Dans la nuit du 26 au 27 juillet 1944, le lieutenant-colonel de l’Armée rouge Piotr Alexeïevitch Velitchko et 11 partisans (9 Soviétiques et 2 Slovaques) sont largués près de Liptovská Osada, dans la région de Ružomberok, en Slovaquie centrale. Leur mission : organiser des groupes de partisans sur le territoire de la République slovaque, alors État satellite du Reich. Il s’agit du premier groupe de partisans parachuté par l’URSS en Slovaquie. Entre cette date et la fin de la guerre, l’état-major partisan de Kiev enverra au total 53 groupes d’organisateurs, soit environ 1 200 hommes.
Le groupe s’installe dans la vallée de Kantor (Kantorská dolina), à l’est de Sklabiňa, dans la région de Martin. Velitchko y rencontre le général slovaque Ján Golian, qui lui promet des armes et le soutien de l’armée slovaque ; les deux hommes conviennent que l’insurrection devra être une action commune de l’armée régulière et des partisans.
La croissance est rapide : le 18 août, le groupe occupe une scierie de la région du Turiec, où le directeur allemand est exécuté ; il compte alors 360 membres et adopte le nom de Brigade de partisans M. R. Štefánik, en référence au général de l’armée française d’origine slovaque, cofondateur de la Tchécoslovaquie. Le 21 août, la brigade occupe Sklabiňa et y installe son camp. Le 25 août, elle est rejointe par les partisans slovaques de Viliam Žingor, ce qui conduit à scinder l’ensemble en deux formations : la 1re brigade sous Velitchko et la 2e sous Žingor.

Trois bataillons, plus de 2 500 combattants
La 1re brigade s’articule autour de 3 bataillons :
- un bataillon soviétique dit « Souvorov », composé de prisonniers évadés des camps allemands et d’éléments parachutés ;
- un bataillon slovaque, formé surtout de déserteurs de l’armée régulière et de membres du Parti communiste slovaque ;
- et un bataillon français.
À son apogée, la brigade dépasse 2 500 hommes et femmes. Elle opère principalement dans le quadrilatère Martin–Liptovský Mikuláš–Brezno–Banská Bystrica, avant de se replier, après l’écrasement du soulèvement, dans le massif du Ďumbier et les Hautes Tatras.
Le bilan pour cinq mois d’action fait état de 8 convois ferroviaires détruits, 14 chars, 11 automitrailleuses et 3 avions allemands.
Le bataillon français : des évadés venus de Hongrie
L’existence d’une unité française dans ce dispositif tient à une configuration particulière. La Hongrie de l’amiral Horthy n’étant pas en guerre contre la France, plusieurs centaines de prisonniers de guerre français évadés d’Allemagne y séjournaient en 1944 avec une relative liberté de mouvement, encadrés par la légation de France à Budapest. Lorsque celle-ci apprend, en août 1944, l’existence de partisans dans les montagnes slovaques, quelques officiers évadés (les lieutenants Georges Barazer de Lannurien, Michel Bourel de La Roncière, chargé du recrutement depuis la Hongrie, ainsi que Albert Poupet et René Tomasi) organisent les départs.
Les premiers arrivent le 9 août 1944 ; le trajet ferroviaire jusqu’à Galanta se déroule sans contrôle, la frontière est franchie de nuit. Du 4 au 18 août, 96 évadés rejoignent l’unité en formation. Le 15 août, le premier détachement français atteint le groupe de Velitchko. Le 17 août, le commandant de la brigade se rend à Kantor et donne son accord à Lannurien pour la constitution d’une unité française autonome, aux côtés des bataillons russe et slovaque. Les renforts arrivent par petits groupes : deux adjudants-chefs et deux hommes du rang entre le 15 et le 18 août, puis une trentaine d’hommes menés par le maréchal des logis-chef Pierre Cornebois, et une trentaine d’autres en 3 groupes de 10. Les partisans reçoivent des uniformes tchèques, des armes russes ou tchèques, des interprètes et deux infirmières. La compagnie, composée d’anciens militaires, est rapidement opérationnelle et compte déjà plus d’une centaine d’hommes lorsque les opérations actives commencent.
L’unité change plusieurs fois d’appellation, ce qui explique la confusion des sources. Elle est d’abord le « Groupe des combattants français en Tchécoslovaquie », puis prend le nom de « bataillon Foch » ; les sections françaises forment la « compagnie Leclerc ». Le nom de Foch lui est donné le 21 septembre 1944, au moment où Velitchko lui incorpore une soixantaine de volontaires slovaques. Parallèlement, de Gaulle inscrit la formation à l’ordre de bataille de l’armée française sous le nom de « Groupe des combattants français en Slovaquie ».
Les effectifs varient selon les sources et les dates. Après réorganisation, l’unité aligne 4 sections de combat et une section de commandement, avec trois camions, deux voitures et une moto ; l’adjonction d’une section slovaque de 54 volontaires commandée par l’adjudant Hanák porte l’effectif à environ 250 hommes. Au 30 septembre 1944, on dénombre 273 Français, Belges, Slovaques et Yougoslaves, et 287 en octobre. L’ambassade de France à Bratislava retient pour sa part le chiffre de 198 combattants français au sein du bataillon Foch. 5q prisonniers de guerre belges au moins y ont servi, et un état nominatif daté du 29 septembre 1944 en mentionne 3 autres.
Strečno, Priekopa, Janova Lehota
Le 28 août 1944, l’unité descend de ses montagnes et participe à la libération de Sklabiňa, cantonnant ensuite à Sklabinský Podzámok. Le soulèvement national slovaque éclate le lendemain à Banská Bystrica.
Les Français sont aussitôt chargés de tenir le défilé de Strečno pour interdire l’accès à Vrútky et à la vallée du Turiec. Ils y subissent leurs premières pertes, mais bloquent la progression allemande ; avec le détachement Souvorov et la garnison slovaque de Martin, la position tient plusieurs jours. Les combats du défilé se déroulent du 31 août au 4 septembre 1944 ; ceux du village de Priekopa, où l’unité est ensuite engagée, du 6 au 9 septembre. Charles Saulières, l’un des premiers tués à Priekopa, donnera son nom à une section ; André Jarmuzewski, l’adjudant-chef René Feunette et François Le Goff, tombés au même endroit, sont inhumés à Zvolen avec les honneurs militaires. L’épisode n’est pas exempt de flottement : le 4 septembre, quatre sous-officiers et deux hommes disparaissent et sont portés déserteurs. Après une période de repos à Sliač, près de Zvolen, du 13 au 19 septembre, l’unité combat à Nemecké Pravno le 20 septembre, à Čremošné, à Svätý Kríž nad Hronom du 21 au 24 septembre, puis à Jánova Lehota le 25 septembre.
C’est pendant le repos à Sliač qu’arrive un renfort décisif : environ 80 jeunes Français du STO employés aux usines Škoda de Dubnica et à l’armement de Považská Bystrica, accompagnés de trois officiers, le capitaine Forestier et les lieutenants Geyssely, prêtre, et Lehmann. Leur instruction accélérée est confiée à l’adjudant-chef Bronzini, de la Légion étrangère. Dans cette usine souterraine, à l’abri des bombardements alliés, les Allemands faisaient produire des moteurs d’avion par des requis de toute l’Europe occupée ; selon le témoignage de Jean Geyssely, la moitié des Français présents ont rejoint le maquis. Le 1er octobre 1944, les 3 bataillons (russe, slovaque et français) défilent dans les rues de Detva, en présence de Velitchko, du général Ján Golian et de Karol Šmidke.
Une semaine plus tard, le 8 octobre, le mariage du sergent-chef slovaque Hanák est célébré à l’église Saint-François-d’Assise de Detva par le lieutenant Geyssely, les capitaines de Lannurien et Forestier servant de témoins. Hanák sera tué à Krupina le 18 octobre.
La dislocation
Le 19 octobre, les Allemands, ayant rassemblé l’équivalent de 8 divisions, attaquent sur tout le front sud depuis la Hongrie, puis, le 20, à l’est et à l’ouest. L’armée slovaque est enfoncée dès le 25 octobre ; Banská Bystrica tombe le 27. Seules les unités de partisans subsistent, à condition de regagner la montagne. Les sections françaises se dispersent. Lannurien ne dispose plus que d’une soixantaine d’hommes lorsqu’il s’installe vers Nemecká Lúka.
Le 1er novembre, les sections égarées le rejoignent, à l’exception de celle du lieutenant Geyssely. Velitchko décide alors de remonter la vallée du Váh vers l’est, de franchir la rivière et de gagner les Hautes Tatras pour rejoindre les lignes soviétiques. Les compagnies partent à une heure d’intervalle ; seules les compagnies russe et slovaque parviennent à traverser. Coupé de son chef par des forces allemandes supérieures, Lannurien gagne les montagnes au sud de la rivière.
Le 10 novembre, les Allemands surprennent le campement installé au nord du village d’Ivanovo et incendient les granges : 16 partisans, l’infirmière et l’interprète sont capturés. Avec 80 hommes dans un camp inachevé, sans possibilité de se ravitailler auprès de la population désormais surveillée,
Lannurien décide le 16 novembre de fractionner sa troupe en 8 détachements d’une dizaine d’hommes, chargés de gagner séparément le sud-est du pays. Son propre groupe, 12 hommes, part le dernier et atteint le 4 décembre la région de Detvianska Huta, d’où il mène des coups de main contre des véhicules isolés.
Le 1er février 1945, une compagnie soviétique atteint le groupe. Les partisans sont regroupés à Málinec, puis, à la différence des Russes et des Slovaques remis en ligne, les Français et les Belges sont rapatriés via la Hongrie et Odessa, conservant uniformes et armement soviétiques.
La citation du général De Gaulle
Le 9 décembre 1944, par décision ministérielle n° 264 signée à Moscou, de Gaulle cite le Groupe des partisans français en Slovaquie à l’ordre de l’armée, avec attribution de la Croix de guerre avec palme. Le texte mentionne l’action de Lannurien, du lieutenant Poupet et du sous-lieutenant Tomasi, le harcèlement continu de l’ennemi et la destruction de ses communications, et conclut que l’unité « constitue un vivant témoignage du patriotisme français ». Les partisans apprennent la nouvelle par la radio, alors qu’ils survivent dans la neige des Basses-Tatras.
Georges Barazer de Lannurien
Georges Barazer de Lannurien est né le 26 décembre 1915 à Saint-Servan et mort le 1er mars 1988. Son père, Émile Barazer de Lannurien (1876-1954), était général de division et grand-officier de la Légion d’honneur. Lui-même a suivi l’École spéciale militaire de Saint-Cyr entre 1936 et 1938 ; il sert comme officier de cavalerie et est fait prisonnier en 1940. Il s’évade le 6 juillet 1942 de l’oflag de Weidenau, en Silésie, avec Michel Bourel de La Roncière.
Son rôle en Hongrie a précédé son commandement slovaque. Il dirige à partir du 25 mars 1943, et jusqu’au 25 juin 1944, le bureau chargé des affaires des évadés, devient en 1943 le quasi-commandant français du camp de Balatonboglár et l’un des collaborateurs les plus proches de l’attaché militaire français à Budapest, le lieutenant-colonel André Hallier. En août 1944, c’est à lui qu’échoit la mission de constituer le contingent de volontaires français pour la Slovaquie. Il prend le commandement du bataillon français avec le grade de capitaine à titre provisoire. Après la guerre, il devient attaché militaire à Budapest et travaille pour le SDECE. Dans les années 1950, sur fond de rivalité entre le SDECE et la DST et de soupçons de trahison au profit des Soviétiques, il est suspecté d’être une « taupe » et écarté des services ; il quitte alors l’armée pour la direction de Renault Véhicules industriels.
Il a été décoré de la Légion d’honneur au grade d’officier. Une stèle à Roscoff, où il est enterré, rappelle son engagement, et une école de Žilina porte son nom. L’un de ses cousins, François Barazer de Lannurien, servit à l’inverse comme Unterscharführer dans la 33e division SS Charlemagne. Lannurien a longtemps gardé le silence sur cet épisode. Ce n’est qu’en 1984, près de 40 ans plus tard, qu’il publie son récit dans la Revue historique des armées.

Les chiffres de pertes diffèrent selon les sources. La plaque parisienne dédiée à l’unité indique que 147 évadés de guerre et 55 évadés du STO formèrent la compagnie, qui eut 56 tués et 45 blessés. L’ambassade de France en Slovaquie évoque plus d’une cinquantaine de morts pour les seuls combats de septembre 1944, dans les secteurs de Strečno, Martin, Handlová, Janova Lehota et Banská Bystrica.
Le mémorial de Strečno, érigé sur la colline Zvonica à l’entrée du village et surplombant le Váh, porte les noms de 60 Français et d’une Française tombés au combat, dont 17 jeunes requis du STO ; 24 corps reposent dans trois cryptes sous le monument.










