une sortie avec environ quatre cents de leurs meilleurs chevaliers pour exploiter cette faille.

Jean d’Armagnac se porte contre le flanc gauche adverse, déjà ébranlé, et réalise rapidement une percée. Les Flamands de cette aile cèdent et se débandent. Emportés par leur élan, les chevaliers d’Armagnac pénètrent dans le campement anglo-flamand et s’y livrent à un massacre sur la réserve, totalement désorganisée et prise par surprise. Les récits évoquent des milliers d’hommes tués alors qu’ils tentent de fuir, et le pillage des bagages.

C’est ici que se joue le tournant de la journée, et l’occasion manquée. En s’enfonçant dans le camp et en se dispersant pour tuer et piller, les chevaliers d’Armagnac perdent la cohésion qui leur aurait permis de se rabattre ensuite, par l’arrière, sur l’aile droite de Robert d’Artois. Une telle manœuvre aurait pu prendre à revers l’ensemble du dispositif anglo-flamand et provoquer sa destruction. Faute de rester groupés et d’obéir à un commandement d’ensemble, ils transforment une percée décisive en un raid dévastateur mais sans lendemain tactique.

Le centre et l’aile droite tiennent

Pendant que la réserve flamande est taillée en pièces à l’arrière, le centre et l’aile droite de Robert d’Artois se comportent tout autrement. Ces troupes – les archers anglais et les contingents les plus aguerris de Bruges et d’Ypres – soutiennent avec discipline la charge des chevaliers d’Eudes de Bourgogne et accablent les Français de volées de flèches. Ignorant le carnage qui se déroule dans leur dos, ces unités anglo-flamandes exploitent leur supériorité numérique, submergent les cavaliers français et les repoussent vers la ville.

Le combat se déplace alors dans les rues du faubourg nord, qui, contrairement à d’autres, n’avait pas été démoli. Une mêlée furieuse s’y engage. La garnison mène une action d’arrière-garde énergique qui empêche les hommes de Robert d’Artois de pénétrer dans Saint-Omer même, et donne aux chevaliers rescapés d’Eudes de Bourgogne le temps de se replier derrière les portes.

La confusion du crépuscule

La situation, à la tombée du jour, est d’une rare confusion, et surtout aucun des deux camps n’a une vision d’ensemble de ce qui s’est passé. Ni dans la ville ni dans l’armée de Robert d’Artois on ne mesure que, à moins de deux kilomètres en arrière, les Français d’Armagnac sont restés maîtres du terrain autour du campement. À mesure que le crépuscule s’installe, les forces de Robert et celles de Jean d’Armagnac regagnent leurs positions respectives. Il s’ensuit une série d’escarmouches désordonnées dans l’obscurité, sans qu’aucun combat d’importance ne se déroule. La nuit fige un résultat que personne, sur le moment, n’est en mesure d’interpréter clairement.

Le bilan : un résultat ambigu, une défaite stratégique

C’est au matin du 27 juillet que Robert d’Artois prend la mesure du désastre subi par sa réserve. Le campement a été ravagé, une partie considérable de ses effectifs flamands a été anéantie. Sur le champ de bataille et autour du camp, il laisse près de 8 000 Flamands tués, en grande majorité des hommes de la réserve. Les pertes françaises, elles, sont réputées légères. Ces chiffres, comme la plupart de ceux qui concernent le Moyen Âge, proviennent de sources narratives sujettes à l’exagération et doivent être maniés avec prudence ; ils traduisent néanmoins une disproportion réelle des pertes.

Le résultat est ambigu sur le plan tactique. Sur une partie du champ de bataille, les Anglo-Flamands ont repoussé les Français jusque dans leurs faubourgs ; sur l’autre, les Français ont détruit la réserve adverse. Chaque camp peut invoquer un succès partiel, ce qui explique que Robert d’Artois ait pu, en rejoignant Édouard III, prétendre avoir remporté une victoire. Mais à l’échelle de la campagne, le verdict est net. Robert a échoué à s’emparer de Saint-Omer et à battre la garnison en rase campagne, il a perdu une part importante de son armée, et il ne peut demeurer sur place sans risquer d’être coupé de la Flandre par l’armée royale qui approche. Abandonnant tout ce qui n’est pas aisément transportable, il lève le camp et se replie pour rejoindre le gros des forces d’Édouard III. La plupart des historiens tiennent donc l’affaire de Saint-Omer pour un échec anglo-flamand et un succès défensif français, le premier depuis le désastre naval de L’Écluse.

Les conséquences

À long terme, la bataille de Saint-Omer change peu de chose. Les forces principales des deux souverains restent intactes, et la situation stratégique d’ensemble n’est pas modifiée. Le sort de la campagne de 1340 se jouera ailleurs, autour de Tournai.

À court terme, en revanche, l’affaire produit trois effets défavorables au camp anglais. D’abord, le moral des contingents flamands de l’armée d’Édouard s’effondre après ces pertes, ce qui nourrit des tensions internes : disputes sur la solde, défiance envers le commandement. Ensuite, le sud de la Flandre se retrouve dégarni de défenseurs, puisqu’une partie des hommes qui devaient l’assurer sont morts devant Saint-Omer ; les Français peuvent dès lors y mener des raids et perturber l’arrière de l’armée d’Édouard, avec des répercussions sur son ravitaillement. Enfin, les villes qui ont le plus souffert (Bruges et Ypres, ainsi que certains bourgeois de Gand) amorcent des ouvertures de paix en direction de Philippe VI et réduisent leur soutien en hommes et en vivres à l’Angleterre.

Ces revers n’entament pas immédiatement la détermination d’Édouard III. Peu après, il quitte ses positions autour de Gand pour aller mettre le siège devant Tournai. Ce siège, engagé à l’été 1340, tourne lui aussi à l’échec : la ville résiste, l’armée assiégeante s’épuise et manque d’argent, et les opérations se soldent en septembre par la trêve d’Esplechin, qui suspend les hostilités. La grande stratégie continentale d’Édouard, fondée sur un réseau d’alliances au nord de la France, se révèle coûteuse et décevante. Les années suivantes verront le centre de gravité du conflit se déplacer vers la Bretagne, puis vers la Normandie et l’Aquitaine, jusqu’aux campagnes décisives de 1346 (Crécy, Calais).

Le sort de Robert III d’Artois

Plusieurs récits de vulgarisation affirment que Robert III d’Artois aurait été mortellement blessé et serait mort à Saint-Omer. C’est une erreur. Le prétendant survit à la bataille de 1340 et continue de servir dans l’armée anglaise. Deux ans plus tard, engagé dans la guerre de Succession de Bretagne au profit du parti de Montfort, il est grièvement blessé sous les remparts de Vannes, à l’automne 1342. Ramené en Angleterre pour y être soigné, il meurt à Londres peu après (vers le 20 novembre 1342 selon les sources anglaises, les récits divergeant de quelques semaines sur la date exacte), emporté, dit-on, par la dysenterie autant que par sa blessure. Il est inhumé à Londres, d’abord chez les Dominicains (Blackfriars), puis dans l’ancienne cathédrale Saint-Paul. Sa figure a été popularisée bien plus tard par Maurice Druon, qui en fait l’un des personnages centraux de la série romanesque Les Rois maudits.

Bataille de Saint-Omer (1340) (France, Paris. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, Français 2609 f.315), Portail Biblissima. Permalien : https://portail.biblissima.fr/ark:/43093/ifdata4a85cc3d2c4a1bced31bd706b77dc2a97f722d71.

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