Publiée par le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), cette livraison de 109 pages rassemble huit contributions consacrées à la composante navale de la dissuasion nucléaire. Il paraît après le discours prononcé par le président de la République à l’Île Longue, le 2 mars 2026, qui sert de fil conducteur à l’ensemble des textes.
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Dans l’avant-propos, l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine, rappelle que la dissuasion est la première mission de la Marine et qu’elle mobilise, au-delà des seules forces nucléaires, l’ensemble des moyens navals : bâtiments hydrographiques, frégates, avions de patrouille maritime, guerre des mines, fusiliers marins. Il souligne l’importance du couple crédibilité-incertitude et la formule présidentielle de « dissuasion avancée », qui inscrit la doctrine française dans une profondeur européenne sans modifier l’unicité de la décision, qui reste entre les mains du chef de l’État.
Corentin Brustlein, de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), décrit un environnement dégradé. La Russie a fait de l’arme nucléaire un instrument d’intimidation destiné à isoler l’Ukraine de ses soutiens, et a infléchi sa doctrine par le décret 991 de novembre 2024, tout en modernisant l’ensemble de ses capacités. La Chine élargit son arsenal dans l’opacité, malgré une doctrine officielle inchangée depuis 1964. La Corée du Nord a clarifié en 2022 une doctrine à seuil d’emploi bas. L’auteur relève l’érosion des cadres de maîtrise des armements : fin du traité FNI, expiration de New START en février 2026, évocation par Moscou puis par Washington d’une reprise des essais. Il note aussi le retour du « paradoxe stabilité-instabilité » théorisé par Glenn Snyder, avec des affrontements de haute intensité entre puissances nucléaires (Inde-Pakistan au printemps 2025, Iran-Israël-États-Unis depuis 2025) et conclut que l’issue de la guerre en Ukraine déterminera largement la place future de l’arme nucléaire en Europe.
La force océanique stratégique
Le vice-amiral d’escadre Xavier Petit, commandant la FOST, rappelle qu’un SNLE assure en permanence une patrouille depuis 1972 ; la 551e était en cours au moment de la rédaction. La force repose sur 4 sous-marins de type Le Triomphant, longs de 138 mètres et déplaçant plus de 14 000 tonnes en plongée, chacun doté de 16 missiles M51 à charges multiples. Un bâtiment est dilué en patrouille, deux sont disponibles sous délai contraint, le quatrième en maintenance lourde. La force emploie 3 300 personnes, dont 2 200 sous-mariniers, et s’appuie sur quatre centres de transmissions Marine en très basse fréquence, parfois désignés comme la « troisième composante », ainsi que sur deux centres opérationnels. Le renouvellement se poursuit : la première tôle du SNLE de troisième génération a été découpée en mars 2024, le premier bâtiment, L’Invincible, devant entrer en service à partir de 2036 pour une durée de vie s’étendant au-delà de 2080. En parallèle, l’escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque passe des Rubis aux Suffren, avec 6 unités attendues en 2029.
Complémentarité des composantes
Le général de corps aérien Stéphane Virem, commandant les Forces aériennes stratégiques, décrit l’articulation entre composante aéroportée et composante océanique, non hiérarchisées. Les FAS apportent visibilité, réversibilité et signalement gradué, avec le triptyque ASMPA-R, Rafale et ravitailleur MRTT ; la FOST apporte la permanence et la capacité de frappe en second, difficile à neutraliser. La différence technologique entre vecteurs balistiques et aérobies complique la tâche de tout système de défense adverse. Le texte souligne également la dualité conventionnel-nucléaire des FAS, engagées au Levant comme dans les missions de réassurance de l’OTAN. Un encadré est consacré à la Force aéronavale nucléaire, mise en place en 1978, seule capacité de ce type au monde depuis l’abandon américain, entraînée lors des opérations Andromaque et intégrée aux raids des FAS lors des exercices Poker et Yass.
Conduite des programmes et soutien
L’ingénieur général Régis Donati présente le rôle de la Direction générale de l’armement au sein du programme d’ensemble Cœlacanthe, créé en 1962, qui coordonne SNLE, missiles, têtes nucléaires et infrastructures de l’Île Longue. Il détaille les essais en vol de missiles, qui mobilisent environ un millier de personnes, les radars de la façade atlantique et le bâtiment de mesures Monge, ainsi que le démantèlement des sous-marins retirés du service, réalisé à Cherbourg.
L’ingénieur en chef Florian Many décrit le travail du Service de soutien de la flotte. Entre deux patrouilles s’intercalent des indisponibilités pour entretien ; tous les 10 ans environ, un grand carénage mobilise près de 3 ans, 4 millions d’heures de travail et le débarquement de quarante mille matériels. Il se conclut par un tir d’acceptation de missile M51. L’auteur identifie plusieurs points de vigilance : disponibilité des soudeurs qualifiés en environnement nucléaire, approvisionnements en petites séries, obsolescences électroniques et effets du règlement européen REACH.
Regards britannique et américain
Le commander Alex Westley retrace l’opération Relentless, la plus longue opération militaire britannique, qui maintient un sous-marin en patrouille depuis avril 1969. Quatre Vanguard portent des missiles Trident II D-5 américains, avec des têtes conçues à Aldermaston ; l’arsenal compte environ 225 ogives, une quarantaine étant embarquées. Le texte signale l’allongement des patrouilles, avec un retour à Faslane après 204 jours de mer en mars 2025 et une moyenne de 163 jours sur trois ans, conséquence du vieillissement de la flotte. Il évoque le programme Dreadnought, l’achat de 12 F-35A annoncé en juin 2025, ainsi que la déclaration de Northwood du 10 juillet 2025 et le « Lancaster House 2.0 » franco-britanniques.
Le commander Benjamin Miller retrace l’évolution de la doctrine américaine, des représailles massives de 1954 à la riposte flexible, puis à l’ambiguïté calculée d’après-guerre froide et à la dissuasion intégrée de 2022. La stratégie de défense publiée en janvier 2026 restaure la revue de posture de 2018 et une logique de dissuasion sur mesure, incluant la possibilité d’une réponse nucléaire à des attaques stratégiques non nucléaires. Douze sous-marins de classe Columbia doivent remplacer les 14 Ohio à partir de 2031.
Le troisième âge nucléaire
L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié Transformation de l’OTAN, propose une périodisation en trois âges : la course aux armements, qui culmine à plus de 70 000 ogives ; la maîtrise des armements de SALT aux traités de 1991 et 1993 ; puis, depuis l’essai nord-coréen des années 2000, ce qu’il nomme, après Thérèse Delpech, la « piraterie stratégique ». Il décrit un vide conventionnel occidental qui ouvre des marges de manœuvre sous le seuil nucléaire, plaide pour une masse abordable fondée sur les drones, l’IA et la robotique, et rappelle les trois conditions de la dissuasion élargie : la foi du protégé, la conviction de l’adversaire et la maîtrise du comportement des protégés.
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