IN MEMORIAM – John KEEGAN, historien militaire britannique décédé le 2 août 2012.

Sir John Desmond Patrick Keegan est mort le 2 août 2012 à son domicile de Kilmington, dans le Wiltshire, à l’âge de 78 ans. Il laissait derrière lui une vingtaine d’ouvrages, une carrière universitaire de 26 ans à l’Académie royale militaire de Sandhurst, un quart de siècle de journalisme de défense, et un livre, The Face of Battle, publié en 1976, qui a modifié la manière dont on écrit l’histoire militaire en langue anglaise.

L’ironie de sa biographie a souvent été relevée, y compris par lui-même : l’homme qui a consacré sa vie à décrire l’expérience du combat n’a jamais porté l’uniforme. Une tuberculose osseuse contractée à l’âge de 13 ans l’a rendu inapte au service militaire et lui a laissé une claudication permanente. Il enseigna pourtant pendant plus d’un quart de siècle à des générations d’officiers britanniques, dont beaucoup allaient connaître le feu en Irlande du Nord, aux Malouines, dans le Golfe et dans les Balkans. 

John Keegan naît le 15 mai 1934 à Clapham, dans le sud de Londres. Son père, Francis Joseph Keegan, d’ascendance irlandaise, est inspecteur des écoles et vétéran de la Première Guerre mondiale ; sa mère, née Eileen Bridgman, élève une famille catholique de la petite classe moyenne londonienne. La foi catholique restera un élément constant de son identité, sans jamais devenir un thème explicite de son œuvre.

La guerre entre dans sa vie par la porte administrative avant d’y entrer par l’imaginaire. Lorsque le conflit éclate en 1939, le père de Keegan est chargé de l’encadrement des enfants évacués des villes vers la campagne pour échapper aux bombardements allemands. La famille quitte Londres pour le Somerset. Keegan passe donc la guerre dans l’Ouest anglais, à l’écart des raids, mais au milieu d’un pays entièrement militarisé.

C’est là que se forge, selon ses propres récits, une fascination durable. Le West Country devient à partir de 1943 une gigantesque base de départ pour les armées américaines et britanniques qui préparent le débarquement en Normandie. Keegan, adolescent, voit les colonnes de véhicules, les camps, les dépôts, l’appareil logistique d’une invasion en gestation. Il en tirera bien plus tard, dans Six Armies in Normandy (1982), des pages de mémoire personnelle qui ouvrent un livre par ailleurs classiquement narratif : le contraste entre l’abondance matérielle américaine et l’austérité britannique de l’époque l’avait durablement marqué. Cette impression d’enfance a probablement nourri l’atlantisme constant de ses positions ultérieures.

Il grandit ainsi dans une génération intermédiaire : trop jeune pour combattre en 1939-1945, trop âgé pour ignorer ce que la guerre avait représenté pour ses aînés. Son père appartenait à la cohorte des tranchées, dont il parlait peu ; l’oncle et les voisins revenaient d’une seconde guerre dont les récits saturaient la culture britannique d’après-guerre. Keegan appartenait à ceux qui écoutaient.

La maladie et l’exclusion

À 13 ans, en 1947, Keegan contracte une tuberculose osseuse. La maladie l’immobilise par intermittence pendant près d’une décennie marquée par des hospitalisations, des traitements orthopédiques et des interruptions de scolarité. Elle laisse des séquelles définitives : une démarche altérée, l’usage d’une canne, une mobilité réduite qui ira en se dégradant avec l’âge.

Sa scolarité est fragmentée : il étudie par périodes au King’s College de Taunton, dans le Somerset, puis pendant deux ans au Wimbledon College, établissement jésuite de Londres, ce qui lui permet finalement d’obtenir une place à Balliol College, Oxford, en 1953. Ensuite, une exclusion irréversible du métier des armes : déclaré inapte, il ne fera pas le service national obligatoire que connurent tous les hommes britanniques de sa génération.

Oxford, Washington, Sandhurst

À Balliol, Keegan lit l’histoire, avec une inclination marquée pour la théorie de la guerre. Il obtient sa maîtrise en 1957. La même année, une bourse de voyage lui permet de parcourir les champs de bataille de la guerre de Sécession aux États-Unis – première d’une longue série de visites de terrain qui deviendront un élément central de sa méthode, et qui trouveront leur aboutissement quarante ans plus tard dans Fields of Battle, puis dans son dernier livre, consacré précisément à la guerre civile américaine.

Diplômé, il ne trouve pas immédiatement de poste universitaire. Il entre comme analyste politique à l’ambassade des États-Unis à Londres, où il reste environ trois ans, jusqu’en 1960. Il y acquiert une familiarité avec l’appareil de sécurité américain et une conviction, jamais démentie, de la centralité de l’alliance anglo-américaine.

En 1960, il est recruté comme chargé de cours d’histoire militaire à l’Académie royale militaire de Sandhurst. Il y restera 26 ans.

Sandhurst : enseigner la guerre à ceux qui la feront

Sandhurst forme les officiers de l’armée britannique. Keegan y arrive à 26 ans, civil, boiteux, sans expérience du feu, chargé d’expliquer le combat à des cadets dont la carrière consistera à le pratiquer. Il y accède au rang de senior lecturer en histoire militaire et devient adjoint au responsable du département d’études de la guerre.

L’institution lui offre trois ressources décisives. La première est une bibliothèque : Keegan a plusieurs fois souligné la qualité exceptionnelle des collections de Sandhurst, notamment sur la Seconde Guerre mondiale. La deuxième est un auditoire critique : des jeunes hommes qui, revenant d’Irlande du Nord ou d’ailleurs, pouvaient confronter le récit du professeur à ce qu’ils avaient vu. La troisième est un réseau : pendant un quart de siècle, Keegan côtoie l’armée britannique de l’intérieur, connaît ses officiers généraux avant qu’ils le deviennent, comprend sa culture institutionnelle de l’intérieur. Ce capital de relations expliquera plus tard la qualité de ses sources comme journaliste de défense.

C’est aussi à Sandhurst qu’il formule le problème qui deviendra son œuvre. Enseignant à des futurs combattants, il se demande si ce qu’il leur raconte a le moindre rapport avec ce qui les attend. La réponse, ce sera The Face of Battle.

Ses premiers livres sont pourtant d’un tout autre ordre. Dans les années 1970, Keegan écrit une série de petits volumes illustrés pour la collection d’histoire militaire de l’éditeur américain Ballantine : Waffen SS: The Asphalt Soldiers (1970), Barbarossa: Invasion of Russia, 1941 (1971), Opening Moves: August 1914 (1971), Guderian (1973), Rundstedt (1974), Dien Bien Phu (1974). Ce sont des travaux de commande, brefs, destinés au grand public, sans prétention méthodologique. Ils lui apprennent à écrire vite, clairement, pour des lecteurs non spécialistes ; une compétence qui restera l’une de ses marques.

Il tient également, durant ces années et les suivantes, des positions académiques aux États-Unis : fellow à l’université de Princeton, puis Delmas Distinguished Professor of History à Vassar College. En 1986, il donne les Lees Knowles Lectures d’histoire militaire à l’université de Cambridge.

1976 : The Face of Battle

Le livre paraît à Londres en 1976. Son sous-titre annonce la structure : A Study of Agincourt, Waterloo and the Somme. Trois batailles, trois époques (la fin du Moyen Âge, l’ère napoléonienne, la guerre industrielle de masse), trois affrontements impliquant des soldats britanniques et situés dans un rayon géographique restreint, entre le Nord de la France et la Belgique. La contrainte est délibérée : en tenant constants le terrain et la nationalité, Keegan isole la variable qui l’intéresse, c’est-à-dire la transformation de l’expérience du combat.

Le premier tiers du livre n’est pas un récit mais une critique de la manière dont on raconte les batailles. Keegan y démonte ce qu’il appelle le battle piece, le morceau de bravoure narratif hérité d’une tradition allant de César aux historiens victoriens. Il en identifie les procédés : la vue en surplomb depuis le poste de commandement ; l’attribution des mouvements à des unités traitées comme des blocs homogènes, jamais à des hommes ; l’uniformisation des comportements et des émotions ; l’escamotage de la logistique, de la peur, de la blessure et du cadavre ; le glissement constant vers le vocabulaire de la volonté et de l’honneur. Il oppose Thucydide, chez qui les combattants restent des êtres humains dotés d’une volonté propre, aux Commentaires de César, où les soldats fonctionnent comme des automates. Sa thèse est que la rhétorique de l’histoire des batailles est si ancienne et si rigide qu’elle exerce une contrainte quasi dictatoriale sur l’esprit de l’historien militaire.

Le remède qu’il propose est mécanique et matériel avant d’être psychologique. Que fait une flèche lorsqu’elle atteint une armure de plates ? Combien de temps un homme peut-il combattre à l’arme blanche avant l’épuisement ? Que voit un fantassin dans la fumée de Waterloo ? Comment meurt-on d’un éclat d’obus sur la Somme ? Que devient un blessé ? Où sont les prisonniers, et pourquoi les tue-t-on ? Comment se compose un champ de bataille en unités minuscules, chacune livrant sa propre bataille selon ses propres règles ?

À Azincourt (25 octobre 1415), il examine la boue, la densité des formations, la portée réelle de l’arc long, l’efficacité contestée de la charge de cavalerie contre l’infanterie retranchée derrière des pieux, la physiologie du combat rapproché, le massacre des prisonniers français. À Waterloo (18 juin 1815), il montre un champ de bataille devenu trop vaste pour être perçu par ses participants : chaque homme ne vit qu’un fragment, une « bataille dans la bataille », rendue opaque par la fumée noire de la poudre et par la structure en carrés, colonnes et lignes. À la Somme (1er juillet 1916), il décrit la disparition de l’ennemi visible, la substitution de l’artillerie au corps à corps, l’anonymat du tir indirect, et l’effondrement des méthodes de commandement face à un espace que nul officier ne peut plus embrasser.

Le livre ne se contente pas de renverser la perspective du général vers le soldat, ce que d’autres avaient déjà tenté. Il ne se réduit pas non plus à une compilation de témoignages, méthode dont Keegan se méfiait, considérant que les souvenirs de combattants sont eux-mêmes façonnés par les conventions littéraires qu’il critiquait. Sa contribution est d’avoir proposé une méthode : reconstituer la bataille par ses conditions matérielles, en croisant l’archéologie, la balistique, la médecine, la topographie, la sociologie des petites unités et la psychologie de la contrainte.

Michael Howard, alors la référence de la discipline en Grande-Bretagne, le classe parmi la demi-douzaine de meilleurs livres sur la guerre publiés en anglais depuis 1945. Le romancier C. P. Snow y voit la plus forte évocation de l’expérience militaire de son temps. L’historien J. H. Plumb, dans la New York Times Book Review, souligne qu’on y apprend autant sur la nature de l’homme que sur celle de la bataille. Le livre entre dans les programmes des académies militaires américaines et britanniques et n’en est jamais sorti. 35 ans plus tard, au moment de sa mort, il restait pour beaucoup de commentateurs son meilleur ouvrage, en dépit des 20 autres qui l’avaient suivi.

Son influence dépasse le cercle de ses lecteurs directs. Toute une génération d’historiens – Richard Holmes, Antony Beevor, Max Hastings, et, dans un registre plus universitaire, les travaux consacrés au corps, au traumatisme et au meurtre en temps de guerre – a écrit dans le sillage ouvert par ce livre, au point que l’expression face of battle est devenue en anglais le nom d’une école.

Les années 1980 : commandement, mer, Normandie

Le succès de 1976 ouvre à Keegan une carrière d’auteur à part entière. Les années 1980 sont les plus productives.

Six Armies in Normandy (1982) reprend la campagne de 1944 par le biais de six contingents nationaux (américain, britannique, canadien, français, polonais, allemand) en associant à l’analyse militaire un fil autobiographique tiré de son enfance dans l’Ouest anglais.

Soldiers: A History of Men in Battle (1985-1986), écrit avec Richard Holmes, accompagne une série documentaire de la BBC. Le livre, plus panoramique, examine les fonctions militaires (infanterie, cavalerie, artillerie, commandement, discipline, survie) à travers les siècles.

The Mask of Command (1987) constitue le pendant de The Face of Battle : après l’expérience du combattant, celle du chef. Keegan y étudie quatre modèles de généralat en fonction de leur rapport physique au danger — Alexandre le Grand, qui combat en tête ; Wellington, qui commande depuis le champ de bataille ; Ulysses S. Grant, qui commande à distance, par le télégraphe et le chemin de fer ; Hitler, qui commande depuis un bunker sans jamais voir ce qu’il ordonne. La conclusion est pessimiste : la spécialisation croissante du commandement moderne a séparé la décision de son coût, et l’arme nucléaire pousse cette séparation à son terme logique.

The Price of Admiralty (1988, publié au Royaume-Uni sous le titre Battle at Sea) applique la même méthode à la guerre navale, à travers Trafalgar, le Jutland, Midway et la bataille de l’Atlantique. Keegan y suit la disparition progressive du contact visuel entre adversaires : du navire de ligne bord à bord au sous-marin invisible, en passant par le duel de cuirassés à l’horizon et l’affrontement de porte-avions qui ne se voient jamais.

Il publie également des ouvrages de référence et de vulgarisation : Who Was Who in World War II (1978), The Nature of War (1981, avec Joseph Darracott), Zones of Conflict: An Atlas of Future Wars (1986, avec Andrew Wheatcroft), The Illustrated Face of Battle (1988).

1986 : le passage au journalisme

En 1986, à 52 ans, Keegan quitte Sandhurst. Le directeur du Daily Telegraph, Max Hastings, lui-même historien militaire et ancien correspondant de guerre, lui propose le poste de correspondant de défense. Keegan avait déjà effectué pour le journal une mission ponctuelle en 1984, au cours de laquelle il avait vu pour la première fois de près les effets d’une guerre en cours.

Il expliquera sa décision : s’il ne partait pas alors, il resterait universitaire toute sa vie. Il devint correspondant de défense de 1986 à 1989, puis rédacteur en chef pour la défense (defence editor) à partir de 1989, fonction qu’il exerça jusqu’à sa mort. Le calendrier lui est plutôt favorable : La chute du mur de Berlin, la dissolution du pacte de Varsovie, la guerre du Golfe, l’éclatement de la Yougoslavie, le Rwanda, le Kosovo, le 11 Septembre, l’Afghanistan et l’Irak. Keegan couvre, commente et analyse une séquence de 25 ans où presque toutes les certitudes stratégiques héritées de la guerre froide sont remises en cause.

Sa couverture de la guerre du Golfe de 1990-1991 lui vaut d’être nommé officier de l’ordre de l’Empire britannique (OBE) le 29 juin 1991, dans la liste d’honneurs consacrée aux opérations du Golfe.

Son journalisme conserve la marque de l’historien : il explique la logistique, la profondeur opérationnelle, les contraintes de terrain et les cultures institutionnelles plutôt que les intentions politiques du jour. Il écrit aussi, à partir des années 1990 et 2000, pour des publications conservatrices américaines, notamment National Review Online.

The Second World War (1989) et A History of Warfare (1993)

The Second World War (1989) est une synthèse en un volume d’un conflit qui en occupe habituellement une bibliothèque. Keegan y adopte une organisation thématique autant que chronologique, en traitant séparément les grandes formes de la guerre (la guerre de blindés, la guerre aérienne, la guerre maritime, la guerre d’occupation et de résistance) et en insérant des chapitres consacrés à des problèmes précis, comme la production de guerre ou le renseignement. La même année, il dirige l’atlas de la Seconde Guerre mondiale publié par le Times, qu’il actualisera en 2006.

A History of Warfare, paru en 1993, est son livre le plus ambitieux et le plus discuté. Keegan y entreprend de raconter la guerre depuis la préhistoire jusqu’à la fin de la guerre froide, à travers des matériaux (la pierre, la chair, le fer, le feu) et des thèmes transversaux : le cheval, la fortification, la logistique, la limitation rituelle de la violence chez les peuples sans État.

Sa thèse centrale est que la guerre est un fait culturel avant d’être un instrument politique. Elle précède l’État, lui survit, obéit à des logiques d’honneur, de rituel et d’identité qui ne se réduisent pas au calcul stratégique. De là découle une attaque frontale, dès l’introduction, contre la formule la plus connue de Carl von Clausewitz, à savoir la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens. Keegan y voit une doctrine datée, produit d’un moment historique précis, l’Europe des États-nations post-napoléoniens, et une doctrine dangereuse, dans la mesure où elle légitime la guerre comme outil rationnel de gouvernement. Contre elle, il oppose les sociétés où la guerre est limitée par la coutume, et il souligne que le XXe siècle, en poussant la logique clausewitzienne jusqu’à la guerre totale puis à l’arme nucléaire, en a démontré l’impasse.

Le livre est largement salué. Il reçoit le prix Duff Cooper en 1993. Mais il déclenche aussi la controverse la plus vive de la carrière de Keegan.

La querelle Clausewitz

Michael Howard, co-traducteur anglais de De la guerre et principal introducteur de Clausewitz dans le monde anglophone, prend ses distances dans le New York Times Book Review de novembre 1993, tout en reconnaissant l’ampleur de l’entreprise. Peter Paret, autre traducteur et biographe de Clausewitz, conteste la lecture qu’en propose Keegan.

L’attaque la plus systématique vient de Christopher Bassford, dans un article de War in History de novembre 1994 au titre explicite : John Keegan and the Grand Tradition of Trashing Clausewitz. Bassford estime Keegan profondément dans l’erreur et soutient que rien dans son œuvre, malgré des attaques répétées contre Clausewitz et les « clausewitziens », ne témoigne d’une lecture effective des textes de Clausewitz lui-même. L’argument de fond des critiques est que Keegan combat une version simplifiée et scolaire de la formule – la guerre comme outil rationnel – alors que De la guerre traite précisément de la friction, du hasard, de la passion et de l’irrationalité, et que la « trinité » clausewitzienne intègre la dimension populaire et émotionnelle que Keegan lui reproche d’ignorer. L’officier américain Richard M. Swain formule des objections voisines.

Le politologue Richard Betts, dans un article de 2000 consacré à la question de savoir si la stratégie est une illusion, va plus loin en jugeant que Keegan comprend mal la dimension politique de la guerre, et le qualifie de naïf en matière politique.

Keegan n’a jamais désarmé sur ce point, et la controverse est restée une ligne de fracture entre l’histoire militaire narrative et culturelle qu’il représentait, et les études stratégiques d’inspiration théorique. Elle a aussi eu un effet paradoxal : en attaquant Clausewitz, Keegan a relancé sa lecture. Plusieurs des meilleures introductions anglophones à De la guerre ont été écrites en réponse à A History of Warfare.

Les années 1990 : historiographie, terrain, radio

The Battle for History: Re-fighting World War Two (1995) est un livre court et d’un genre différent : un essai d’historiographie destiné au lecteur cultivé, qui recense et évalue la production historique sur la Seconde Guerre mondiale – les controverses sur les origines du conflit, sur le bombardement stratégique, sur la Résistance, sur le renseignement, sur la Shoah – et signale les meilleurs travaux disponibles.

Warpaths: Travels of a Military Historian in North America (1995, publié aux États-Unis en 1996 sous le titre Fields of Battle: The Wars for North America) mêle récit de voyage et histoire. Keegan y parcourt le continent nord-américain en lisant sa géographie militaire : la guerre de Sept Ans, la guerre d’Indépendance, la guerre de 1812, la guerre de Sécession, les guerres indiennes. Le livre illustre sa conviction que le terrain, arpenté à pied, reste une source irremplaçable.

Les Reith Lectures de 1998, diffusées par la BBC sous le titre War in Our World et publiées sous celui de War and Our World, marquent sa consécration comme intellectuel public. 5 conférences courtes, structurées autour de 5 questions : l’impact de la guerre sur le XXe siècle et les formes qu’elle y a prises ; l’origine de la guerre dans la nature humaine et dans l’histoire ; son appropriation par l’État comme instrument politique ; son expérience par les individus et les groupes ; et enfin la possibilité de son abolition. Keegan y rappelle des ordres de grandeur (10 millions de morts pour la Première Guerre mondiale, 50 pour la Seconde, plusieurs millions encore pour les conflits postérieurs à 1945) et y avance, entre autres, que la réduction du risque de guerre passe par la consolidation économique et identitaire des États fragiles, l’aide au développement constituant à ses yeux une arme contre le conflit.

The First World War (1998) est, avec The Face of Battle, son livre le plus vendu. Synthèse en un volume, il combine le récit opérationnel et l’attention à l’expérience du combattant, et s’ouvre sur un constat qui a fait débat : la guerre de 1914-1918 fut, selon Keegan, un conflit tragique et inutile, dont il juge les causes disproportionnées aux conséquences. Le livre a été traduit dans de nombreuses langues et suivi en 2001 d’une version illustrée.

Il édite également durant cette période Churchill’s Generals (1991) et l’anthologie The Book of War (1999).

Les dernières années

Winston Churchill (2002) est une biographie brève, écrite pour une collection de vies courtes, dans laquelle Keegan concentre son attention sur le dirigeant de guerre plus que sur l’homme politique.

Intelligence in War: Knowledge of the Enemy from Napoleon to Al-Qaeda (2003) examine, à travers une série d’études de cas (Nelson en Méditerranée, la campagne de la vallée de la Shenandoah, le Jutland, la Crète, Midway, la bataille de l’Atlantique, les V-1 et V-2), la valeur réelle du renseignement dans la conduite de la guerre. La conclusion est délibérément à contre-courant : le renseignement, même excellent, décide rarement de l’issue d’un conflit ; la force, la logistique et la volonté restent déterminantes. Le livre a été lu, au moment de sa parution, à la lumière du débat sur les armes de destruction massive irakiennes.

The Iraq War (2004) est une histoire à chaud de l’invasion de 2003 et de ses suites immédiates, écrite depuis une position que Keegan n’a jamais cachée : il soutenait l’intervention.

The American Civil War: A Military History (2009) sera son dernier livre, un retour, cinquante-deux ans après sa bourse de voyage d’étudiant, sur les champs de bataille qu’il avait alors parcourus. L’accueil a été plus réservé qu’à l’accoutumée, plusieurs spécialistes américains relevant des erreurs de détail et une approche datée par rapport à l’historiographie récente de la guerre de Sécession.

Il continue jusqu’à la fin d’écrire pour le Daily Telegraph, alors même que sa mobilité, dégradée par les séquelles anciennes de la tuberculose, était devenue très réduite.

Avec John Keegan, l’histoire militaire anglophone d’avant 1976 et celle d’après ne se ressemblent pas. La discipline, longtemps confinée aux écoles de guerre et considérée avec une certaine condescendance par l’université, s’est ouverte à l’histoire sociale, à l’histoire du corps, à l’anthropologie et à l’histoire culturelle. Keegan n’a pas été seul à provoquer ce déplacement ; les travaux de Michael Howard sur la guerre et la société, ceux de Richard Holmes sur la psychologie du combat, ceux, plus tard, d’une génération formée dans les universités, y ont contribué. L’ouvrage The Face of Battle en reste le texte fondateur et le plus lu.

THEATRUM BELLI

Il y aura toujours un "théâtre de guerre" : militaire, économique, techno-industriel, informationnel, culturel...

L’actualité nous rappelle chaque jour que les questions de défense ne sont plus réservées aux spécialistes. Elles nous concernent tous.

Je m’engage ! Je m’abonne !

Estafette

Je reçois régulièrement la lettre d'information exclusive

+ consultation de 3 articles chaque mois.

Recevoir l'Estafette
Réservé aux 300 premiers abonnés

Pionnier

29 €/an

Puis 39 €/an à partir du 301ᵉ abonné

270 places restantes sur 300

Accès illimité aux articles (+10 000 notes) et à la bibliothèque numérique (+900 documents téléchargeables).

Offert : un document PDF exclusif, pour tout abonnement.

Devenir Pionnier

Le tarif de 29 € (soit moins de 2,50 €/mois) est réservé aux 300 premiers abonnés. Dès le 301ᵉ abonné, l’abonnement passe à 39 €/an (3,25 €/mois).

Une grande bibliothèque pour le prix d’un seul livre !

ARTICLES CONNEXES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Abonnez-vous à notre lettre d'information hebdomadaire

Dans le cadre de notre opération de promotion estivale, ce numéro de Marine & Océans est exceptionnellement accessible gratuitement et en intégralité.
 
Marine & Océans remercie chaleureusement ses fidèles abonnés pour leur compréhension et leur confiance renouvelée.
 
À tous ceux qui nous découvrent aujourd’hui et souhaitent mieux comprendre les grands enjeux maritimes :
 
 
Rejoignez la communauté Marine & Océans et accompagnez-nous tout au long de l’année.

Dernières notes

COMMENTAIRES RÉCENTS

ARCHIVES TB