Dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 août 1968, les forces armées de l’Union soviétique et de quatre de ses alliés du pacte de Varsovie (la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne et, de façon marginale, la République démocratique allemande) franchissent les frontières de la République socialiste tchécoslovaque. L’opération, préparée sous le nom de code « Danube », mobilise sur sa première nuit une vingtaine de divisions et de l’ordre de 200 000 à 250 000 hommes ; les effectifs engagés dans l’occupation atteignent, au cours des semaines suivantes, un total généralement estimé entre 400 000 et 500 000 militaires. Il s’agit du plus important déploiement militaire en Europe depuis 1945.
La Tchécoslovaquie d’avant-guerre était l’une des démocraties parlementaires les plus solides d’Europe centrale et l’un des dix pays les plus industrialisés du monde. Le coup de Prague de février 1948 y installe un régime de parti unique aligné sur Moscou. Les années 1950 y prennent une forme particulièrement dure : le procès de Rudolf Slánský et de ses coaccusés en 1952, la réforme monétaire confiscatoire de 1953, un appareil de sécurité omniprésent, un système de camps de travail.
La déstalinisation, ailleurs entamée après 1956, y est tardive et partielle. Antonín Novotný, premier secrétaire depuis 1953 et président de la République depuis 1957, y résiste longtemps. Les réhabilitations n’interviennent qu’au début des années 1960, à contrecœur.
Le facteur déclenchant de la crise interne est économique. Le modèle de planification centralisée, calqué sur l’URSS et orienté vers l’industrie lourde, atteint ses limites dans un pays dont l’avantage comparatif reposait sur les industries de transformation, la mécanique de précision et l’exportation. La croissance stagne ; en 1963, le revenu national recule pour la première fois. La production par habitant, supérieure à celle de l’Allemagne de l’Ouest en 1948, n’en représente plus que les deux tiers environ vingt ans plus tard, avec un écart de qualité qui se creuse.
Les travaux de l’économiste Ota Šik débouchent en 1965 sur un projet de « nouveau système de gestion » : décentralisation des décisions, autonomie des entreprises, rôle accru des indicateurs de marché. Le projet est adopté sur le papier, freiné dans son application. Il crée cependant un précédent : l’idée qu’une réforme peut être discutée publiquement.
Deux autres foyers de contestation alimentent la crise. Le premier est slovaque : la Constitution de 1960 a réduit les compétences des organes de Bratislava, et le centralisme praguois est de plus en plus mal supporté. Le second est culturel. Le IVe congrès de l’Union des écrivains, en juin 1967, tourne à la confrontation ouverte avec le pouvoir sur la censure ; plusieurs écrivains sont sanctionnés. Une manifestation étudiante à la cité universitaire de Strahov, en octobre 1967, protestant à l’origine contre des coupures d’électricité, est dispersée à coups de matraque et prend une tournure politique.
À l’automne 1967, Novotný n’a plus de majorité stable au comité central. Une visite de Leonid Brejnev à Prague en décembre ne lui apporte pas le soutien qu’il espérait : le dirigeant soviétique, selon la formule qu’on lui prête, considère l’affaire comme une question interne au parti tchécoslovaque.
Le Printemps de Prague
Le 5 janvier 1968, le comité central élit Alexander Dubček premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque. Slovaque, âgé de 46 ans, formé en partie en URSS où il a passé une partie de son enfance et suivi l’école supérieure du parti à Moscou, il apparaît alors comme un appareil-tchik prudent, plus consensuel que réformateur. Novotný conserve dans un premier temps la présidence de la République ; il en est écarté le 22 mars et remplacé le 30 mars par le général Ludvík Svoboda, héros de la guerre et figure consensuelle.
Le 5 avril 1968, le comité central adopte le Programme d’action, publié cinq jours plus tard. Le texte reste dans le cadre du système : il réaffirme le rôle dirigeant du Parti communiste et l’appartenance de la Tchécoslovaquie au camp socialiste et au pacte de Varsovie. Mais il annonce la liberté d’expression, de réunion, d’association et de circulation, la fin des interférences du parti dans l’administration et la justice, la réhabilitation des victimes des procès politiques, une réforme économique, une fédéralisation tchéco-slovaque, et une revalorisation du rôle du Parlement et des partis satellites du Front national.
C’est de cette période que date la formule qui résume l’expérience : le « socialisme à visage humain ».
Dans les faits, la censure préalable a cessé de fonctionner dès le mois de mars. Elle est formellement abolie par une loi du 26 juin 1968. La presse, la radio et la télévision publient sur les procès des années 1950, sur les conditions de la mort de Jan Masaryk en 1948, sur la situation économique réelle. Des organisations dissoutes en 1948 se reconstituent : le mouvement scout Junák, l’association de gymnastique Sokol. Se créent le K-231, club des anciens détenus politiques condamnés au titre de la loi 231 sur la protection de la république, et le KAN, Club des engagés non-partisans.
Le 27 juin 1968 paraît dans plusieurs journaux le manifeste des « Deux mille mots », rédigé par l’écrivain Ludvík Vaculík et signé par des dizaines de personnalités. Le texte appelle les citoyens à soutenir activement les réformes et, si nécessaire, à faire pression sur les responsables locaux qui les freinent. La direction du parti le désavoue publiquement, jugeant qu’il l’expose. Il sera abondamment cité par Moscou comme preuve d’un basculement « contre-révolutionnaire ».
Un congrès extraordinaire du parti, le XIVe, est convoqué pour le 9 septembre 1968. Les élections de délégués, largement favorables aux réformateurs, laissent prévoir l’éviction des conservateurs du comité central. Cette échéance pèse lourdement sur le calendrier de la crise.
La pression du camp socialiste
Les inquiétudes soviétiques sont documentées dès janvier 1968 et deviennent publiques au printemps. La séquence des rencontres est dense.
- 23 mars, Dresde. Premier sommet consacré à la Tchécoslovaquie, réunissant l’URSS, la Pologne, la RDA, la Hongrie et la Bulgarie, en présence de la délégation tchécoslovaque. Dubček y est mis en garde. Les dirigeants les plus hostiles aux réformes sont Walter Ulbricht et Władysław Gomułka, qui redoutent une contagion chez eux.
- 4-5 mai, Moscou. Rencontre bilatérale tendue. Une semaine plus tard, les quatre autres pays se réunissent sans les Tchécoslovaques.
- 8 avril. Le maréchal Andreï Gretchko, ministre soviétique de la Défense, fait engager les travaux préparatoires d’une opération militaire contre la Tchécoslovaquie. Ce n’est pas une décision d’intervenir, mais la constitution d’une option militaire, qui sera affinée tout l’été.
- 20-30 juin, manœuvres « Šumava ». Un exercice de commandement et de transmissions du pacte de Varsovie se déroule sur le territoire tchécoslovaque, avec des unités soviétiques, polonaises, hongroises et est-allemandes. Environ 30 000 hommes sont engagés dans la région forestière du sud-ouest de la Bohême. Le retrait des unités soviétiques après l’exercice traîne plusieurs semaines et devient un sujet de friction. L’exercice a permis de reconnaître les axes, les nœuds de communication et les dépôts.
- 14-15 juillet, Varsovie. Les cinq pays adressent à Prague une lettre commune — la « lettre de Varsovie » — affirmant que la défense du socialisme en Tchécoslovaquie n’est pas seulement l’affaire des Tchécoslovaques. La direction tchécoslovaque, qui a refusé de se rendre à cette réunion, répond par une lettre rejetant l’ingérence.
- 29 juillet – 1er août, Čierna nad Tisou. Négociations bilatérales de quatre jours dans une petite ville frontalière de Slovaquie orientale. L’ensemble du bureau politique soviétique fait le déplacement, y compris Brejnev, alors souffrant. Aucun communiqué substantiel n’en sort.
- 3 août, Bratislava. Sommet des six partis. La déclaration finale, générale, réaffirme la solidarité socialiste et le devoir commun de défendre les acquis du socialisme. À l’Ouest comme à Prague, elle est largement interprétée comme un compromis et une désescalade.
À cette date, une partie de l’opinion tchécoslovaque estime la crise passée. Les préparatifs militaires, eux, sont achevés.
Les manœuvres de couverture
Trois exercices se superposent à l’été et servent de couverture à la concentration des forces : « Šumava » en juin ; « Niemen », exercice des services arrière conduit du 23 juillet au 10 août, qui permet le rappel de réservistes, la réquisition de véhicules civils et la mobilisation de moyens logistiques depuis la Baltique jusqu’à l’Ukraine ; et un exercice de défense aérienne du 11 au 20 août. Le deuxième est le plus significatif sur le plan militaire : il fournit les capacités de transport nécessaires à une opération de grande ampleur.
À Čierna nad Tisou puis à Bratislava, plusieurs dirigeants tchécoslovaques opposés aux réformes transmettent aux Soviétiques des demandes écrites d’intervention. Le document le plus connu, remis en marge du sommet de Bratislava, est signé de cinq membres ou candidats-membres de la direction du parti : Vasiľ Biľak, Alois Indra, Drahomír Kolder, Oldřich Švestka et Antonín Kapek. Le texte dénonce une vague de nationalisme et une psychose antisoviétique entretenues par des médias hors de contrôle, et sollicite un soutien par tous les moyens disponibles face à ce qu’il présente comme un danger imminent de contre-révolution.
Ce document reste secret pendant plus de 20 ans. Une copie est remise au président tchécoslovaque Václav Havel par les autorités soviétiques au début des années 1990 ; sa teneur est rendue publique en 1992. Vasiľ Biľak fera l’objet de poursuites en Slovaquie pour haute trahison ; la procédure sera abandonnée en 2011 faute d’éléments suffisants. Il meurt en 2014 sans avoir été jugé.
Le bureau politique du PCUS arrête la décision d’intervenir le 17 août 1968. Elle est communiquée aux dirigeants des quatre autres pays lors d’une réunion tenue à Moscou le lendemain, 18 août. Le renseignement occidental détecte, à partir de cette date, un silence radio inhabituel dans les communications militaires soviétiques en Europe centrale ; signe classique d’une opération imminente.
Le 20 août, dans la journée, le présidium du Parti communiste tchécoslovaque siège à Prague. L’ordre du jour porte sur la préparation du congrès de septembre et sur un rapport concernant la situation dans le parti. Aucun de ses membres réformateurs n’anticipe ce qui va suivre dans les heures qui viennent.
L’opération Danube
Le commandement d’ensemble est confié au général d’armée Ivan Pavlovski, commandant en chef des forces terrestres soviétiques, sous l’autorité du ministre de la Défense Gretchko ; le commandement unifié du pacte de Varsovie est exercé par le maréchal Ivan Iakoubovski.
Le dispositif s’articule autour de trois fronts (Central, des Carpates et Sud) pénétrant depuis la RDA, la Pologne, l’Ukraine soviétique et la Hongrie. Les unités engagées comprennent notamment des armées blindées et interarmes du groupe des forces soviétiques en Allemagne, des divisions aéroportées, la 2e armée polonaise commandée par le général Florian Siwicki (de l’ordre de 25 000 à 30 000 hommes), une division hongroise, et deux régiments bulgares représentant environ 2 000 hommes.
Les véhicules engagés reçoivent une bande blanche peinte sur la caisse et la tourelle, destinée à les distinguer des matériels tchécoslovaques identiques. Les positions laissées vacantes en RDA, en Pologne et en Hongrie sont comblées par une dizaine de divisions soviétiques supplémentaires, de manière à ne pas dégarnir le front face à l’OTAN.
La participation est-allemande est le point le plus discuté. Deux divisions de la Nationale Volksarmee sont préparées et positionnées. Quelques heures avant le déclenchement, l’ordre de franchir la frontière est annulé sur décision de Moscou – le souvenir de l’occupation allemande de 1938-1939 rendant la présence de troupes allemandes politiquement explosive. Seuls des éléments réduits, essentiellement de liaison et de transmissions, ainsi que des officiers d’état-major, entrent effectivement en Tchécoslovaquie. La RDA figure néanmoins parmi les 5 pays signataires de la justification politique de l’opération, et la plupart des sources contemporaines la comptent parmi les envahisseurs.
Deux membres du pacte de Varsovie n’y participent pas. La Roumanie de Nicolae Ceaușescu refuse et condamne publiquement l’intervention. L’Albanie, déjà retirée de fait de l’organisation, s’en retire formellement le 13 septembre 1968.
La nuit du 20 au 21 août
- Vers 22 h 30 (heure locale), 20 août. Un avion de ligne soviétique Antonov An-24 demande à se poser à l’aéroport de Prague-Ruzyně. Selon les récits, l’appareil signale un problème technique ou se présente comme un vol régulier. L’autorisation est accordée.
- Vers 23 h 00. Des militaires soviétiques en civil, armés, descendent de l’appareil et prennent le contrôle de la tour de contrôle et du terminal. Aucun coup de feu n’est tiré. L’aéroport sécurisé, il devient une tête de pont : des avions de transport se succèdent, débarquant les éléments d’une division aéroportée de la garde et leurs engins blindés légers.
- 23 h 00 et minutes suivantes. Les forces terrestres franchissent les frontières sur l’ensemble du pourtour nord, est et sud du pays. Les radars de l’OTAN observent un brouillage massif de l’espace aérien autour de Prague.
- Dans le même temps. Le ministre tchécoslovaque de la Défense, Martin Dzúr, donne l’ordre à l’armée (environ 200 000 hommes et plusieurs milliers de blindés) de rester dans ses casernes et de ne pas ouvrir le feu. L’ordre est respecté. Il n’y aura pas de combat entre armées régulières.
- Vers 23 h 40. Le présidium du parti, réuni au siège du comité central, apprend l’invasion. Le débat qui suit oppose ceux qui veulent condamner publiquement l’opération et ceux qui veulent l’accepter comme un fait accompli. Le vote donne sept voix contre quatre en faveur de la condamnation.
- Vers 01 h 30, 21 août. La Radio tchécoslovaque diffuse la déclaration du présidium. Le texte affirme que les troupes des cinq pays ont franchi la frontière sans que le président de la République, le président de l’Assemblée nationale, le président du gouvernement ni le premier secrétaire du parti en aient été informés, qualifie l’entrée des troupes de contraire aux principes des relations entre États socialistes, et appelle la population au calme et à ne pas opposer de résistance armée.
- Vers 04 h 30. Les premières colonnes blindées entrent dans Prague. Des unités convergent simultanément vers Bratislava, Brno, Ostrava, Plzeň, Košice et les autres centres urbains, ainsi que vers les frontières ouest et sud du pays.
- Vers 04 h 30 – 09 h 00. Des parachutistes et des agents des services de sécurité soviétiques investissent le siège du comité central. Dubček, le premier ministre Oldřich Černík, le président de l’Assemblée nationale Josef Smrkovský, František Kriegel et Josef Špaček sont arrêtés, menottés, puis évacués par avion vers l’Ukraine subcarpatique, avant d’être conduits en Pologne puis à Moscou.
- Dans la matinée. Les foules se rassemblent autour des blindés. Les affrontements les plus meurtriers se produisent devant le bâtiment de la Radio tchécoslovaque, rue Vinohradská : des Praguois y dressent des barricades avec des tramways, des autobus et des camions ; des véhicules sont incendiés. Le bilan de la journée en ce lieu s’établit autour d’une quinzaine de morts civils. Des victimes sont également signalées ailleurs dans la capitale, et à Liberec, Brno, Bratislava, Košice, Poprad.
- En fin de journée. L’agence TASS diffuse le communiqué justifiant l’opération : les troupes seraient entrées à la demande de responsables du parti et de l’État tchécoslovaques, face à une menace de contre-révolution. Aucun nom n’est cité. C’est le premier échec politique majeur de l’opération : les signataires de la lettre d’invitation, exposés, ne se manifestent pas.
Une résistance sans armes
La consigne du présidium et l’ordre de Dzúr écartent toute résistance armée organisée. Ce choix relève d’un calcul : l’armée tchécoslovaque n’aurait tenu que quelques jours face à un adversaire dix fois supérieur et le coût humain aurait été considérable ; le précédent hongrois de 1956, avec ses milliers de morts, est présent dans tous les esprits.
La résistance prend donc des formes civiles, souvent improvisées, parfois coordonnées.
Les émetteurs officiels sont saisis les uns après les autres, mais la radio continue d’émettre depuis des studios de secours, des émetteurs de réserve prévus pour un conflit et des installations mobiles. Elle diffuse les communiqués officiels, les déclarations du gouvernement légal, les appels au calme, les informations sur les mouvements de troupes. La télévision fait de même depuis des installations de fortune. Les journaux paraissent sous forme de feuilles ronéotypées distribuées de la main à la main.
Le 22 août, quelque 1 200 délégués – sur environ 1 500 élus, la représentation slovaque étant très incomplète en raison des barrages routiers – parviennent à se réunir clandestinement dans une usine du quartier praguois de Vysočany, dissimulés par les ouvriers de l’entreprise. Le XIVe congrès extraordinaire du Parti communiste tchécoslovaque, avancé de trois semaines, condamne l’occupation, exige le retrait des troupes et la libération des dirigeants arrêtés, appelle à une grève générale d’une heure, et élit un nouveau comité central dont les conservateurs sont largement écartés.
Ce congrès prive Moscou de sa dernière option : il n’existe plus, au sein du parti, de majorité disponible pour légitimer un gouvernement de remplacement. Son annulation figurera parmi les exigences soviétiques lors des négociations de Moscou.
Les épisodes rapportés dans tout le pays composent un répertoire cohérent : plaques de rues, panneaux indicateurs et numéros de maisons démontés ou repeints pour désorienter les colonnes ; inscriptions sur les murs et les blindés ; refus de vendre du carburant, des vivres et de l’eau ; discussions avec les équipages de chars, souvent en russe, pour leur expliquer qu’aucune contre-révolution n’a lieu ; sirènes, klaxons et cloches à heure fixe ; port du drapeau national et de brassards noirs. Le 23 août à midi, une grève symbolique d’une heure est largement suivie.
Beaucoup de soldats soviétiques, à qui l’on avait annoncé une intervention fraternelle contre des putschistes soutenus par l’Allemagne de l’Ouest, découvrent une population entière hostile mais non armée. Le commandement, préoccupé par la contagion, procède dès les premiers jours à des relèves d’unités.
Les négociations de Moscou
Le président Ludvík Svoboda refuse de cautionner un gouvernement formé sous protection militaire et exige de se rendre à Moscou accompagné, et de retrouver les dirigeants arrêtés. Il quitte Prague le 23 août. Les négociations se tiennent du 23 au 26 août au Kremlin. Dubček, Černík, Smrkovský et Kriegel, extraits de leur détention, y sont amenés.
Le rapport de forces est sans ambiguïté : le pays est occupé, la délégation tchécoslovaque n’a aucun moyen de pression, et Moscou fait valoir que le refus d’un accord entraînerait une administration militaire directe.
Le texte signé le 26 août — daté du 27 dans certaines publications — comporte une quinzaine de points. Les principaux engagements tchécoslovaques sont : l’annulation du congrès de Vysočany et de ses décisions ; le rétablissement du contrôle du parti sur la presse, la radio et la télévision, c’est-à-dire le retour de la censure ; l’interdiction des organisations créées au printemps, dont le K-231 et le KAN ; le retrait de la plainte déposée au Conseil de sécurité des Nations unies ; le maintien de troupes soviétiques sur le territoire jusqu’à la disparition de la menace contre le socialisme ; l’écartement d’un certain nombre de responsables nommément désignés. En contrepartie, les dirigeants réformateurs conservent provisoirement leurs fonctions et le retrait progressif des unités non soviétiques est prévu.
Un seul membre de la délégation refuse de signer : František Kriegel, médecin, ancien des Brigades internationales et président du Front national. Il est un temps retenu à Moscou ; ses collègues obtiennent son retour avec eux.
Dubček rentre à Prague le 27 août et s’adresse au pays à la radio. Son allocution, entrecoupée de silences et de sanglots, est l’un des moments les plus marquants de la période.
Le traité relatif au stationnement temporaire des forces armées soviétiques en Tchécoslovaquie est signé à Prague le 16 octobre 1968 par Alexeï Kossyguine. Il est approuvé le 18 octobre par l’Assemblée nationale par 228 voix pour, 10 abstentions et 4 voix contre. Les quatre opposants sont František Kriegel, Gertruda Sekaninová-Čakrtová, František Vodsloň et Božena Fuková.
Le texte prévoit le retrait des contingents bulgare, hongrois, polonais et est-allemand (effectif dans les semaines qui suivent) et le maintien d’un contingent soviétique dont l’effectif et l’implantation sont fixés par accords ultérieurs. Ce stationnement « temporaire » durera 23 ans. Le principal cantonnement sera Milovice, en Bohême centrale.
Les réactions internationales
Le représentant tchécoslovaque à l’ONU et les représentants de plusieurs pays occidentaux saisissent le Conseil de sécurité dès le 21 août. Le Conseil siège du 21 au 24 août. Le représentant soviétique conteste la compétence de l’organe, soutient que les troupes sont entrées à la demande du gouvernement tchécoslovaque et fait valoir la durée des interventions occidentales ailleurs dans le monde.
Le 23 août, un projet de résolution affirmant la souveraineté, l’indépendance politique et l’intégrité territoriale de la Tchécoslovaquie, condamnant l’intervention armée et demandant le retrait des troupes recueille dix voix pour, deux contre (URSS, Hongrie) et trois abstentions (Algérie, Inde Pakistan). Le vote soviétique constitue un veto ; le texte n’est pas adopté.
Une seconde initiative, canadienne, demandant l’envoi d’un représentant des Nations unies à Prague pour obtenir la libération des dirigeants détenus, ne parvient pas au vote. Le 27 août, un nouveau représentant tchécoslovaque, nommé après le protocole de Moscou, demande le retrait de la question de l’ordre du jour du Conseil.
L’administration Johnson est prévenue quelques heures avant le déclenchement, par une démarche de l’ambassadeur soviétique à Washington. Le Conseil de sécurité nationale se réunit dans la soirée du 20 août. Le président Johnson condamne publiquement l’intervention le 21 août.
La réaction est mesurée. Les États-Unis sont engagés au Vietnam, en pleine campagne présidentielle et à la veille de la convention démocrate de Chicago ; l’annonce conjointe soviéto-américaine sur l’ouverture de négociations relatives à la limitation des armements stratégiques, prévue précisément pour le 21 août, est reportée. Washington considère par ailleurs que la Tchécoslovaquie relève de la sphère d’influence soviétique et qu’aucune option militaire n’est envisageable.
L’OTAN, dont les services avaient suivi la concentration des forces tout au long de l’été, procède à une réévaluation de sa posture. Ses instances politiques et militaires produisent à l’automne 1968 une série d’analyses sur les enseignements militaires de l’opération, sur la gestion de crise, et sur l’inventaire des mesures adoptées par les pays membres à l’égard des cinq États participants. L’alliance suspend en partie la dynamique de détente engagée depuis le rapport Harmel de 1967, prolonge le mandat de son secrétaire général et renforce ses moyens de renseignement et d’alerte. Elle ne prend aucune mesure militaire de rétorsion.
Les gouvernements ouest-européens condamnent l’intervention sans envisager de sanctions substantielles. La France, alors engagée dans une politique d’ouverture à l’Est, exprime sa réprobation tout en maintenant sa ligne diplomatique.
L’événement provoque une rupture durable au sein du mouvement communiste international. Les partis communistes français et italien désapprouvent publiquement l’intervention ; une première pour le PCF à l’égard d’une action soviétique majeure. Le Parti communiste italien va le plus loin dans la critique et engage à partir de là une trajectoire qui débouchera sur l’eurocommunisme. Des partis européens plus petits condamnent également l’opération, et la mémoire d’août 1968 pèsera durablement sur leurs résultats électoraux.
La Roumanie condamne l’intervention le jour même, dans un discours prononcé par Nicolae Ceaușescu à Bucarest devant une foule considérable, qui lui vaut un capital de popularité intérieure et internationale durable. La Yougoslavie de Tito, l’Albanie et la Chine condamnent également l’opération. Pékin y voit la confirmation que Moscou s’arroge le droit d’intervenir chez ses voisins socialistes, et intègre cette lecture à sa propre rhétorique dans le conflit sino-soviétique, qui débouchera l’année suivante sur des affrontements frontaliers.
Le 25 août 1968, huit citoyens soviétiques se rassemblent à midi sur la place Rouge, près du Lobnoïe Mesto, et déploient des banderoles condamnant l’invasion. La manifestation dure quelques minutes avant l’intervention d’agents en civil. Les participants sont condamnés à des peines de camp, à l’exil ou internés en hôpital psychiatrique. L’un des slogans déployés (la reprise d’un mot d’ordre du XIXe siècle associant la liberté des uns à celle des autres) deviendra l’un des symboles de la dissidence soviétique.
Le 8 septembre 1968, à Varsovie, Ryszard Siwiec s’immole par le feu lors d’une fête des moissons retransmise à la télévision, en protestation contre la participation polonaise. L’événement est étouffé par les autorités et ne sera connu qu’après 1989.
La doctrine Brejnev
L’intervention est justifiée a posteriori par une construction doctrinale exposée dans la presse soviétique en septembre 1968 puis reprise par Brejnev devant le congrès du parti polonais en novembre. Son principe : la souveraineté de chaque État socialiste est réelle, mais elle ne saurait s’exercer au détriment des intérêts du socialisme mondial ; lorsque le socialisme est menacé dans un pays, la question cesse d’être une affaire intérieure et devient la responsabilité de l’ensemble du camp.
Cette « souveraineté limitée », désignée en Occident sous le nom de doctrine Brejnev, formalise ce qui était déjà la pratique en 1953 à Berlin et en 1956 à Budapest. Elle servira de référence à la pression exercée sur la Pologne en 1980-1981. Elle sera abandonnée par Mikhaïl Gorbatchev à partir de 1988-1989, ce qui rendra possibles les transitions de 1989.
Le 4 décembre 1989, l’Union soviétique, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne et la RDA publient une déclaration commune qualifiant l’intervention de 1968 d’ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain, et affirmant qu’elle doit être condamnée.
La normalisation
Le retour en arrière est progressif. Il commence dès l’automne 1968 et s’accélère au printemps 1969.
En janvier 1969, l’étudiant Jan Palach s’immole par le feu sur la place Venceslas à Prague pour protester contre la résignation qui s’installe ; il meurt trois jours plus tard. Ses obsèques rassemblent une foule immense. Jan Zajíc accomplit le même geste en février, Evžen Plocek en avril.
Fin mars 1969, la victoire de l’équipe tchécoslovaque de hockey sur glace contre l’équipe soviétique lors du championnat du monde déclenche des rassemblements de liesse qui tournent à la manifestation politique dans plusieurs villes. Des bureaux de la compagnie aérienne soviétique sont saccagés à Prague. L’incident fournit le prétexte attendu.
Le 17 avril 1969, Alexander Dubček est remplacé au poste de premier secrétaire par Gustáv Husák – Slovaque, victime lui-même des procès des années 1950, réformateur en 1968, devenu l’exécutant de la ligne de Moscou. Dubček est envoyé comme ambassadeur en Turquie, rappelé, exclu du parti en 1970, puis employé jusqu’en 1989 dans l’administration forestière de Slovaquie occidentale.
Le premier anniversaire de l’invasion, en août 1969, donne lieu à des manifestations dans plusieurs villes, réprimées cette fois par les forces de sécurité tchécoslovaques elles-mêmes. Plusieurs personnes sont tuées. Une loi d’exception adoptée le 22 août 1969 autorise licenciements, expulsions et détentions administratives accélérées.
Les purges
L’épuration du parti, conduite en 1970 sous forme d’entretiens individuels de vérification, est la plus vaste opération de ce type dans un parti communiste européen depuis la guerre. Les chiffres publiés ultérieurement font état d’environ 326 800 membres exclus ou radiés au cours de la seule année 1970, soit plus d’1/5 des effectifs. En y ajoutant les départs volontaires de 1968 et 1969, le Parti communiste tchécoslovaque perd de l’ordre de 470 000 membres, soit près du tiers de ses adhérents.
Les conséquences dépassent largement le parti. Les exclus perdent leur emploi et souvent leur qualification ; leurs enfants se voient fermer l’accès aux études supérieures. Les universités, les rédactions, les instituts de recherche, l’appareil judiciaire, l’armée et la police sont remaniés en profondeur. Des dizaines de milliers de personnes exercent pendant 20 ans un métier sans rapport avec leur formation.
L’émigration constitue l’autre versant. Les estimations démographiques situent entre 100 000 et 130 000 le nombre de Tchécoslovaques partis à l’Ouest dans les mois suivant août 1968, avant le durcissement des conditions de sortie. Le départ concerne une proportion importante de jeunes diplômés, de scientifiques, de médecins, d’artistes et de cinéastes.
Une seule réforme du Printemps de Prague survit : la fédéralisation. La loi constitutionnelle du 27 octobre 1968, entrée en vigueur le 1er janvier 1969, transforme l’État unitaire en fédération de deux républiques, tchèque et slovaque. Ses mécanismes seront rapidement vidés d’une partie de leur substance par la recentralisation de 1970, mais la structure demeure — et fournira, en 1992-1993, le cadre juridique de la séparation des deux pays.
Sur le plan culturel, la période ouverte en 1969 est celle du silence : films interdits, écrivains publiés seulement à l’étranger ou en samizdat, universitaires écartés. C’est de ce terrain que naîtra en 1977 la Charte 77, dont plusieurs signataires sont d’anciens communistes exclus après 1968.
La fin de l’occupation
La révolution de velours de novembre-décembre 1989 met fin au régime. Alexander Dubček est élu président de l’Assemblée fédérale le 28 décembre 1989 ; Václav Havel devient président de la République le lendemain.
Le retrait des troupes soviétiques, négocié début 1990, débute le 26 février 1990. Le dernier convoi franchit la frontière orientale du pays le 21 juin 1991. Un protocole final est signé le 25 juin ; le dernier officier général soviétique quitte le territoire quelques jours plus tard. Le stationnement « temporaire » aura duré près de vingt-trois ans.
Le pacte de Varsovie est dissous le 1er juillet 1991.
Sur le plan judiciaire, les suites sont limitées. Les poursuites engagées contre Vasiľ Biľak pour trahison sont abandonnées en 2011. Aucun militaire soviétique n’a été jugé pour les morts de 1968. La Russie n’a pas repris à son compte la déclaration de décembre 1989 ; les commémorations du cinquantenaire, en 2018, ont donné lieu à des controverses diplomatiques, notamment après la diffusion en Russie de documentaires reprenant la thèse d’une intervention préventive contre un coup de force occidental.
En République tchèque et en Slovaquie, la date du 21 août est un jour de mémoire. Des plaques marquent les lieux où des civils ont été tués ; le mémorial de la place Venceslas rappelle Jan Palach et Jan Zajíc ; le bâtiment de la Radio tchèque, rue Vinohradská, porte les traces de la matinée du 21 août.
Repères chronologiques
| 5 janvier 1968 | Alexander Dubček élu premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque. |
| 22-30 mars 1968 | Démission de Novotný ; Ludvík Svoboda élu président de la République. |
| 23 mars 1968 | Sommet de Dresde. |
| 5 avril 1968 | Adoption du Programme d’action. |
| 8 avril 1968 | Lancement des travaux préparatoires de l’opération « Danube ». |
| 20-30 juin 1968 | Manœuvres « Šumava » sur le territoire tchécoslovaque. |
| 26 juin 1968 | Abolition légale de la censure. |
| 27 juin 1968 | Publication du manifeste des « Deux mille mots ». |
| 14-15 juillet 1968 | Lettre de Varsovie des cinq partis. |
| 29 juillet – 1er août 1968 | Négociations de Čierna nad Tisou. |
| 3 août 1968 | Sommet de Bratislava ; remise de la « lettre d’invitation ». |
| 17 août 1968 | Décision d’intervention du bureau politique soviétique |
| 18 août 1968 | Réunion des cinq à Moscou. |
| 20 août 1968, ~23 h 00 | Prise de l’aéroport de Prague-Ruzyně ; franchissement des frontières. |
| 21 août 1968, ~01 h 30 | Diffusion radiophonique de la condamnation par le présidium. |
| 21 août 1968, matin | Arrestation de Dubček et des principaux dirigeants ; affrontements devant la Radio. |
| 21-24 août 1968 | Débats au Conseil de sécurité de l’ONU ; veto soviétique le 23. |
| 22 août 1968 | XIVe congrès extraordinaire clandestin à Vysočany. |
| 25 août 1968 | Manifestation de la place Rouge à Moscou ; fusillade de Prostějov. |
| 26 août 1968 | Signature du protocole de Moscou. |
| 16-18 octobre 1968 | Traité sur le stationnement des troupes soviétiques ; ratification. |
| 27 octobre 1968 | Loi constitutionnelle de fédéralisation. |
| 16-19 janvier 1969 | Immolation et mort de Jan Palach. |
| 17 avril 1969 | Gustáv Husák remplace Dubček. |
| Août 1969 | Répression des manifestations d’anniversaire ; loi d’exception. |
| 1970 | Purges massives dans le parti et l’appareil d’État. |
| 4 décembre 1989 | Déclaration commune condamnant l’intervention de 1968. |
| 26 février 1990 – 25 juin 1991 | Retrait des troupes soviétiques. |
| 1er juillet 1991 | Dissolution du pacte de Varsovie. |








