La puissance de feu, enjeu central des armées françaises (étude de l’IFRI).

Dans leur étude publiée par l’Institut français des relations internationales (Ifri), Jean-Baptiste Guyot, Louis-Marie Baille, Matthieu Chauvet et Nicolas Schmitt s’interrogent sur l’avenir de la puissance de feu des armées françaises face au retour de la haute intensité. Intitulé Ultima ratio regum : quelle puissance de feu pour les armées françaises ?, ce travail examine les capacités de frappe terrestres, aériennes et navales, leurs limites et les adaptations nécessaires dans l’hypothèse d’un affrontement majeur en Europe, notamment face à la Russie.

Malgré l’essor des technologies numériques, cyber, spatiales et électromagnétiques, les effets cinétiques demeurent indispensables pour détruire, neutraliser ou désorganiser les forces adverses. La puissance de feu ne se réduit toutefois pas au nombre de canons, de missiles ou d’avions disponibles. Elle désigne plus largement la capacité d’une force à produire des effets létaux ou non létaux, puis à maintenir cette capacité dans la durée. Elle dépend donc autant des munitions et des plateformes que du renseignement, du ciblage, de la logistique, de la maintenance, de l’entraînement, du commandement et de la base industrielle.

L’efficacité d’une munition repose principalement sur quatre caractéristiques : sa portée, sa précision, sa survivabilité et sa létalité. Ces critères doivent être combinés en fonction de la cible visée. Une cible légère située près de la ligne de front ne nécessite pas les mêmes moyens qu’un centre de commandement enterré, une infrastructure énergétique ou un dépôt logistique situé à plusieurs centaines de kilomètres.

Les auteurs distinguent ainsi 3 grandes profondeurs terrestres :

  • La profondeur directe, proche de la zone de contact, rassemble les forces de manœuvre, l’artillerie et les véhicules blindés.
  • La profondeur intermédiaire regroupe notamment les radars, les moyens de commandement, les lance-roquettes, les brouilleurs et les éléments logistiques.
  • La grande profondeur comprend les infrastructures, les dépôts, les bases aériennes et les centres de commandement opératifs ou stratégiques.

Cette répartition géographique détermine les moyens de détection et de frappe. Les drones et les capteurs terrestres sont particulièrement importants près du front. Dans la profondeur intermédiaire, le renseignement électromagnétique, les aéronefs et les satellites prennent une place croissante. Les frappes dans la grande profondeur reposent largement sur les capacités spatiales, les missiles de longue portée et les moyens de commandement interarmées.

La puissance de feu est donc inséparable de la « chaîne de destruction », depuis la détection d’une cible jusqu’à son engagement. Une armée peut disposer de munitions performantes sans pouvoir les employer efficacement si elle ne sait pas localiser les objectifs, transmettre rapidement l’information et coordonner les moyens de tir.

L’artillerie, pilier du combat terrestre

Dans la manœuvre terrestre, le feu forme avec le mouvement et le choc le triangle fondamental du combat. L’évolution technologique a progressivement accru le rôle de la puissance de feu, au point que l’artillerie est devenue l’un des principaux facteurs de pertes et de destruction dans les conflits de haute intensité.

Elle exerce plusieurs fonctions. Elle peut détruire ou neutraliser directement les forces ennemies, entraver leur mouvement, interdire certaines zones, désorganiser leur commandement et affaiblir leur logistique. Elle vise également à conquérir la supériorité des feux, c’est-à-dire à réduire la capacité de l’adversaire à employer sa propre artillerie, ses lance-roquettes et ses systèmes de commandement. Elle fournit enfin un appui direct aux unités engagées au contact ou conduit des actions d’ensemble dans la profondeur.

L’armée de Terre d’une trame d’artillerie composée de mortiers de 120 mm, de canons automoteurs CAESAR de 155 mm et de lance-roquettes unitaires (LRU). Les mortiers rayés embarqués de 120 mm sur Griffon (MEPAC) doivent appuyer les unités jusqu’à environ 13 km. Le CAESAR couvre les distances courtes et moyennes, avec des portées pouvant atteindre 30 à 40 km selon les munitions. Le LRU et sa roquette M31 permettent des frappes de précision jusqu’à environ 80 km.

Cette architecture demeure cependant incomplète. Le programme Feux longue portée terrestres doit permettre de renouveler la capacité lance-roquettes et de disposer de moyens capables d’agir plus loin dans le dispositif adverse. L’étude estime que le recomplètement de cette trame sol-sol constitue une priorité pour la France.

L’artillerie ne constitue pas l’unique source de puissance de feu terrestre. Les chars Leclerc et les blindés Jaguar apportent des capacités de combat direct et antichar. Les hélicoptères Tigre peuvent intervenir au contact ou dans la profondeur immédiate grâce à leur canon de 30 mm, leurs roquettes et leurs missiles. L’infanterie dispose de mortiers, de missiles antichars et d’armes collectives, mais reste principalement bénéficiaire de l’appui fourni par l’artillerie, les blindés et l’aérocombat.

Le retour de la masse

Après la guerre froide, les armées occidentales ont réduit le nombre de plateformes et de munitions. Cette diminution a été compensée par la précision, la sophistication et la létalité accrues des armements. Les opérations de contre-insurrection et de stabilisation ont également renforcé la priorité donnée à la précision afin de limiter les dommages collatéraux.

Les conflits récents remettent en cause cet équilibre. En Ukraine, la consommation d’artillerie, l’attrition des matériels et la densité des capteurs ont montré qu’une armée devait être capable de tirer beaucoup, longtemps et dans des conditions très dégradées. Les auteurs parlent d’« hyperlétalité » pour décrire un champ de bataille rendu particulièrement dangereux par la transparence offerte par les drones, les satellites et les réseaux numériques, ainsi que par l’accélération de la chaîne de ciblage.

La précision ne remplace donc pas nécessairement le volume. Les forces doivent disposer à la fois de munitions très précises pour les cibles prioritaires et de projectiles moins coûteux, disponibles en grand nombre, pour les tirs de saturation, les barrages et les effets de zone. La puissance de feu future devra ainsi combiner performance et masse.

Cette exigence pose un problème industriel et logistique majeur. Les armées européennes ont souvent des stocks limités, des chaînes de production dimensionnées pour des conflits courts et des munitions coûteuses à fabriquer. La capacité à tenir dans la durée devient aussi importante que la performance initiale des systèmes.

L’arme aérienne et la maîtrise du ciel

L’aviation de combat conserve une fonction particulière : elle peut porter le feu dans toutes les profondeurs du théâtre d’opérations. Elle intervient en appui des forces terrestres, contre les moyens de commandement et de logistique, contre les infrastructures ou contre les défenses aériennes adverses.

Son emploi dépend néanmoins de la maîtrise de l’air. Les aéronefs habités sont coûteux, difficiles à remplacer et exposés à des défenses sol-air modernes. L’armée de l’Air et de l’Espace doit donc arbitrer en permanence entre la valeur d’une cible et le risque pris par les équipages et les plateformes.

L’étude distingue deux grandes familles d’armements :

  • Les munitions stand-off permettent de frapper depuis une distance qui place l’avion hors de portée des défenses adverses. Elles sont particulièrement utiles au début d’une campagne, lorsque le ciel est encore fortement contesté.
  • Les armes stand-in, moins sophistiquées ou employées à plus courte distance, peuvent ensuite contribuer à massifier les frappes une fois la menace réduite.

La neutralisation des défenses sol-air, ou SEAD, devient donc essentielle. Elle peut reposer sur des missiles antiradar, des frappes contre les radars, les lanceurs et les centres de commandement, mais également sur la guerre électronique, le cyber, les leurres et la saturation. Une défense aérienne peut être détruite, temporairement neutralisée ou simplement submergée par un nombre de cibles supérieur à ses capacités de traitement.

La France souffre toutefois d’une lacune dans ce domaine. Elle ne dispose pas encore d’une véritable capacité souveraine de SEAD comparable à celles développées autour du F-35 et de missiles spécialisés. Le programme Stratus RS, envisagé à partir de 2033, doit contribuer à combler cette faiblesse. En parallèle, le développement de vecteurs moins coûteux et de drones d’attaque pourrait permettre de saturer les défenses adverses sans exposer systématiquement des avions habités.

Le combat aérien repose également sur la portée des missiles air-air. Dans les engagements hors de portée visuelle, la capacité à détecter et à tirer avant l’adversaire procure un avantage décisif. Le missile Meteor offre aujourd’hui une capacité européenne de premier plan, mais l’évolution rapide des armements américains, russes et chinois impose de poursuivre les investissements. La quantité de missiles disponibles est également déterminante : une flotte peut conserver des avions performants tout en devenant rapidement inefficace si elle ne dispose plus de munitions.

La puissance de feu navale

La puissance navale s’exerce dans plusieurs domaines : lutte antinavire, défense antiaérienne, lutte anti-sous-marine et frappes contre des objectifs terrestres. Elle associe les bâtiments de surface, les sous-marins, les aéronefs embarqués et les moyens basés à terre.

Les engagements navals sont caractérisés par des distances importantes, des délais de décision très courts et une forte dépendance aux missiles. L’objectif est généralement de détecter l’adversaire, de l’engager le premier et à la plus grande distance possible, puis de saturer ou de dépasser ses défenses.

Chaque mission impose des contraintes différentes. La lutte antinavire exige de combiner discrétion, renseignement et saturation. La défense antiaérienne repose sur la capacité à réagir en quelques minutes, voire en quelques secondes. La lutte anti-sous-marine est plus lente et repose sur la furtivité, les sonars, les hélicoptères et la coordination de nombreux capteurs.

Les navires ne peuvent pas emporter une quantité illimitée de missiles. Ils doivent donc être spécialisés ou intégrés à des groupes navals capables de mutualiser les fonctions. Cette contrainte rend indispensable le choix de la « bonne munition sur la bonne plateforme ».

Pour la France, la question est d’augmenter le potentiel offensif des bâtiments de surface et des sous-marins. Les missiles de croisière navals permettent déjà de frapper des objectifs terrestres dans la profondeur, mais la Marine doit pouvoir agir dans un environnement où les flottes adverses disposent elles aussi de missiles à longue portée, de drones et de défenses multicouches.

Le scénario russe et la haute intensité

L’étude retient comme scénario dimensionnant une confrontation majeure à l’est de l’Europe, impliquant la France au sein d’une coalition. La Russie impose plusieurs contraintes : son dispositif de déni d’accès et d’interdiction de zone, l’étendue de son territoire, la masse de ses forces et la profondeur de ses infrastructures.

La confrontation pourrait combiner simultanément un combat terrestre très intense et une bataille pour la maîtrise de l’air. Les forces terrestres auraient besoin d’un volume important d’artillerie et de drones, tandis que les forces aériennes devraient consacrer une part significative de leurs moyens à la neutralisation des défenses sol-air. Cette simultanéité créerait une forte tension dans l’emploi des avions, des missiles et des moyens de renseignement.

La Russie pourrait également tirer parti de son importante profondeur stratégique. Les forces européennes devraient atteindre des objectifs dispersés, mobiles, protégés et parfois situés à plusieurs centaines de kilomètres du front. Elles devraient donc disposer de munitions de différentes portées, mais aussi de capteurs capables de maintenir une connaissance suffisamment précise de la situation.

Vers un nouveau modèle « high-low »

La principale recommandation de l’étude consiste à construire un modèle de feux combinant des systèmes très performants et coûteux avec des effecteurs plus simples, moins chers et disponibles en grand nombre. Ce « high-low mix » doit permettre de préserver les capacités haut de gamme pour les cibles prioritaires tout en produisant la masse nécessaire aux opérations prolongées.

Les drones occupent une place croissante dans ce modèle. Ils peuvent servir à observer, désigner des cibles, frapper directement, saturer les défenses ou attirer les intercepteurs ennemis. Leur coût et leur rapidité de production peuvent compenser, au moins partiellement, la rareté des avions, des missiles et des plateformes lourdes.

La masse ne doit toutefois pas être comprise comme une simple accumulation de matériels. Elle doit être associée à la variété des munitions, à la mobilité des unités de tir, à la protection des réseaux de commandement et à la soutenabilité industrielle. Une armée réellement crédible doit pouvoir durer malgré les pertes, les ruptures logistiques, les frappes adverses et la consommation rapide des stocks.

Les priorités françaises

Les auteurs ne recommandent pas à la France de reproduire l’intégralité du modèle militaire d’une grande puissance. Ils l’invitent plutôt à sélectionner les capacités indispensables à ses engagements alliés et à son ambition de nation-cadre dans une coalition européenne.

Trois priorités ressortent de l’étude :

  • reconstituer une capacité complète d’artillerie sol-sol, avec davantage de volume, de portée et de munitions disponibles ;

  • diversifier les capacités aériennes de frappe dans la profondeur et développer une véritable capacité SEAD ;

  • accroître le potentiel offensif des plateformes navales, notamment en matière de missiles et de frappes dans la profondeur.

À ces priorités s’ajoutent la généralisation des drones, le renforcement des stocks, la sécurisation des chaînes logistiques et l’adaptation de l’industrie de défense à une guerre longue.

La puissance de feu reste l’« ultima ratio regum », non pas parce qu’elle suffirait à elle seule à gagner une guerre, mais parce qu’aucune manœuvre ne peut produire durablement ses effets sans la capacité de détruire, de neutraliser ou de contraindre l’adversaire. Pour les armées françaises, le défi n’est donc pas seulement de disposer d’armes plus précises ou plus sophistiquées. Il consiste à réunir performance, quantité, diversité et endurance afin de pouvoir combattre dans un environnement contesté, face à un adversaire de niveau comparable, au sein d’une coalition européenne.

Aller au contenu PDF
ARTICLES CONNEXES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

Dans le cadre de notre opération de promotion estivale, ce numéro de Marine & Océans est exceptionnellement accessible gratuitement et en intégralité.
 
Marine & Océans remercie chaleureusement ses fidèles abonnés pour leur compréhension et leur confiance renouvelée.
 
À tous ceux qui nous découvrent aujourd’hui et souhaitent mieux comprendre les grands enjeux maritimes :
 
 
Rejoignez la communauté Marine & Océans et accompagnez-nous tout au long de l’année.

Dernières notes

COMMENTAIRES RÉCENTS

ARCHIVES TB