Entre le 28 août et le 2 septembre 1952, six chasseurs Grumman F6F Hellcat sans équipage, chargés d’une bombe et guidés par télévision depuis un avion accompagnateur, sont lancés depuis le porte-avions USS Boxer contre des objectifs nord-coréens. Le bilan : un coup au but, quatre échecs, une mission avortée. L’opération est souvent présentée comme la première frappe de drones conduite depuis un porte-avions… mais c’est toutefois inexact.
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Le Grumman F6F Hellcat avait été l’avion de la victoire aéronavale américaine dans le Pacifique. Mis en service en 1943, produit à plus de 12 000 exemplaires en deux ans, robuste, stable, doté d’une autonomie confortable et d’un moteur Pratt & Whitney R-2800 de 2 000 chevaux, il avait équipé la quasi-totalité des groupes aériens embarqués de l’US Navy à partir de 1944.
En 1945, il est déjà dépassé par le Vought F4U Corsair et rendu obsolète par l’arrivée du réacteur. Les Hellcat sortent du service de première ligne en quelques mois, laissant des centaines de cellules récentes, en bon état, sans emploi et sans valeur marchande. C’est la condition première de tout ce qui suit : le drone d’attaque, avant d’être un concept, est une solution économique à un problème de stock.
La conversion en drone
L’US Navy travaillait sur le pilotage radiocommandé depuis les années 1930, sous l’impulsion du commander Delmer Fahrney, qui fut le principal promoteur de l’aéronef sans équipage dans la marine américaine. La technique était mûre en 1945 : autopilote gyroscopique, récepteur radio à plusieurs canaux, servomoteurs sur les gouvernes, altimètre radar.
Les cellules converties reçoivent le suffixe K : F6F-3K, puis surtout F6F-5K. L’appareil conserve ses commandes de vol classiques, ce qui permet de le convoyer avec un pilote à bord avant de le lâcher sans équipage. Il peut être piloté depuis une station au sol ou depuis un avion accompagnateur.
Trois emplois se dégagent :
- Le drone-cible. C’est l’usage principal et de loin le plus durable. Les F6F-5K, souvent peints en rouge orangé pour la visibilité, servent de cibles au développement de toute la première génération de missiles guidés américains. Le 16 mai 1952, deux d’entre eux sont détruits par des Convair RIM-2 Terrier, premier missile surface-air de moyenne portée de l’US Navy. On en retrouvera à China Lake et à Point Mugu jusqu’au début des années 1960, aux côtés des F9F-6K Cougar qui les remplacent progressivement.
- Le drone de mesure. En juillet 1946, lors des essais nucléaires de l’opération Crossroads à Bikini, des drones Hellcat sont pilotés à travers les champignons atomiques pour y prélever des échantillons d’air et de particules. C’est l’un des tout premiers emplois d’un aéronef sans équipage dans un environnement mortel pour un pilote — la justification qui reste, aujourd’hui encore, la première du drone.
- Le drone d’assaut, objet de l’opération de 1952.
L’opération d’août-septembre 1952
À l’été 1952, la guerre de Corée est enlisée sur une ligne de front stabilisée. L’aéronavale américaine s’est reportée sur l’interdiction : ponts, tunnels ferroviaires, centrales électriques. Ces objectifs sont difficiles. Un pont de chemin de fer est une cible étroite, souvent implantée en fond de vallée, protégée par une défense antiaérienne dense ; les rapports de 1952 signalent l’arrivée de canons lourds sur la côte est. Il faut plusieurs sorties et beaucoup de bombes pour un résultat souvent temporaire, et le prix se compte en équipages.
L’USS Boxer (CVA-21), porte-avions de classe Essex, vient de subir un incendie sur son pont hangar, le 5 août 1952, qui a détruit 18 appareils et fait plusieurs victimes. Après réparations d’urgence, il retourne sur zone et sert de plateforme à l’expérimentation.
La Guided Missile Unit 90 met en œuvre des F6F-5K armés d’une bombe non empennée d’environ 400 kg accrochée sous le fuselage, et d’un pod de caméra de télévision sous l’aile droite.
Le guidage est confié à des Douglas Skyraider de la Composite Squadron 35 (VC-35), version de guerre électronique et de conduite de drones : un Skyraider resté sur le pont commande le drone pendant la catapultage et la montée initiale, puis passe le contrôle à un second Skyraider déjà en vol, qui accompagne le Hellcat jusqu’à l’objectif. L’opérateur voit ce que voit la caméra du drone et le dirige à la voix des mains jusqu’à l’impact.
Le principe est exactement celui des munitions téléopérées contemporaines : un vecteur consommable, une liaison de données, un opérateur déporté hors de portée de la défense adverse, et une décision d’engagement prise en vue de la cible.
La chronologie officielle de la marine américaine est laconique. Du 28 août au 2 septembre 1952, la GMU-90, embarquée sur l’USS Boxer, a lancé six drones F6F contre des objectifs terrestres sélectionnés en Corée. Résultat : un coup au but, quatre échecs, un abandon opérationnel.
Les objectifs cités par les différentes sources comprennent le pont ferroviaire de Hungnam, des tunnels et des centrales électriques dans le nord-est du pays.
Pourquoi cela n’a pas fonctionné
Les causes sont d’ordre technique et elles perdureront pendant 40 ans.
- La liaison de télévision de 1952 est analogique, en bande étroite, très sensible aux brouillages et aux masques du relief. L’image reçue par l’opérateur est de faible définition et se dégrade à mesure que le drone descend vers sa cible, c’est-à-dire précisément au moment où la précision compte.
- Le temps de réaction de la chaîne (perception de l’image, décision de l’opérateur, transmission, réponse des servomoteurs) est incompatible avec une correction de trajectoire en fin de course sur une cible étroite.
- Le coût est disproportionné. Chaque mission consomme une cellule complète, un moteur, une bombe et l’équipement de guidage, et immobilise deux Skyraider et leurs équipages. Pour un pont, un vol de bombardiers classiques revenait moins cher, même en tenant compte des pertes.
- Enfin, la cellule n’était pas conçue pour cela. Un chasseur reconverti n’a ni la trajectoire terminale d’une bombe ni la manœuvrabilité d’un missile ; il pique mal, dérive et présente une signature radar importante.
Le programme n’est pas poursuivi. Les Hellcat sans équipage retournent à leur emploi de cible.
La primauté revient à 1944
L’opération de 1952 est régulièrement décrite comme la première frappe de drones lancée d’un porte-avions. La formulation exige une double précaution.
Sur le fond, la première campagne opérationnelle de drones d’assaut date de huit ans plus tôt. À partir du 27 septembre 1944, le Special Task Air Group 1 (STAG-1) de l’US Navy engage dans les Salomon l’Interstate TDR-1, appareil bimoteur conçu dès l’origine comme drone d’attaque : structure tubulaire soudée par le fabricant de bicyclettes Schwinn, revêtement en bois moulé par le facteur de pianos Wurlitzer, deux moteurs Lycoming bon marché, caméra de télévision RCA dans le nez, altimètre radar, cockpit amovible pour les vols de convoyage. Le guidage est assuré par un opérateur embarqué dans un TBM Avenger à distance de sécurité.
Les objectifs sont des positions japonaises à Bougainville, Choiseul, Kolombangara, puis Rabaul. Les bilans varient sensiblement selon les sources : une cinquantaine de drones engagés pour une trentaine d’impacts selon les compilations les plus favorables, une proportion d’échecs bien supérieure selon d’autres, l’interférence radio et les pannes en vol étant les causes principales. Le programme est arrêté fin octobre 1944, moins pour des raisons techniques que parce que l’armement conventionnel suffisait désormais à venir à bout du Japon. Environ 190 à 200 TDR-1 avaient été construits sur les 2 000 commandés.
Sur la forme, ces drones opéraient depuis des bases terrestres : Banika, Sterling, Nissan. La marine américaine avait par ailleurs expérimenté en 1942 des lancements de drones d’assaut TDN-1 depuis un porte-avions d’entraînement. L’opération de 1952 peut donc revendiquer une primauté restreinte, celle du lancement au catapulte depuis un porte-avions d’escadre en opérations, mais non celle de la frappe de drones.
Il faut également citer, du côté de l’armée de l’air américaine, les opérations Aphrodite et Anvil de l’été 1944, qui utilisaient des bombardiers B-17 et PB4Y usagés bourrés d’explosif, décollés avec un équipage qui sautait en parachute avant que la machine ne soit prise en charge par radio. Le lieutenant Joseph P. Kennedy Jr., frère aîné du futur président, y trouva la mort le 12 août 1944, son appareil ayant explosé prématurément. Le principe était identique ; les résultats furent pires encore.
En conclusion
L’affaire du Boxer n’a produit aucun effet militaire. Elle a en revanche une valeur documentaire, à trois titres :
- L’idée d’un aéronef consommable, guidé à distance par un opérateur voyant la cible, employé là où l’on ne veut pas risquer d’équipage, n’a rien d’une nouveauté du XXIe siècle. Elle est opérationnelle, imparfaitement, dès 1944, et elle a été essayée à peu près chaque fois que la technologie semblait le permettre.
- Ce qui manquait en 1952 n’était ni la cellule, ni l’autopilote, ni la caméra : c’était la liaison de données. La capacité à transmettre une image utilisable, en temps réel, sur une liaison résistante au brouillage. C’est ce verrou qui saute progressivement à partir des années 1980, avec le numérique, puis dans les années 1990 avec la liaison satellitaire. Les munitions rôdeuses employées aujourd’hui en Ukraine et au Proche-Orient sont la même idée, avec la liaison qui manquait.
- Le drone d’assaut de 1952 échoue notamment parce qu’il coûte plus cher que ce qu’il détruit. Ce rapport s’est inversé : c’est aujourd’hui la cible (un char, une batterie antiaérienne, un radar) qui vaut cent fois le vecteur. Le renversement n’est pas d’ordre technique mais d’ordre industriel, et il explique une bonne part de la physionomie des conflits contemporains.








