Jean Estienne naît le 7 novembre 1860 à Condé-en-Barrois, dans la Meuse. Il entre à l’École polytechnique en 1880, en sort en 1882 et choisit l’artillerie. Après l’école d’application de Fontainebleau, il sert comme lieutenant au 25e régiment d’artillerie à Vannes. Il travaille sur la balistique et se prononce en faveur du tir indirect. Capitaine en 1891 au 1er régiment d’artillerie, il devient chef d’escadron au 19e régiment d’artillerie en 1902.
Sa carrière d’avant-guerre est celle d’un officier technicien. En 1907, il prend la direction de l’École de l’artillerie de Grenoble et y publie un ouvrage intitulé Les Forces morales à la guerre. Il s’intéresse aux instruments de mesure et au réglage des tirs, domaine qui le conduit vers l’aviation. Promu lieutenant-colonel, il figure parmi les fondateurs de l’aviation militaire française. L’avion l’intéresse d’abord comme moyen d’observation au service de l’artillerie.
Cette double compétence, balistique et mécanique, explique en partie la suite. Estienne n’est ni un cavalier ni un ingénieur automobile mais un artilleur qui raisonne en termes de feu, de mobilité des pièces et de coordination avec l’infanterie.
Août 1914 : l’expérience du combat de rencontre
À la mobilisation, Estienne prend le commandement du 22e régiment d’artillerie, basé à Versailles et rattaché à la 6e division d’infanterie, commandée par le général Bloch puis, à la fin du mois d’août, par le général Pétain. Devant Charleroi, il règle les tirs de son artillerie à l’aide de l’aviation, avec une précision qui surprend l’adversaire. Selon une note biographique conservée par l’École polytechnique, il aurait emporté en 1914 deux avions démontables avec le train de combat de son groupe afin de régler les tirs.
Les combats de la fin août 1914 montrent aussi les limites de cette artillerie. Les batteries de 75 restent en arrière ; l’infanterie qui avance est arrêtée par les mitrailleuses et les réseaux de fils de fer que l’artillerie ne parvient pas toujours à neutraliser à temps. C’est dans ce contexte qu’Estienne tient devant les officiers de son régiment un propos souvent cité. Il y affirme que la victoire reviendra au belligérant qui réussira le premier à « placer un canon de 75 sur une voiture capable de se mouvoir en tout terrain ». La date exacte varie selon les sources : la biographie de référence en français la situe au 25 août 1914, la version anglaise au 23 août. La formule n’est connue que par des témoignages postérieurs, mais elle résume l’idée qui guidera Estienne : donner au canon la mobilité et la protection nécessaires pour accompagner l’infanterie jusqu’au contact.
1915 : l’impasse des tranchées et les premières recherches
À partir de l’automne 1914, le front se fige de la mer du Nord à la Suisse. Les offensives de 1915, en Artois et en Champagne, se heurtent à des positions organisées en profondeur : tranchées successives, réseaux de barbelés, nids de mitrailleuses, artillerie de contre-préparation. L’infanterie paie un prix élevé pour des gains limités. La question du franchissement des barbelés et des tranchées sous le feu occupe plusieurs services techniques et plusieurs inventeurs, civils et militaires.
Parmi ces recherches, l’une retient l’attention d’Estienne. Au cours de l’été 1915, il apprend qu’Eugène Brillié, ingénieur de la société Schneider, et Jules-Louis Breton, alors parlementaire, ont entrepris l’étude d’un engin destiné à ouvrir des passages dans les barbelés, à partir du châssis du tracteur à chenilles Holt, observé sur le terrain d’exercice des Royal Engineers à Aldershot. Le tracteur Holt, de fabrication américaine, est alors utilisé par les armées alliées pour tirer l’artillerie lourde. Début septembre 1915, Estienne voit lui-même des tracteurs Holt manœuvrer lors d’une visite dans un secteur britannique voisin de son commandement.
Eugène Brillié, né à Paris en 1863 et diplômé de l’École centrale, a fait carrière dans les chemins de fer puis dans l’automobile, où il s’est associé à Gustave Gobron. Il dispose chez Schneider d’un bureau d’études et d’une expérience des véhicules lourds. Le projet Breton-Brillié ne vise pas encore un engin de combat armé : c’est un appareil de destruction d’obstacles.
La lettre du 1er décembre 1915
Estienne adresse plusieurs propositions au commandement, sans résultat. Après plusieurs lettres restées sans réponse, il écrit à titre personnel au général Joffre le 1er décembre 1915, ce qui lui vaut d’être reçu le 6 décembre par le général Janin, adjoint au chef d’état-major.
Le contenu de cette lettre va au-delà du simple coupe-barbelés. Estienne y écrit qu’il juge réalisable la construction de véhicules à traction mécanique capables de transporter, à travers les obstacles et sous le feu, à plus de 6 km/h, de l’infanterie avec son armement et du canon. Il préconise une force de véhicules blindés tout terrain assez nombreuse pour permettre à 20 000 fantassins de percer toute la profondeur d’une position allemande ; armés d’artillerie légère, ces engins transporteraient aussi hommes, matériel et approvisionnements sur la quarantaine de kilomètres séparant les zones de rassemblement françaises du terrain libre situé derrière les lignes ennemies. Le projet associe donc dès l’origine l’appui-feu blindé et le transport protégé de l’infanterie.
Estienne cherche ensuite un industriel. Le 20 décembre, il rencontre Louis Renault, dont les usines tournent à pleine capacité pour la production de guerre et qui ne donne pas suite. Il se tourne alors vers Schneider. Le 21 décembre 1915, accompagné du capitaine Lefebvre, il rencontre Brillié ; dans un rapport à Joffre daté du 14 janvier 1916, il indique que l’ingénieur a accepté d’étudier avec lui les modifications à apporter à son projet initial pour réaliser le cuirassé dont il a exposé l’emploi. Estienne abandonne sa propre conception de départ au profit d’un prototype commun, dont le dessin peut être prêt en janvier 1916 et qui, en cas d’échec, peut être converti en tracteur d’artillerie. Cette clause de repli rendait le projet plus acceptable pour un commandement prudent.
Janvier-février 1916 : la commande des 400 Schneider
Le projet progresse rapidement au mois de janvier. Le 7 janvier 1916, Joffre saisit Albert Thomas du dossier et demande, contre le souhait d’Estienne, la constitution d’une commission d’essais, dont Estienne n’est pas membre malgré la demande explicite du commandant en chef. Des essais de franchissement sont conduits avec le tracteur Holt. Après une rencontre entre Estienne et Joffre le 18 janvier, Albert Thomas, sous-secrétaire d’État chargé de l’organisation de la production d’armement, passe à la demande de Joffre une première commande de 400 chars Schneider CA1, le 31 janvier.
La chronologie administrative de cette commande varie légèrement selon les sources. D’après l’historique du char Saint-Chamond, le contrat Schneider pour 400 chars est avalisé par le ministre de la Guerre, le général Gallieni, le 1er février 1916. Les deux dates renvoient à la même décision : la demande du commandement en chef, puis sa validation ministérielle.
Dix mois seulement séparent l’acceptation du projet Estienne-Schneider, en janvier 1916, de la création du premier groupe de chars. Pour une armée en guerre, et pour un matériel sans précédent, le délai est court. Il sera pourtant marqué par des conflits de compétence qui pèsent sur la suite.
Le projet concurrent : le Service automobile et le char Saint-Chamond
L’initiative d’Estienne contourne la voie hiérarchique habituelle, ce qui suscite des résistances. La Direction des services automobiles n’apprécie pas qu’un officier impose un projet sans passer par elle ; ne pouvant s’opposer frontalement à un ordre du commandant en chef, elle multiplie les demandes de modifications et lance un projet concurrent, qui aboutira au char Saint-Chamond, également commandé à 400 exemplaires. Le général Mourret, à la tête de la Direction du service automobile, voit d’un mauvais œil l’association d’Estienne avec Schneider ; il confie au lieutenant Charles Fouché, spécialiste des tracteurs, l’étude d’un châssis en 15 jours, alors que celui-ci estimait le travail à 6 semaines.
La société des Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt, installée à Saint-Chamond, dispose d’appuis. Elle s’appuie sur les relations au ministère de l’un de ses directeurs techniques, le colonel Émile Rimailho, co-inventeur du canon de 75 modèle 1897, pour faire accepter ses propres spécifications, notamment le montage d’un canon de 75 à tube long, ce qui rend le Saint-Chamond plus long et plus lourd que le Schneider. Joffre n’apprend que le 27 avril 1916 la décision d’Albert Thomas de commander aussi 400 chars à la FAMH ; le contrat, avalisé par le ministre le 29 mai, est notifié à la société le 14 juin 1916.
À l’origine, les deux constructeurs devaient produire un engin commun. Schneider et Brillié refusent de partager avec Saint-Chamond l’invention brevetée de l’ingénieur, et Saint-Chamond refuse de verser des redevances à Schneider. Il en résulte deux chars distincts, aux performances et aux logiques différentes, commandés au même nombre d’exemplaires. L’armée française se trouve ainsi, avant même la création de l’artillerie spéciale, avec deux matériels non standardisés et deux circuits de décision rivaux.

Estienne à Verdun, puis le retour au projet
Pendant ces mois, Estienne n’est pas affecté à plein temps au programme. Les tentatives de mise à l’écart retardent ses projets pendant qu’il exerce un commandement à Verdun, de mars à juin 1916. Au début de la bataille, il commande par intérim l’artillerie du 3e corps d’armée ; il est cité à l’ordre de la 2e Armée pour son action à la tête d’un important groupement d’artillerie dans les combats de Verdun, d’avril à la mi-juin.
La situation évolue au début de l’été. Fin juin 1916, au retour d’une mission en Angleterre, Estienne est chargé d’organiser l’artillerie d’assaut ; il avait auparavant proposé au commandant en chef, par lettre, une organisation de cette arme dont il demandait le commandement. Le séjour en Grande-Bretagne lui permet de constater l’avancement du programme britannique de « tanks », conduit sous un secret strict.
L’été 1916 : préparer les hommes avant les chars
Le matériel n’étant pas encore livré, les premières mesures concernent le personnel et les terrains. La décision de créer le camp de Marly-le-Roi est prise le 11 juillet 1916 par le gouverneur militaire de Paris, en accord avec le ministère de l’Agriculture, propriétaire des terrains ; le site comprend le fort du Trou d’Enfer, une ferme, des bois et des tirés de chasse présidentielle. Le centre de formation ouvre en août 1916 ; il reçoit des personnels venus de toutes les armes, quelques artilleurs pour le service des canons, mais surtout des cavaliers, dont l’emploi dans leur spécialité est devenu limité dans la guerre de tranchées.
La gestion administrative de ces premiers effectifs passe par un régiment existant. D’août 1916 à mai 1918, le 81e régiment d’artillerie lourde, stationné à Satory, assure la gestion administrative des camps et unités de chars auprès de l’intendance de Versailles. Ce rattachement donne à l’institution naissante l’accès aux ressources administratives et techniques sans lesquelles elle ne pourrait fonctionner.
La réflexion tactique précède aussi l’arrivée des engins. Le 26 août 1916, dans une première « Note sur l’emploi tactique des chars d’assaut », Estienne défend l’idée d’une grande attaque autonome destinée à s’emparer en quelques heures des deux premières positions ennemies. Le texte suppose l’effet de surprise et l’engagement massif de nombreux engins.
Cet effet de surprise disparaît deux semaines avant la création officielle de l’AS. Les Britanniques engagent pour la première fois leurs engins, baptisés « tanks » pour tromper l’adversaire lors de leur conception, le 15 septembre 1916, pendant la bataille de la Somme. Une cinquantaine de Mark I sont alors disponibles, et une partie seulement atteint la ligne de départ.
Les appréciations sur cet engagement divergent. Une biographie publiée par une association d’artilleurs le qualifie d’échec, les Britanniques ayant engagé leurs chars sans attendre les français. L’étude publiée dans Stratégique souligne surtout que cet emploi précoce a éventé la surprise. Selon une autre lecture, l’événement a aussi accéléré les décisions françaises, en suscitant un enthousiasme qui précède de quinze jours la nomination d’Estienne. Les deux effets ne s’excluent pas : les Allemands connaissent désormais l’arme, mais le commandement français ne peut plus différer l’organisation de la sienne
Le 30 septembre 1916
L’artillerie d’assaut est créée le 30 septembre 1916 et son berceau est le camp de Champlieu, près de Compiègne. Le commandement est confié au colonel Estienne : instruction, organisation des unités, doctrine d’emploi et suivi des matériels du point de vue de l’utilisateur.
Plusieurs points caractérisent l’institution ainsi créée.
- L’AS n’est pas une arme autonome. C’est une subdivision de l’artillerie, ce qui correspond à la conception d’Estienne : le char est d’abord un canon mobile et protégé destiné à accompagner l’attaque. Le vocabulaire de l’époque en porte la trace. Les unités s’appellent des groupes et des batteries, et non des escadrons ou des compagnies.
- L’arme est d’abord appelée « artillerie spéciale », puis rebaptisée « artillerie d’assaut ». Le sigle AS convient aux deux appellations. Estienne choisit par ailleurs le mot « char » pour désigner l’engin, là où les Britanniques emploient « tank ».
- Le capitaine Louis Bossut, cavalier, est affecté à l’artillerie spéciale le 30 septembre 1916. Il commandera l’un des deux groupements engagés au premier combat.
- Le site de Champlieu, retenu par Estienne pour y établir le centre d’instruction des chars, est confirmé par le Grand Quartier général le 28 septembre 1916. Le camp se trouve en lisière de la forêt de Compiègne, sur la commune d’Orrouy, dans l’Oise.
- Le 17 octobre 1916, Estienne reçoit ses étoiles de général de brigade, ce qui aligne son grade sur l’importance du commandement confié. Les sources ne s’accordent pas toutes sur cette date : la notice de la bibliothèque de l’École polytechnique rattache la promotion à la période suivant sa citation d’août 1916, et un autre auteur la date du 8 août 1916. La date du 17 octobre est retenue par la biographie diffusée par les artilleurs ainsi que par la plupart des historiques de l’arme.
La naissance du char d’assaut français 1915-1918
Octobre-décembre 1916 : constitution des premières unités
La mise sur pied des unités s’étale sur l’automne. L’étude publiée dans Stratégique date du 7 octobre 1916 la création du premier groupe de chars. Le site ministériel Chemins de mémoire fixe au 1er décembre 1916 la création de la première unité de chars. Ces deux dates correspondent vraisemblablement à la constitution administrative du groupe, puis à sa dotation effective en matériel. Lafitte indique en effet que Schneider envoie à Champlieu, le 1er décembre, la première section du premier groupe, et que les Forges et Aciéries de Saint-Chamond y font transporter quelques jours plus tard des chars de l’autre modèle.
Le commandement s’installe au plus près du camp. À partir du 1er décembre 1916, Estienne établit son poste de commandement au château d’Orrouy, voisin de Champlieu ; une plaque y rappelle qu’il fonctionna en 1917 et 1918 et que le général créa, organisa et instruisit les chars au camp de Champlieu de décembre 1916 à avril 1918.
Le recrutement se poursuit par prélèvement sur la cavalerie. Une note du GQG du 17 décembre 1916 organise la dissolution de six escadrons de cavalerie légère au profit de l’artillerie spéciale, issus des 5e hussards, 5e chasseurs et 8e chasseurs ; ces hommes rejoignent notamment ceux du 1er dragons, arrivés à Marly-le-Roi en octobre 1916. Bossut, lui-même issu du 1er dragons, forme les premiers équipages entouré d’anciens camarades de ce régiment.
L’instruction suit un circuit en trois étapes. Marly-le-Roi regroupe les personnels formant les groupes et assure l’instruction élémentaire de pilotage et de tir ; Cercottes, dans le Loiret, est le lieu de perception des chars, véhicules et matériels spécifiques, avec poursuite de l’instruction ; Champlieu complète la formation. Le tir au canon de char ne semble pas avoir été pratiqué à Marly, et le centre de Champlieu se monte au moment même où arrivent les groupes constitués à Cercottes.
Les unités de base sont des groupes numérotés, réunis ensuite en groupements pour l’engagement. Les groupes AS 1 à AS 5 sont créés en décembre 1916 ; AS 7, AS 8 et AS 9 en février 1917 ; AS 10 en mars ; AS 6 en avril. L’AS 1 reste à Marly comme unité d’instruction avant d’être engagé. Les Saint-Chamond forment une série distincte, à partir de l’AS 31. L’AS 31 arrive à Champlieu le 23 février 1917 avec huit chars seulement. Les livraisons restent en retard sur les prévisions tout au long de l’hiver. Une instance consultative est aussi créée. Le Comité consultatif de l’artillerie d’assaut, institué en décembre 1916, aide Estienne à surmonter les résistances du Service automobile. Le conflit de compétences avec la direction du général Mourret, né à propos du Saint-Chamond, ne disparaît pas avec la création de l’AS.
L’Artillerie d’assaut : évolution d’une organisation militaire (1915-1918), par Michel Goya.
Les matériels disponibles à la création
L’AS naît avec deux chars moyens conçus avant elle.
Le Schneider CA1. Au terme des modifications imposées, il pèse environ 13,6 tonnes et porte un canon de 75 mm Blockhaus Schneider et deux mitrailleuses Hotchkiss de 8 mm. Son moteur de 70 chevaux lui donne une vitesse de 6 km/h, et son équipage compte six hommes. La caisse allongée repose sur un châssis de deux longerons d’acier, avec le moteur à l’avant et la transmission à l’arrière ; la chenille, de 34 patins, roule sur deux chariots à trois et quatre galets. Le canon, court, est monté en casemate sur le flanc droit, avec un secteur de tir limité. Le long nez avant, prévu pour écraser les barbelés, gêne le franchissement des tranchées larges. Les premiers Schneider livrés présentent un blindage insuffisant, défaut corrigé par la suite. Les réservoirs d’essence, placés à l’intérieur, exposent l’équipage à l’incendie.
Estienne doit renoncer à la remorque blindée à chenilles, capable de transporter une vingtaine de fantassins, qu’il avait prévue à l’origine. Le volet « transport d’infanterie » de sa lettre de décembre 1915 disparaît ainsi du programme.
Le Saint-Chamond. Il porte un canon de campagne de 75 mm de pleine longueur et quatre mitrailleuses Hotchkiss, contre deux sur le Schneider. Sa transmission est électrique, selon un système étudié par la société Crochat-Collardeau. Il pèse environ 22 tonnes, contre 12,5 tonnes pour le Schneider selon les chiffres retenus par le ministère des Armées. Sa caisse dépasse largement le train de roulement à l’avant et à l’arrière, ce qui provoque des enlisements dans les terrains bouleversés. Ses chenilles trop étroites seront modifiées. Estienne lui-même reconnaît, dans une lettre de mars 1917, que sa commande électrique lui confère de réelles qualités.
Ces deux engins lents, lourds et mal protégés ne correspondent qu’en partie à ce qu’Estienne souhaitait. Dès l’automne 1916, il cherche une autre formule.
Le char léger : Estienne et Louis Renault
Renault, qui avait décliné en décembre 1915, revient au projet. Lors d’une rencontre fortuite le 16 juillet 1916, Estienne lui demande de réexaminer la question, ce qu’il accepte. Renault présente alors onze études de chars, dont celle d’un char léger qui retient l’attention d’Estienne. La formule retenue repose sur un équipage de deux hommes, un engin léger que l’on peut produire en plus grand nombre à coût égal, et un armement placé dans une tourelle à rotation complète ; la fiche technique est arrêtée fin novembre 1916 entre Estienne et Renault.
Le 27 novembre 1916, Estienne adresse au commandant en chef un mémoire personnel proposant l’adoption immédiate et la fabrication en masse d’un char léger conforme aux spécifications du prototype Renault. Une maquette en bois est présentée fin décembre 1916. Elle suscite les critiques d’une partie de la Direction du service automobile, tenue à l’écart du projet et hostile à Estienne. Le 30 décembre, Renault défend son engin face au projet de char lourd de 30 tonnes porté par le général Mourret ; l’argument décisif est que le char léger utilise un moteur de série disponible, alors qu’aucun moteur existant ne peut mouvoir le char lourd.
Le char léger est donc conçu dans les trois mois qui suivent la création de l’AS, et à l’initiative de son chef. Il n’entrera en service qu’en 1918.
L’épreuve du 16 avril 1917
À la fin de l’hiver, l’AS dispose d’un parc significatif. Au 31 mars 1917, l’artillerie d’assaut compte 208 chars Schneider et 48 Saint-Chamond. Selon une autre source, sur les 208 Schneider reçus au 1er avril, 34 sont inutilisables. Trois groupements de marche seulement sont organisés, sous les ordres de Chaubès, Bossut et Lefebvre, en vue des attaques sur Juvincourt et Moronvilliers.
Entre-temps, le commandement a changé. Nivelle a succédé à Joffre en décembre 1916 et prépare une offensive de rupture sur l’Aisne. Il exige l’engagement de l’artillerie spéciale en appui de la Ve Armée près de Berry-au-Bac, le 16 avril, alors qu’Estienne juge cette action prématurée. La veille de l’attaque, Bossut indique à ses hommes que le plan retenu est loin de celui qu’il avait préconisé.
Les deux groupements quittent Champlieu par voie ferrée et débarquent le 12 avril, l’un en gare de Courlandon, l’autre près de Ventelay. La mission consiste à percer au bas du versant oriental du Chemin des Dames, entre Corbeny et Berry-au-Bac, et à chasser les Allemands de leur observatoire de la cote 108.
Les effectifs engagés et les pertes varient selon les sources, ce qui tient en partie à la distinction entre chars prévus, chars partis et chars effectivement arrivés sur la base de départ.
- Chars engagés. Le site ministériel consacré à la nécropole de Berry-au-Bac retient 128 Schneider répartis en deux groupements. D’autres auteurs comptent 132 chars : 82 dans le groupement Bossut (groupes AS 2, 4, 5, 6 et 9) et 50 dans le groupement Chaubès (AS 3, 7 et 8).
- Chars perdus. Le panneau historique installé sur le site fait état de 57 chars perdus, 31 pour le groupement Bossut et 26 pour le groupement Chaubès, et de 36 chars tombés en panne. Une autre analyse avance 76 chars perdus, dont 56 par l’artillerie allemande, parmi lesquels 35 ont pris feu.
- Pertes humaines. Sur 720 hommes engagés, on compte plus de 100 blessés et 55 tués, dont le commandant Bossut. Un autre décompte fait état de 180 tués, blessés ou disparus.
Le déroulement explique ces pertes. Le groupement Chaubès bute sur l’infanterie à l’assaut de la première position allemande et ne parvient pas à la dépasser. Sur les 82 chars du groupement Bossut, 32 sont perdus dans les lignes allemandes et 12 dans les lignes françaises. Mal soutenus, les chars subissent de lourdes pertes infligées par l’artillerie adverse en tir direct. Les tranchées allemandes élargies gênent leur déploiement. Bossut est tué lorsque son char est touché par un obus ; ses hommes l’inhument le 18 avril dans le cimetière de Maizy.
Les conséquences institutionnelles sont immédiates. Ce premier engagement malheureux menace l’existence même de l’artillerie spéciale ; le remplacement de Nivelle par Pétain préserve l’œuvre d’Estienne. Le nouveau commandant en chef, qui avait eu Estienne sous ses ordres en 1914, maintient l’arme et oriente son emploi vers des actions limitées, préparées et coordonnées avec l’infanterie.
1917 : la réorganisation après l’échec
Les 5 et 6 mai 1917, les Saint-Chamond livrent leur premier combat au moulin de Laffaux ; les pertes y sont moins lourdes qu’à Berry-au-Bac, avec 12 chars et 87 hommes mis hors de combat.
L’emploi des chars est ensuite repensé. Les attaques sont préparées sur des objectifs rapprochés, l’infanterie d’accompagnement est entraînée avec les équipages, l’artillerie de campagne est chargée de neutraliser les batteries adverses susceptibles de tirer en direct sur les chars. Pour l’offensive de la Malmaison, un groupement réunissant deux groupes de Saint-Chamond déjà engagés le 5 mai, les AS 31 et 32, et trois nouveaux groupes de Schneider, les AS 8, 11 et 12, est acheminé par voie ferrée de Champlieu vers Soissons les 16 et 17 octobre 1917. Le site ministériel Chemins de mémoire indique que 30 Saint-Chamond et 38 Schneider y sont employés avec davantage de succès, devant Laffaux.
L’arme se dote aussi de signes distinctifs. En septembre 1917, Estienne impose comme insigne de l’artillerie d’assaut un heaume sur deux canons croisés. Le symbole associe l’origine artilleuse de l’arme et l’idée de protection.
Le programme du char léger, lui, change d’échelle. L’appui de Pétain permet de le relancer et de porter la commande à 3 000 exemplaires en septembre 1917. La production reste pourtant en retard. Renault s’était engagé à livrer 2 000 chars entre juillet et novembre 1917, mais n’en livre que 84 au cours de l’année.
1918 : les régiments d’artillerie spéciale et le char léger au combat
La dernière année de guerre transforme l’AS en une arme de masse. Du 12 mai au 10 novembre 1918, neuf régiments d’artillerie spéciale sont créés, numérotés de 501 à 509. Le 501e régiment d’artillerie d’assaut est créé le 20 mai 1918 à partir du premier groupement de chars. En mai 1918, Cercottes devient le dépôt de l’arme sous l’appellation AS 500, et reprend la formation des unités de chars légers, rapatriée de Champlieu en mars.
Le Renault FT est engagé pour la première fois le 31 mai 1918, à partir de Saint-Pierre-Aigle en direction de Ploisy-Chazelle, pendant la troisième bataille de l’Aisne. Il s’agit de ralentir l’offensive allemande lancée 4 jours plus tôt sur le Chemin des Dames. Du 31 mai au 11 novembre 1918, les chars Renault prennent part à 3 292 combats et 440 d’entre eux sont détruits. Les Schneider et Saint-Chamond restent engagés pendant l’été 1918, notamment en juin et juillet.
L’arme reçoit une reconnaissance officielle. Le char Renault est cité à l’ordre de l’armée par Pétain le 30 juillet 1918. Estienne est fait commandeur de la Légion d’honneur en août 1918. Au 1er août 1918, l’arme compte environ 20 000 hommes ; ses pertes pour 1917 et 1918 sont évaluées à 550 tués et 1 500 blessés.
Après 1918 : le rattachement à l’infanterie
L’autonomie relative de l’AS ne survit pas à la démobilisation. Le 15 novembre 1919, Estienne quitte l’artillerie d’assaut pour le commandement supérieur du groupe fortifié de Nice. Par décision du 13 mai 1920, les chars cessent de relever de l’artillerie et passent sous la direction de l’infanterie ; le 501e devient alors le 501e régiment de chars blindés. L’appellation de régiment de chars de combat est adoptée en 1923. L’École et l’Inspection des chars s’installent à Versailles.
Estienne revient pourtant dans le domaine. Le 9 février 1921, il devient adjoint à l’inspecteur général de l’infanterie, avec la fonction d’inspecteur des chars de combat. Dès 1921, il relance l’étude d’un nouveau char en sollicitant les industriels qui avaient participé à la production de guerre. Ces études sont à l’origine du char de bataille B1, puis du B1 bis. Il expose ses vues sur l’emploi des chars en masse, idéalement au sein d’une arme autonome, dans un mémoire du 25 mai 1919 resté inédit et dans des conférences au Conservatoire des arts et métiers en 1920 et à Bruxelles en 1921 ; ces conceptions ne sont pas retenues, la doctrine française subordonnant étroitement les chars à l’infanterie. Admis à la retraite en 1922, il continue à suivre les études et à donner des conférences.
Les lieux de 1916-1917 font l’objet de monuments de son vivant. Il inaugure le 2 juillet 1920 le monument de l’artillerie d’assaut à Berry-au-Bac. Il inaugure le 23 mai 1933 la borne du camp de Champlieu, œuvre du sculpteur Real del Sarte, qui porte l’inscription « 1916 Camp des chars d’assaut 1918 » et les initiales AS.
Jean-Baptiste Estienne meurt le 2 avril 1936 des suites d’une opération à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. Il est inhumé au cimetière de Cimiez, à Nice.
5 mai 1917 : le général Estienne engage les premiers chars dans un combat, à Laffaux (Aisne)







