En 1629, Jean de Gassion combat les troupes de Louis XIII aux côtés du duc de Rohan. 14 ans plus tard, il reçoit le bâton de maréchal de France des mains de la monarchie qu’il avait affrontée les armes à la main. Entre-temps, il n’a rien abjuré : ni sa foi calviniste, qui lui interdira l’ordre du Saint-Esprit et le conduira au cimetière protestant de Charenton, ni son goût du duel, ni une conception de la guerre fondée sur l’exploit personnel et le butin ; tout ce que la monarchie prétendait alors discipliner chez sa noblesse.
Comment un cadet béarnais, passé par les armées de Savoie, de Rohan puis de Gustave-Adolphe, devient-il à 34 ans l’un des plus jeunes maréchaux du siècle et l’une des gloires militaires les plus célébrées à l’époque ?
Une famille de robe, protestante et béarnaise
Les Gassion appartiennent à la petite noblesse de robe du Béarn, province longtemps gouvernée par la maison d’Albret et durablement marquée par la Réforme. Le père du futur maréchal, Jacques de Gassion, fait carrière dans les institutions judiciaires locales : procureur général puis président au conseil souverain de Béarn et de Navarre, il siège comme président à mortier au parlement de Navarre installé à Pau après la création de cette cour par Louis XIII en 1620. Il meurt au début des années 1630. La mère, Marie d’Esclaux, lui donne sept enfants.
L’itinéraire des frères illustre les tensions confessionnelles du royaume. L’aîné, prénommé Jean lui aussi – d’où de fréquentes confusions –, né en 1596 et mort en 1663, succède au père au parlement de Navarre, dont il devient président en 1631 ; nommé conseiller d’État puis intendant de justice, police et finances en Béarn et en Navarre en 1640, il abjure le calvinisme et se signale ensuite par sa rigueur envers ses anciens coreligionnaires. Un autre frère, Jacob, seigneur de Bergère, accompagne presque toute sa vie le futur maréchal dans les armées, avec des grades inférieurs, et meurt maréchal de camp la même année que lui. Le benjamin, Pierre, né à Pau le 21 août 1616, abandonne vers 16 ans la carrière militaire et le calvinisme, étudie la théologie, devient prêtre en 1646 et est nommé évêque d’Oloron en 1647 ; il meurt à Pau en 1652.
Le rang exact du futur maréchal dans cette fratrie n’est pas établi de façon unanime. L’historien Hervé Drévillon en fait le troisième fils ; une estampe du XVIIe siècle gravée par Pierre Daret le présente comme le quatrième. Selon l’usage, les cadets prennent le nom d’une terre familiale : Jean sert d’abord sous le nom de Montas (orthographié parfois Hontas dans la correspondance allemande), ce qui explique que certains documents des années 1630 le désignent sous ce patronyme.
Les premières armes (1625-1630)
Jean de Gassion refuse la carrière de robe promise aux fils de magistrats. Les sources anciennes, en particulier le manuscrit rédigé par du Prat, ministre réformé et aumônier du maréchal, racontent qu’il quitte Pau vers quinze ans avec un cheval hors d’âge et peu d’argent, et gagne l’Italie à pied après que sa monture l’eut lâché à quelques lieues de la ville. L’épisode, souvent repris, appartient au registre de l’exemplarité militaire et doit être lu avec prudence ; il n’en fixe pas moins un fait vérifiable par ailleurs : en 1625, à 16 ans, Gassion sert comme simple gendarme dans l’armée du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier.
Lorsque la politique savoyarde se retourne contre la France, il rentre et sert dans les rangs français, puis rejoint les troupes de Henri II de Rohan, chef du parti protestant armé, pendant les dernières « guerres de Monsieur de Rohan » en Languedoc. Il obtient une cornette dans une compagnie de chevau-légers et participe à plusieurs opérations du Midi. La paix d’Alès de 1629, qui maintient la liberté de culte mais supprime les places de sûreté protestantes, met fin à cette phase. Gassion retourne alors en Italie, où l’on signale sa présence autour de Pignerol et au combat de Veillane, en juillet 1630.
Ce parcours est celui d’un « soldat de fortune » au sens du XVIIe siècle : sans charge achetée, sans protection de cour, il accumule les emplois au gré des campagnes et des employeurs. Il porte aussi une ambiguïté durable : le futur maréchal de Louis XIII a d’abord combattu l’armée royale les armes à la main, dans le camp huguenot.
L’école suédoise (1630-1635)
Sa compagnie licenciée, Gassion rassemble une quinzaine de cavaliers et gagne l’Allemagne pour se mettre au service de Gustave-Adolphe, débarqué en Poméranie en 1630 au secours des princes protestants. Le roi de Suède a réintroduit la charge de cavalerie au galop, l’épée à la main, en misant sur le choc plutôt que sur les échanges de coups de pistolet au trot, ou « caracol », alors dominants dans les armées françaises. C’est cette tactique, et l’organisation qui la rend possible, que Gassion rapportera en France.
Il se distingue à la bataille livrée près de Leipzig, à Breitenfeld, le 17 septembre 1631, où les récits du XVIIe siècle le montrent blessé et laissé pour mort, puis reprenant le combat et s’emparant d’une partie de l’artillerie abandonnée par des adversaires occupés au pillage. Gustave-Adolphe l’autorise ensuite à lever une compagnie de cavalerie française (recrutée à Paris et embarquée à Dieppe pour Hambourg), puis lui confie un régiment. La correspondance échangée entre Bernard de Saxe-Weimar et le chancelier suédois Axel Oxenstierna atteste l’estime dont il jouit dans l’état-major suédois.
Il prend part aux campagnes de 1632 en Bavière : prise de Donauwörth, passage du Lech, entrée à Augsbourg et à Munich, siège d’Ingolstadt. Fait prisonnier devant Nuremberg lors d’une attaque sur les quartiers de Wallenstein, il s’échappe. À Lützen, le 16 novembre 1632, où Gustave-Adolphe est tué, il perd, selon les récits, trois chevaux et une grande partie de son régiment.
Après la mort du roi de Suède, il sert sous Bernard de Saxe-Weimar : refonte de son régiment en Alsace, engagements à Villingen et près de Munderkingen en 1633, participation à la campagne de 1634 qui s’achève par la défaite de Nördlingen le 6 septembre. En 1635, Bernard l’envoie plusieurs fois à la cour de France négocier la jonction de son armée avec celle du maréchal de La Force. Ces missions le font connaître de Richelieu, qui lui confie des instructions et des lettres de change pour l’Allemagne. Mécontent de l’irrégularité de sa solde et des rivalités au sein de l’armée weimarienne, Gassion demande alors à passer au service du roi de France.
Le passage au service du roi (1635)
L’entrée de la France dans la guerre ouverte contre l’Espagne, en mai 1635, coïncide avec ce changement. La commission de Gassion est signée le 16 mai 1635. L’arrangement obtenu est singulier : bien que français et à la tête d’un régiment majoritairement français, il est admis avec le statut réservé aux troupes étrangères. Il porte le titre de colonel, alors que les officiers français commandant un régiment sont dits mestres de camp ; il ne reçoit d’ordres que du général de l’armée ; il exerce la justice sur ses officiers et ses cavaliers ; il dispose des charges de son corps.
Ce montage n’est pas une faveur gratuite. Richelieu cherche alors à corriger l’état de la cavalerie légère française, composée de compagnies indépendantes appartenant de fait à leurs capitaines, mal montées, indisciplinées, souvent inemployables. Les régiments étrangers (ceux de Rantzau, d’Egenfeld, de Batilly et quelques autres) offrent une cohésion et une permanence qui manquent aux compagnies royales. Le régiment de Gassion sert de modèle intermédiaire : français par son recrutement, étranger par ses privilèges.
Sa croissance est rapide. De cent cinquante maîtres à l’entrée en service, il passe à près de quatre cents à la fin de 1635, à cinq cents au début de 1636, puis à 16 compagnies et environ 1 600 hommes en 1639, soit près du triple d’un régiment de cavalerie ordinaire. Gassion recrute des hommes et des chevaux résistants plutôt que des montures de parade, choisit ses officiers sur l’expérience et impose une discipline de manœuvre. Le contraste avec les autres corps est régulièrement noté par ses supérieurs.
Il a aussi une contrepartie, qui explique une part de son succès de recrutement : la troupe vit largement sur le pays et sur le butin.
Le passage au service du roi (1635)
L’entrée de la France dans la guerre ouverte contre l’Espagne, en mai 1635, coïncide avec ce changement. La commission de Gassion est signée le 16 mai 1635. L’arrangement obtenu est singulier : bien que français et à la tête d’un régiment majoritairement français, il est admis avec le statut réservé aux troupes étrangères. Il porte le titre de colonel, alors que les officiers français commandant un régiment sont dits mestres de camp ; il ne reçoit d’ordres que du général de l’armée ; il exerce la justice sur ses officiers et ses cavaliers ; il dispose des charges de son corps.
Ce montage n’est pas une faveur gratuite. Richelieu cherche alors à corriger l’état de la cavalerie légère française, composée de compagnies indépendantes appartenant de fait à leurs capitaines, mal montées, indisciplinées, souvent inemployables. Les régiments étrangers (ceux de Rantzau, d’Egenfeld, de Batilly et quelques autres) offrent une cohésion et une permanence qui manquent aux compagnies royales. Le régiment de Gassion sert de modèle intermédiaire : français par son recrutement, étranger par ses privilèges.
Sa croissance est rapide. De 150 maîtres à l’entrée en service, il passe à près de 400 à la fin de 1635, à 500 au début de 1636, puis à 16 compagnies et environ 1 600 hommes en 1639, soit près du triple d’un régiment de cavalerie ordinaire. Gassion recrute des hommes et des chevaux résistants plutôt que des montures de parade, choisit ses officiers sur l’expérience et impose une discipline de manœuvre. Le contraste avec les autres corps est régulièrement noté par ses supérieurs.
Il a aussi une contrepartie, qui explique une part de son succès de recrutement : la troupe vit largement sur le pays et sur le butin.
Lorraine, Franche-Comté, Picardie (1635-1638)
Les premières campagnes françaises de Gassion se déroulent en Lorraine, sous le maréchal de La Force, contre les troupes de Charles IV de Lorraine et les cavaliers impériaux de Jean de Werth. Il y pratique une guerre de partis et de convois : coups de main sur Épinal, Bruyères, Dompierre, combats autour de Mirecourt à l’automne 1635. Ses succès, relayés par la Gazette et par les lettres du secrétaire d’État Abel Servien à Richelieu, établissent sa réputation à la cour.
En 1636, il combat au siège de Dole, en Franche-Comté, sous les ordres du prince de Condé, Henri II de Bourbon, qui avait demandé au roi de l’avoir dans son armée. Le siège échoue après plus de trois mois, l’armée devant remonter vers la Picardie après la prise de Corbie par les Espagnols ; Gassion, lui, y acquiert une notoriété locale et militaire durable. La même année, il participe aux opérations de Picardie, où il conduit des expéditions de destruction dans les campagnes autour de Cambrai. Fait notable, c’est son propre aumônier, du Prat, qui exprime dans son manuscrit une réprobation explicite de ces représailles, jugées contraires à la morale chrétienne même si l’usage de la guerre les autorisait.
En 1637, sous le cardinal de La Valette, il défait des troupes impériales près du Quesnoy le 24 juin, opère avec Rambures contre les cavaliers croates entre Valenciennes et Cambrai, et participe à la campagne qui aboutit à la prise de Landrecies le 27 juillet. La prise du château de Busigny, la même année, fait l’objet d’un « occasionnel » imprimé tiré de la Gazette, l’un des premiers textes à diffuser son nom auprès du public.
En 1638, deux affaires marquent son parcours. La première est un conflit de préséance : il refuse de recevoir les ordres du colonel général de la cavalerie allemande, invoquant sa capitulation de 1635. La querelle remonte au roi et aux maréchaux, qui redoutent un duel entre les intéressés et obtiennent une décision favorable à Gassion. La seconde est une série d’engagements avec le général impérial Piccolomini, dont il enlève la vénerie lors d’un coup de main, et avec lequel il échange ensuite prisonniers et courtoisies ; un épisode fréquemment cité comme exemple des usages aristocratiques de la guerre. Il est promu maréchal de camp la même année.
Hesdin et la révolte des Nu-pieds (1639)
L’année 1639 est double. Au printemps et à l’été, Gassion sert au siège d’Hesdin sous Charles de La Porte, marquis de La Meilleraye, avec lequel ses relations resteront mauvaises ; la place tombe fin juin.
À l’automne, Richelieu l’envoie en Normandie réprimer la révolte des Nu-pieds, soulèvement antifiscal parti de l’Avranchin contre l’extension de la gabelle et gagnant les régions de Caen et de Rouen. L’opération est conduite sous l’autorité du chancelier Pierre Séguier, chargé parallèlement de mettre au pas le parlement de Rouen. Gassion occupe Caen, fait désarmer les habitants et exécuter l’un des meneurs, puis marche sur Avranches en décembre. Le 14 décembre 1639, il attaque les insurgés retranchés dans les faubourgs ; la ville se rend et les troupes y prennent leurs quartiers d’hiver. 12 prisonniers pris les armes à la main sont pendus, d’autres envoyés aux galères, et les populations doivent assurer la subsistance des soldats logés chez elles.
C’est la seule campagne de Gassion menée à l’intérieur du royaume, et contre des sujets du roi. Elle lui vaut, dans les campagnes normandes, une réputation de brutalité que ses biographes du XVIIe siècle passeront sous silence.
Arras, la cavalerie et le commandement (1640-1642)
Le siège d’Arras, du 22 juin au 9 août 1640, est l’une des opérations majeures du règne. L’armée française assiégeante se retrouve elle-même bloquée par une armée de secours espagnole conduite par le cardinal-infant Ferdinand, qui coupe ses approvisionnements. La crise se dénoue au début d’août avec l’arrivée d’un immense convoi escorté depuis Amiens. Le 2 août, lors de l’attaque espagnole sur les lignes françaises, l’intervention de Gassion à la tête de sa cavalerie contribue à stabiliser la situation, avant l’arrivée des renforts de La Meilleraye, de Chaulnes et du Hallier. Arras capitule le 9 août.
Suivent les campagnes de 1641 en Artois et en Picardie (prises d’Aire, de La Bassée, de Bapaume), puis, en 1642, la défense de La Bassée. Le 10 décembre 1641, Gassion est nommé mestre de camp général de la cavalerie légère. Son régiment prend alors le nom de régiment de Mestre de Camp Général, appellation qu’il conservera longtemps après lui dans l’armée française.
Le titre consacre une évolution plus large : la cavalerie française, réorganisée en régiments permanents, commence à adopter la charge au choc et les formations en trois rangs qui remplacent progressivement les anciennes pratiques.
Rocroi, 19 mai 1643
Louis XIII meurt le 14 mai 1643. Cinq jours plus tard, l’armée française commandée par Louis de Bourbon, duc d’Enghien, âgé de vingt et un ans, affronte à Rocroi l’armée espagnole de Francisco de Melo. Gassion y commande l’aile droite, sous la direction directe d’Enghien qui a choisi d’y combattre. Avant la bataille, il avait réussi à introduire un renfort dans la place assiégée, opération remarquée qui suscita l’émulation, puis l’initiative malheureuse, du marquis de La Ferté-Senneterre sur l’aile gauche.
Le matin du 19, l’aile droite se heurte aux mousquetaires espagnols embusqués à la lisière d’un bois. Gassion les disperse. Enghien contourne le bois d’un côté pour attaquer de front la cavalerie du duc d’Albuquerque, tandis que Gassion le contourne en sens inverse et la prend de flanc. L’aile gauche espagnole est enfoncée dès le premier choc. Les deux chefs se séparent alors : Gassion poursuit les fuyards et achève de disperser cette aile, tandis qu’Enghien fait demi-tour et se porte, à travers l’arrière du dispositif adverse, sur la cavalerie et la réserve espagnoles, rétablissant une situation compromise sur l’autre aile où La Ferté avait été blessé et fait prisonnier. L’infanterie espagnole, privée de sa cavalerie, est écrasée.
Les contemporains ont attribué au maréchal une part décisive dans ce résultat, et le duc d’Enghien lui-même reconnut publiquement son rôle. La formule qu’on lui prête – « c’est à vous que nous devons cette victoire » – est rapportée par la tradition et traduit un jugement largement partagé à l’époque.
Gassion reçoit le bâton de maréchal de France en 1643. La chronologie exacte de cette promotion varie selon les sources : la plupart la présentent comme la récompense de Rocroi, d’autres soutiennent que la décision avait été prise ou promise par Louis XIII avant sa mort, et certaines chronologies placent la prestation de serment en novembre 1643. Il a alors 34 ans, ce qui en fait l’un des plus jeunes titulaires de la dignité au XVIIe siècle. La même année, il sert au siège de Thionville, où il est blessé, puis à la prise de Sierck.
Les campagnes de Flandre (1644-1646)
À partir de 1644, Gassion commande dans l’armée de Flandre, le plus souvent sous l’autorité nominale de Gaston d’Orléans, généralissime, aux côtés du maréchal Josias de Rantzau et parfois du duc d’Enghien. La guerre y est presque exclusivement une guerre de sièges, conduite le long de la Lys et sur le littoral, dans une région disputée entre la France et les Pays-Bas espagnols.
1644 : prise de La Capelle, puis de Gravelines, qui capitule fin juillet, et de Cassel. Le 28 septembre, Gassion ordonne au comte de La Feuillade d’attaquer l’abbaye Sainte-Colombe de Blendecques, endommagée par quelques coups de canon, et y séjourne ensuite quelques jours.
1645 : passage en force de la rivière de Colme le 19 juin, prises de Mardyck, du fort de Lynck le 23 juillet, de Bourbourg, de Béthune, de Lillers et de Saint-Venant. Les plans gravés à l’époque désignent explicitement les maréchaux de Gassion et de Rantzau comme commandants des sièges d’Armentières, rendue le 10 septembre, et de Menin, prise à la fin du même mois. Une tentative contre Lille, menée le 12 septembre par les portes de Fives, de la Barre et de Saint-Pierre, échoue devant la résistance des bourgeois et des villageois des environs.
1646 : siège et prise de Courtrai, qui se rend le 30 juin ; Gassion en devient gouverneur. Suivent Bergues-Saint-Winoc au début d’août, Mardyck le 25 août, Furnes début septembre, et enfin Dunkerque, qui ouvre ses portes le 11 octobre après un siège conduit par le duc d’Enghien avec l’appui naval de l’amiral hollandais Maarten Tromp. Le 12 septembre, Gassion s’était emparé du château d’Isenghien. Le gouvernement de Dunkerque échoit à Rantzau, non à lui.
Le 1er février 1647, à Courtrai, une partie de son régiment sert de noyau à la formation d’un régiment d’infanterie permanent, qui connaîtra une longue postérité.
Lens et la mort (1647)
L’année 1647 est difficile pour la France en Flandre. L’archiduc Léopold-Guillaume, nommé gouverneur des Pays-Bas espagnols, lance une contre-offensive et reprend plusieurs places, dont Armentières, Comines et Landrecies. Le prince de Condé (Enghien a hérité du titre à la mort de son père en décembre 1646) est engagé en Catalogne. Gassion, chargé de couvrir l’Artois, prend La Bassée, puis forme le projet d’assiéger Lens, place de moyenne importance mais fortifiée d’une muraille terrassée garnie de tours, d’un large fossé sec et d’un chemin couvert, reprise par les Espagnols l’année précédente.
Le 28 septembre 1647, dans les travaux d’approche, alors qu’il cherchait à arracher un pieu de la palissade, Gassion est atteint d’un coup de mousquet à la tête. Transporté à Arras, il y meurt le 2 octobre, à 38 ans. Le commandement passe à d’autres officiers (le maréchal de Rantzau et le marquis de Villequier, futur duc d’Aumont) et la ville capitule le 3 octobre, le lendemain de sa mort.
Le mémorialiste Montglat résuma l’épisode par une formule souvent citée depuis : en gagnant une place de peu de valeur, la France perdait un grand capitaine. Il faut noter que le siège de Lens de 1647 est distinct de la bataille de Lens du 20 août 1648, remportée par Condé dans la plaine voisine.
Protestant jusqu’au bout, Gassion est inhumé au temple de Charenton, lieu de culte des réformés parisiens depuis l’édit de Nantes, situé sur le territoire de l’actuelle commune de Saint-Maurice, dans le Val-de-Marne. Le temple et son cimetière ont été détruits après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Le site a fait l’objet de fouilles archéologiques et d’une monographie publiée en 2019, mais aucune trace individuelle de la sépulture du maréchal n’en est ressortie.
Il ne s’était pas marié et ne laissait pas de descendance légitime. Les biens et le nom passèrent à la branche de son frère aîné, dont les terres furent érigées en marquisat en 1649. Son neveu, Jean, marquis de Gassion, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, est souvent confondu avec lui ; il ne fut pas maréchal. Le maréchal lui-même, en tant que protestant, ne pouvait recevoir le Saint-Esprit, ordre réservé aux catholiques.
Une réputation construite de son vivant
Gassion appartient à une génération d’officiers dont la gloire s’est faite en partie par l’imprimé. La Gazette de Théophraste Renaudot suivit ses opérations avec constance et le présenta systématiquement dans les postures du guerrier intrépide : escarmouches, chevauchées, surprises, défis personnels aux chefs adverses. À sa mort, Renaudot publia un Récit véritable de la vie et de la mort du mareschal de Gassion, qui retraçait ses actions depuis l’adolescence, en Savoie, en Italie, en Suède, en Allemagne et en Flandre.
Trois autres textes commandent la connaissance du personnage. Du Prat, ministre réformé et aumônier du maréchal, a laissé une Vie du maréchal de Gassion restée manuscrite, conservée à la Bibliothèque nationale, où la vie de Gassion est suivie presque au jour le jour ; il en a tiré un Portrait du mareschal de Gassion, imprimé. L’abbé Michel de Pure, qui semble avoir eu accès au manuscrit de du Prat, publia une Histoire du maréchal de Gassion à Paris en 1673, rééditée à Amsterdam en 1696. Enfin, Gédéon Tallemant des Réaux, protestant lui aussi, lui a consacré une des Historiettes, d’un ton nettement moins révérencieux.
De ces sources se dégagent quelques traits convergents. Gassion était petit et trapu, de visage osseux, sans élégance de cour ; il montait beaucoup de chevaux, maniait bien les armes, se tenait au premier rang et fut souvent blessé. Il exigeait beaucoup de ses troupes, veillait personnellement à leur subsistance et à leurs mouvements, se montrait familier avec ses cavaliers et intraitable sur le point d’honneur. Il fermait volontiers les yeux sur le pillage (le duc d’Aumale, historien des princes de Condé et juge sévère à son endroit, le décrit comme redouté pour les dévastations qu’il ordonnait) mais il fit exécuter des soldats coupables de viols pendant le siège de Landrecies.
Tallemant insiste sur son indifférence aux femmes et au jeu, et rapporte plusieurs répliques abruptes qui lui furent prêtées, dont une réponse à ceux qui le pressaient de se marier : il n’aimait pas assez la vie pour en faire part à quelqu’un. Ces citations, transmises par un recueil d’anecdotes rédigé pour l’agrément et publié seulement au XIXe siècle, doivent toutefois être traitées plus comme des propos rapportés qu’authentifiés.
Le surnom de « La Guerre », que Richelieu lui aurait donné, provient de la même source. On lui prête également une confiance affichée dans l’audace comme facteur décisif des opérations, et une réplique adressée à un officier qui lui objectait l’impossibilité d’une attaque : il avait, disait-il, dans sa tête et à son côté de quoi lever cette prétendue impossibilité.
Cet étonnant Gassion, soldat de fortune de la guerre de Trente ans (Général Pierre Bertin, RHA – 1972)








