Lettre ouverte aux candidats à la présidence de la République – La puissance de la France : quelle ambition pour 2027 ?

Mesdames, Messieurs,

Vous sollicitez le vote des Français. S’ils vous accordent leur confiance par le suffrage universel, vous aurez à défendre les intérêts de la France. Vous aurez à répondre de sa sécurité, de sa défense, à commander ses armées, à garantir la crédibilité de sa dissuasion nucléaire et à engager sa parole. La puissance est au cœur des relations internationales. Elle est « la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités » selon Raymond Aron.

Aussi, en cette ère marquée par le « syndrome de l’hubris », les désirs de conquêtes et de revanches, vous hériterez des décisions de vos prédécesseurs, de forces patiemment constituées, mais aussi de dépendances et de renoncements dont les conséquences pèseront sur votre mandat. Vos propres choix engageront le pays bien au-delà de 2032. Une filière industrielle, le renouvellement d’une génération de sous-marins et d’avions, ou la formation d’un corps d’officiers, de sous-officiers ou de soldats du rang, se préparent sur des décennies. Or, l’histoire s’accélère et les circonstances peuvent imposer des orientations en quelques heures.

Il nous faut donc connaître votre lecture du monde.

La défense et la diplomatie doivent prendre toute leur place dans le débat présidentiel. Elles exigent des engagements suffisamment précis pour que les Français puissent en apprécier la portée.

« De quoi s’agit-il ? » Cette question stratégique du maréchal Foch guidera les pages qui suivent. Elle vous est adressée pour ouvrir une discussion sur ce que la France doit être, afin de pouvoir décider, entreprendre et soutenir une politique qui lui permette d’être à la « table des grands ».

***

En 1962, Raymond Aron publie Paix et guerre entre les nations. La France mène alors la guerre d’Algérie. Les États-Unis et l’Union soviétique se disputent la prééminence mondiale sous la menace nucléaire. Aron inscrit cette confrontation dans une histoire plus longue : « La guerre est de tous les temps historiques et de toutes les civilisations. » La formule mérite d’être relue à la veille d’une élection où vous devrez expliquer quelle « grande politique » vous entendez mener pour la France.

En relations internationales, les conjonctures évoluent au gré de l’histoire et du hasard, mais les ressorts ont leur permanence. La peur, l’intérêt et l’ambition pèsent sur les décisions des chefs d’État, avec les représentations collectives, la mémoire et la culture des peuples. La langue, la psyché, le climat et, surtout, la géographie contribuent à façonner leur perception du monde. Ces influences prennent une portée stratégique à travers les moyens disponibles et la volonté de les employer. De Sun Tzu à Machiavel, de Clausewitz à Foch, en passant par Beaufre et Couteau-Bégarie, la pensée militaire stratégique s’est attachée à comprendre comment agir, en prenant en compte un adversaire, un compétiteur. Comment tenter d’apprécier ses intentions et de conserver une pleine liberté de décision et d’action. Et finalement, comment imaginer les stratégies pour penser la guerre de demain.

L’historien grec Thucydide permet de saisir ce qui se joue lorsque cette liberté dépend du bon vouloir d’une puissance supérieure. Dans le dialogue des Méliens, que l’on retrouve dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, les habitants de Mélos souhaitent préserver leur neutralité. Or, Athènes exige leur soumission. À leur invocation de la justice, les Athéniens répondent : « les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder ». La scène met aux prises une volonté de domination et un refus de céder, dans un rapport de forces profondément inégal. Elle pose une question qui demeure : sur quoi fonder sa sécurité lorsque l’adversaire, ou le dit partenaire d’autrefois, estime avoir les moyens d’imposer ses exigences ? Les armes se transforment, les régimes se succèdent, mais les États doivent toujours assurer leur sécurité et défendre leurs intérêts dans un monde dont ils ne décident jamais seuls des règles.

Pour la France, la question porte sur sa capacité à décider et à tenir ses engagements. De Gaulle y avait répondu par une politique d’indépendance dont la dissuasion constituait un instrument majeur. Vous aurez à préciser ce que vous conservez de cette ambition, dans quelles conditions et avec quels partenaires.

Avant de promettre des moyens, il faut définir la politique qu’ils serviront. Quels intérêts considérez-vous comme vitaux, et dans quelles circonstances envisageriez-vous l’emploi de la force pour les défendre ? Quelles menaces doivent, selon vous, commander notre préparation ? Quels engagements la France doit-elle pouvoir honorer ? Et quelles dépendances êtes-vous prêts à réduire pour conserver la maîtrise de ces décisions ?

État des forces

Le monde occidental se fracture – Thomas Gomart évoque un « schisme des valeurs » entre les États-Unis et les nations européennes – alors que ses adversaires renforcent leurs coopérations. Avec Donald Trump, les différends commerciaux et territoriaux touchent jusqu’aux alliés des États-Unis : les pressions exercées sur le Danemark à propos du Groenland en donnent une illustration. Les Européens accélèrent leur réarmement sous l’effet de la guerre en Ukraine, mais leurs divergences stratégiques et leurs dépendances américaines limitent encore leur capacité à agir ensemble. Le F-35 illustre cette dépendance et la réglementation américaine ITAR constitue une autre contrainte : elle soumet certaines exportations et réexportations de matériels ou de technologies de défense à l’autorisation de Washington.

De leur côté, Pékin et Moscou – liés par une « amitié sans limites » – revendiquent un ordre multipolaire qui réduirait la prééminence occidentale. Leur rapprochement, auquel s’ajoutent les coopérations avec l’Iran et la Corée du Nord, s’organise autour de cette ambition, sans effacer leurs intérêts propres. L’élargissement des BRICS contribue à la contestation de la hiérarchie internationale et de la prééminence occidentale. Il ne forme cependant pas un ensemble uniformément anti-occidental : l’Inde, notamment, entend conserver ses partenariats et sa liberté de manœuvre. Le dollar reste lui aussi prééminent, malgré l’érosion progressive de sa part dans les réserves mondiales et la recherche de circuits de paiement alternatifs.

D’ailleurs, cette recomposition concerne autant les ressources que les territoires. Pétrole, gaz – notamment sous forme liquéfiée – métaux critiques, terres rares, eau, sable et approvisionnements alimentaires nourrissent les rivalités. Posséder un gisement ne suffit pas. Il faut pouvoir l’exploiter, transformer sa production et sécuriser son acheminement. Selon les théâtres, concessions, investissements et accords commerciaux se combinent aux pressions politiques, à la protection armée des installations ou à la prédation.

La compétition s’étend aux semi-conducteurs, aux machines qui les fabriquent et aux infrastructures de l’intelligence artificielle et aux plateformes qui en diffusent les usages. Les grandes entreprises technologiques disposent de moyens dont les États dépendent. Aucun espace n’échappe désormais aux enjeux de puissance : les fonds marins abritent les câbles ; l’espace fournit des capacités de communication, d’observation et de renseignement indispensables à la conduite des opérations, tandis que les satellites deviennent eux-mêmes des cibles ; le cyberespace permet d’atteindre des infrastructures sans franchir physiquement une frontière. La guerre en Ukraine rappelle, dans le même temps, que la conquête territoriale demeure une réalité, tout comme les nouvelles formes de conflictualité en Asie, Afrique et Amérique latine.

Dans ce jeu à grande échelle, la France conserve des atouts de premier rang : la dissuasion, une filière nucléaire civile, un siège permanent au Conseil de sécurité, un réseau diplomatique étendu et des industries de défense, aéronautiques et spatiales. Ses outre-mer lui donnent une présence dans plusieurs océans et le deuxième espace maritime mondial. Ils lui imposent aussi des responsabilités de protection considérables.

Ces moyens reposent toutefois sur une base industrielle réduite et des approvisionnements extérieurs essentiels, notamment en hydrocarbures, minerais et composants électroniques. Le vieillissement démographique, la contrainte budgétaire et l’instabilité politique intérieure compliquent l’effort de longue durée. La France dispose donc d’instruments de puissance, mais doit examiner sa capacité à les soutenir.

Quelle lecture faites-vous de cette recomposition ? Quelles dépendances considérez-vous comme les plus dangereuses ? Et où situez-vous les priorités françaises, au regard des moyens disponibles ? Autrement dit, quelle place sous le « soleil » pour la France ?

Diplomatie

« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments » disait Bismarck.

Henry Kissinger le conte parfaitement dans son ouvrage Diplomacy : en 1635, la France de Louis XIII et de Richelieu entre ouvertement en guerre contre les Habsbourg, après avoir soutenu leurs adversaires protestants. Un cardinal pouvait donc servir un royaume catholique sans faire de la solidarité religieuse le principe directeur de sa politique extérieure. La « raison d’État » commandait de contenir une puissance jugée menaçante. Cet épisode rappelle ce que la diplomatie exige : apprécier les intérêts en présence, comprend les intentions et rechercher les concours nécessaires à une politique nationale.

Le « diplomate » et le « soldat », tels que les identifie Raymond Aron, servent cette même politique avec des moyens différents. La force pèse sur la négociation. La diplomatie permet d’en préparer l’emploi, d’en limiter la nécessité ou d’en convertir les résultats en accord durable. Encore faut-il connaître les interlocuteurs, leurs contraintes et ce qu’ils peuvent accepter. Une langue maîtrisée, des années passées dans un pays, le souvenir d’une négociation contribuent à cette connaissance. Elles permettent aussi de distinguer une déclaration destinée à l’opinion d’une position sur laquelle un gouvernement est prêt à s’engager.

C’est sous cet angle qu’il faut réellement examiner la réforme engagée sous Emmanuel Macron. Le décret du 16 avril 2022 a organisé la mise en extinction des corps des conseillers des affaires étrangères et des ministres plénipotentiaires, dans le cadre de la création du corps des administrateurs de l’État. Les diplomates n’ont pas disparu et les fonctions demeurent. Mais le changement soulève une question de fond : comment préserver des carrières spécialisées et transmettre une expérience lorsque la mobilité devient un principe central de l’organisation administrative ?

L’ouverture à d’autres parcours peut apporter des compétences utiles. Elle ne dispense pas de l’apprentissage du métier. Comprendre une société, entretenir des contacts et gagner la confiance d’un interlocuteur demandent du temps. Le risque serait de traiter cette expérience comme interchangeable, au moment où la France a besoin d’une appréciation indépendante des rapports de force.

Rétablirez-vous des corps diplomatiques spécialisés ? Si vous maintenez la réforme, quelles garanties donnerez-vous à la formation linguistique, à l’expertise régionale et à la continuité des carrières ? Quelle place réserverez-vous au Quai d’Orsay dans la préparation des décisions présidentielles, et quels moyens lui consacrerez-vous ?

L’outil militaire

Un « pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort » assumait Charles de Gaulle.

La France doit défendre des intérêts que sa géographie contribue notamment à définir. La géographie, selon un célèbre ouvrage d’Yves Lacoste, ça sert avant tout à faire la guerre.

Puissance européenne, présente dans plusieurs océans par ses outre-mer, elle doit protéger son territoire, ses approches et des voies d’approvisionnement éloignées. Cette dispersion impose des moyens différents de ceux d’un État dont les préoccupations se concentrent sur une frontière terrestre. Elle oblige surtout à déterminer ce que nos armées doivent pouvoir accomplir seules, et ce qui peut relever d’un engagement allié.

En 1934, dans Vers l’armée de métier, de Gaulle proposait d’ajouter à l’armée de conscription une force professionnelle mécanisée, capable d’intervenir rapidement. Il cherchait à répondre à une difficulté précise : disposer d’un instrument immédiatement utilisable, sans attendre la mobilisation générale. Le Livre blanc de 1994 retenait encore une « armée mixte », associant professionnels et appelés. Deux ans plus tard, Jacques Chirac engageait la professionnalisation. Chaque modèle répondait à une appréciation des menaces, des missions et des conditions d’emploi de la force.

On le comprend, une armée destinée à conduire des interventions limitées ne se prépare pas de la même manière qu’une force appelée à soutenir une guerre prolongée contre un adversaire disposant de moyens comparables. La différence concerne les effectifs et les équipements, mais aussi les stocks, la maintenance, le service de santé et la capacité à remplacer les pertes. Le format annoncé ne dit pas, à lui seul, ce qui peut être engagé ni pendant combien de temps.

Le débat entre qualité et quantité exige donc de préciser les missions. La supériorité d’un équipement peut procurer un avantage décisif. Elle ne dispense pas d’en posséder assez pour couvrir plusieurs engagements et supporter l’attrition. L’artillerie, les forces blindées, les drones, les capacités navales et aériennes doivent pouvoir combattre ensemble, avec leurs soutiens. La dissuasion répond à une fonction propre, qui ne supprime pas le besoin de forces conventionnelles crédibles.

« Il faut que la défense de la France soit française », déclarait de Gaulle en 1959. Cet impératif conduit à examiner la maîtrise du commandement, du renseignement, des approvisionnements et du soutien. Une alliance peut accroître notre capacité d’action, mais elle ne doit pas dispenser de savoir ce que nous pourrions encore entreprendre si un concours essentiel venait à manquer.

Quel modèle d’armée proposez-vous, pour quelles missions et face à quels adversaires ? Quelles opérations voulez-vous pouvoir conduire simultanément, et dans la durée ? Où jugez-vous nécessaire d’accroître les effectifs, les équipements et les stocks ? Quelles capacités entendez-vous maintenir sous maîtrise nationale ? Enfin, quels moyens humains, industriels et financiers consacrerez-vous à ce modèle, au-delà des annonces de réarmement ? 

Les forces morales

« La force de la cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens » écrivait Thucydide.

En novembre 2023, le général Thierry Burkhard désignait la cohésion nationale comme « notre centre de gravité, c’est-à-dire une source de puissance ». Le constat dépasse les armées. Dans une confrontation prolongée, le pays doit pouvoir soutenir l’effort militaire, supporter les pertes et poursuivre son activité malgré les risques de perturbations, de sabotage et d’affrontements civils. À la guerre, les équipements comptent. Leur efficacité dépend aussi de la volonté de ceux qui les servent et du soutien de la société dont ils sont issus.

Cette volonté se nourrit d’une conscience de ce qui mérite d’être défendu. L’histoire, la culture et l’attachement au pays y contribuent. Une communauté nationale doit pouvoir se reconnaître des obligations communes et un rêve commun. Le courage intervient lorsque ces obligations deviennent coûteuses : remplir sa mission sous la menace, accepter une responsabilité, maintenir un service essentiel ou venir en aide à autrui. À ce titre, le philosophe grec et maître d’Alexandre le Grand, Aristote, disait que « le courage est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres. »

Les dirigeants ont ici une responsabilité particulière. Ils doivent expliquer les intérêts engagés, apprécier les risques et donner une perspective à l’effort demandé. La confiance se fragilise lorsque les annonces contredisent les actes ou que les contraintes paraissent inégalement réparties. Elle suppose aussi que le commandement puisse faire remonter les difficultés et que le pouvoir politique accepte de les entendre. Préparer les Français impose de leur parler avec précision, y compris lorsque les perspectives sont défavorables. Il faut de « l’esprit de finesse ».

À cette rigueur politique doit répondre un apprentissage pratique. Savoir réagir à une rupture des communications, à une interruption d’approvisionnement ou à une crise majeure réduit la dépendance et le sentiment d’impuissance. La formation, l’instruction, les exercices et l’expérience donnent des repères. Ils permettent d’agir avec discernement lorsque les temps l’imposent. Les forces morales se construisent aussi dans cette capacité à prendre une initiative, à agir avec une part d’autonomie et à tenir sa place dans un effort collectif. Que disait Charles de Gaulle ? Que se « dominer soi-même doit être devenu une sorte d’habitude, de réflexe moral ». Se préparer à être prêt.

Comment entendez-vous préparer les Français aux conséquences d’un conflit majeur ? Quelle place donnerez-vous à l’histoire nationale et à l’instruction civique dans cet effort ? Comment organiserez-vous la préparation des administrations, des entreprises et de la population ? Enfin, souhaitez-vous donner aux jeunes Français une formation militaire incluant une préparation au combat ?

Service militaire et réserve opérationnelle

Dans la préface du Livre blanc de 1994, Édouard Balladur écrivait : « Les formes civiles du service national contribueront à ancrer la légitimité de la conscription dans notre société. » Il ajoutait : « il faut toujours veiller au lien étroit qu’il y a entre notre défense et notre conception de la nation ». Le service national a longtemps été considéré comme « le meilleur gage de l’attachement de la nation et des citoyens à leur défense ». L’armée mixte, évoquée dans une précédente partie, associait alors militaires professionnels et appelés, dans une conception de la défense qui engageait directement une partie de chaque génération.

La professionnalisation a modifié cette relation. L’appel sous les drapeaux a été suspendu en 1997. Son rétablissement demeure possible par la loi. La question revient aujourd’hui dans des circonstances différentes.

Le service national militaire volontaire lancé en 2026 doit compléter l’armée professionnelle. La réserve opérationnelle est appelée à croître. Ces dispositifs répondent à une volonté de renforcer les ressources humaines disponibles, mais leur utilité dépendra des missions confiées, de la formation reçue et des conditions d’emploi. Un service civil, une période d’initiation militaire et une formation permettant d’intégrer une unité ne produisent pas les mêmes capacités. La conscription peut fournir des effectifs et constituer un vivier mobilisable. Elle exige des cadres, des infrastructures et des équipements.

Son rétablissement devrait donc partir d’un besoin militaire défini. La rencontre entre des jeunes de milieux différents, l’apprentissage de la vie collective et l’attachement au pays peuvent en être des effets précieux, sans suffire à déterminer son format. La réserve pose une difficulté comparable. Un objectif de recrutement doit se traduire en personnels entraînés, équipés et effectivement disponibles.

En effet, certains renforcent les unités, d’autres apportent des compétences médicales, techniques ou linguistiques difficiles à réunir autrement. Leur engagement suppose une organisation compatible avec leur vie civile, puis des règles claires de mobilisation en cas de crise. Les employeurs participent, à ce titre, à la capacité de défense du pays.

Souhaitez-vous rétablir une conscription obligatoire, développer le service volontaire ou privilégier la réserve ? Pour quelles missions et quelle durée de formation ? Quels moyens consacrerez-vous à l’encadrement et à l’accueil des effectifs supplémentaires ? Enfin, combien de réservistes voulez-vous pouvoir mobiliser, dans quels délais et avec quelles garanties de disponibilité ?

De la dissuasion nucléaire

Le 2 mars 2026, à l’Île Longue, Emmanuel Macron a annoncé une augmentation de l’arsenal français et l’instauration d’une « dissuasion avancée ». Le prochain président héritera donc d’une évolution engagée, dont il devra préciser la portée et assurer les moyens. En effet, la modernisation des arsenaux américain et russe, comme l’expansion chinoise, modifie les conditions dans lesquelles la France entend préserver sa capacité de dissuasion.

La doctrine française conserve ses fondements : protéger les intérêts vitaux, laisser l’adversaire dans l’incertitude sur leur délimitation – c’est « l’ambiguïté stratégique » – et maintenir la décision d’emploi sous l’autorité du président de la République. Son caractère défensif n’équivaut pas à un engagement de non-emploi en premier. Il exclut en revanche la bataille nucléaire et la riposte graduée. L’éventualité d’un avertissement nucléaire vise à rétablir la dissuasion, sans transformer l’arme en instrument ordinaire du combat.

Le discours de mars, à portée doctrinale, introduit néanmoins un changement de dimensionnement. Le chef de l’État invoque l’évolution des défenses adverses et la possibilité de menaces coordonnées pour justifier davantage de têtes nucléaires. Il annonce également que leur nombre ne sera plus rendu public. La crédibilité demeure l’objectif. Vous devrez expliquer comment vous appréciez les exigences nouvelles auxquelles l’arsenal doit répondre.

Cette crédibilité repose aussi sur le renouvellement des deux composantes. Les sous-marins de troisième génération et le missile M51.4 doivent prolonger la capacité océanique. L’ASN4G prépare celle de la composante aéroportée. Le futur porte-avions contribuera à sa dimension aéronavale. Ces programmes engagent des compétences industrielles et des dépenses sur plusieurs décennies. Leur financement doit être assuré avec celui des forces conventionnelles, dont la capacité à contenir une agression évite de placer trop tôt la décision politique devant le seuil nucléaire.

La « dissuasion avancée » ajoute une question européenne. Elle prévoit des exercices, des contributions conventionnelles alliées et de possibles déploiements des Forces aériennes stratégiques (FAS) françaises chez des partenaires. La décision nucléaire reste nationale. Il faudra donc apprécier ce que ces coopérations apportent à la sécurité de la France et ce qu’elles impliquent pour ses engagements.

Confirmerez-vous l’augmentation de l’arsenal et les programmes de renouvellement ? Jugez-vous les deux composantes suffisantes ? Maintiendrez-vous le refus des armes nucléaires tactiques ou proposez-vous une rupture, pour répondre à des besoins identifiés ? Quelle portée donnerez-vous à la dissuasion avancée, et quelle articulation avec l’OTAN ? Enfin, comment garantirez-vous l’indépendance politique, opérationnelle et industrielle de la dissuasion, ainsi que son financement dans la durée ? La France fera-t-elle partie des puissances qui feront en « sorte que l’humanité demeure dans les frontières d’expériences historiques tolérables », selon les mots de Thérèse Delpech ?

Le spatial

Le 20 janvier 2025, Donald Trump promet de poursuivre la « destinée manifeste » américaine jusque « dans les étoiles ». Derrière l’annonce martienne se lit une ambition de puissance. L’espace fournit déjà une partie des moyens indispensables aux opérations militaires : communications, navigation, observation, renseignement. La compétition porte sur l’accès aux orbites, leur occupation et la capacité à y préserver ses activités.

La guerre en Ukraine a montré qu’un État pouvait exploiter des services spatiaux alliés et commerciaux sans posséder lui-même l’ensemble des satellites nécessaires. Elle a aussi révélé la dépendance qui en découle. Un service disponible en temps de paix peut être brouillé, interrompu ou soumis aux décisions de son fournisseur. La souveraineté spatiale doit donc s’apprécier jusque dans les terminaux, les stations au sol et les conditions d’accès aux données.

Le New Space transforme cette équation. Les entreprises privées développent des constellations, des services et des lanceurs à un rythme qui bouscule les organisations établies. Leur essor repose néanmoins aussi sur les commandes publiques et les besoins militaires. Pour la France, la question est de faire émerger des acteurs capables de répondre à ces besoins, tout en conservant la maîtrise étatique des fonctions dont dépend sa liberté d’action.

Paul Wohrer, chercheur au Programme espace de l’Ifri, propose dans un rapport intitulé Le modèle spatial européen : une ambition à renouveler face aux transformations stratégiques, d’ajouter un pilier de défense au modèle spatial européen, historiquement construit autour de la science, de la coopération et du commerce. Quelle est votre position ?

La stratégie nationale spatiale 2025-2040 donne un cadre à l’effort français. Son ambition devra être appréciée à partir des capacités livrées, des délais et des financements. Observer les activités suspectes, attribuer une agression, protéger un satellite et remplacer une capacité perdue demandent des moyens différents. Vous devrez préciser lesquels vous souhaitez développer en priorité.

Quels engagements prendrez-vous pour mettre en œuvre cette stratégie ? Quelles capacités entendez-vous conserver sous maîtrise nationale et lesquelles souhaitez-vous mutualiser en Europe ? Garantirez-vous un accès européen à l’espace pour les programmes stratégiques, notamment IRIS² ? Enfin, quelle politique de commandes et de financement mettrez-vous en place pour permettre aux industriels établis comme aux nouveaux acteurs de tenir ces objectifs ?

Les fonds marins

Aux mots de Jules Michelet selon lesquels, « la masse, immense d’étendue, énorme de profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde de ténèbres », nous pourrions ajouter ceux d’Albert Camus : « Sur tous les chemins du monde des millions d’hommes nous ont précédés et leurs traces sont visibles. Mais sur la mer la plus vieille, notre silence est toujours le premier. »

Plus de 99 % des échanges internationaux de données passent par les câbles sous-marins. Les communications militaires, les transactions financières et les services numériques dépendent ainsi d’infrastructures dont une partie demeure difficile à surveiller. Une rupture peut résulter d’un accident, d’un phénomène naturel ou d’une action délibérée. Identifier sa cause, localiser les dommages et organiser la réparation deviennent des questions de sécurité.

La maîtrise des fonds commence par leur connaissance. Leur relief, les conditions acoustiques et l’emplacement des infrastructures déterminent les possibilités d’action. La profondeur impose ensuite des contraintes de pression, de communication et de navigation qui exigent des équipements spécialisés. Drones autonomes et robots téléopérés élargissent les capacités d’inspection et d’intervention, sans supprimer le besoin de navires supports, d’opérateurs et de moyens de maintenance.

La stratégie française présentée en 2022 fixe l’objectif de connaître, surveiller et agir jusqu’à 6 000 mètres. Pour la Marine nationale, l’enjeu consiste à transformer cette ambition en capacités disponibles, puis à déterminer les zones prioritaires. L’étendue de nos espaces maritimes oblige à articuler les moyens militaires avec ceux des organismes scientifiques et des opérateurs privés, notamment pour les câbles et leur réparation.

Les ressources minérales des abysses suscitent également des convoitises. Leur exploration doit toutefois être distinguée de leur exploitation commerciale, dont les conséquences écologiques et les conditions économiques restent discutées.

Quels moyens consacrerez-vous à la stratégie de maîtrise des fonds marins ? Quel format prévoirez-vous pour les drones, les robots et leurs navires supports ? Comment organiserez-vous la surveillance des câbles, l’identification d’une action hostile et la réparation après une rupture majeure ? Enfin, quelle politique défendrez-vous concernant les ressources des grands fonds et la protection de leurs écosystèmes ?

Drones, robotisation et intelligence artificielle

Du Haut-Karabakh à l’Ukraine, les drones ont pris une place croissante dans le combat. Ils observent, désignent des objectifs, frappent et obligent l’adversaire à disperser ou à dissimuler ses moyens. En Ukraine, leur emploi massif raccourcit le délai entre la détection et l’attaque.

Cette évolution recouvre des matériels très différents. Un drone de reconnaissance de proximité, une munition téléopérée et un appareil accompagnant un avion de combat ne répondent ni aux mêmes missions ni aux mêmes contraintes industrielles. Leur efficacité dépend aussi des communications, du renseignement, de la guerre électronique et de leur intégration au commandement.

La difficulté industrielle consiste à produire en quantité tout en modifiant les équipements au rythme du combat. Elle concerne les composants, les logiciels, les charges utiles et les moyens de formation. Pour les armées françaises, cela suppose des procédures d’acquisition capables d’intégrer des évolutions rapides, puis de diffuser les matériels éprouvés au-delà des unités expérimentales. La lutte antidrones doit suivre le même rythme.

La robotisation élargit ces possibilités au sol et en mer. Le projet Pendragon prépare une première unité robotique de combat pour 2027. L’intelligence artificielle peut aider à exploiter les données des capteurs, à coordonner des systèmes et à alléger certaines tâches – regardons ce que permet le programme Maven. Elle pose aussi des questions de fiabilité, de dépendance technique et de responsabilité, notamment sur la question de la décision d’engagement.

Les contraintes démographiques renforcent l’intérêt de ces technologies, sans permettre de présumer une réduction des besoins humains. Opérateurs, maintenanciers, développeurs et spécialistes de la guerre électronique doivent être recrutés et entraînés. La réserve peut apporter des compétences civiles précieuses, à condition de les inscrire dans des unités, des exercices et des missions définies.

Quelle place donnerez-vous aux systèmes dronisés et robotisés dans chaque armée ? Quelles capacités voulez-vous produire en masse, avec quelles garanties d’approvisionnement ? Comment adapterez-vous les acquisitions et la formation à la rapidité des évolutions ? Quel degré d’autonomie autoriserez-vous et sous quelle responsabilité humaine ? Enfin, comment organiserez-vous la contribution de la réserve à cette transformation ?

L’État et l’industrie de défense

L’effort de défense engage l’État bien avant la livraison d’un équipement. Il faut entretenir des compétences, financer des installations et sécuriser des approvisionnements dont la reconstitution peut demander des années. La montée en cadence dépend ensuite des sous-traitants, des machines disponibles et du recrutement.

L’État doit donc donner aux industriels une visibilité qui permette d’investir. Les PME et les entreprises de taille intermédiaire sont particulièrement exposées : elles peuvent détenir une compétence indispensable sans disposer de la trésorerie nécessaire pour augmenter leur production. Les avances, les délais de paiement et la durée des engagements comptent autant que le montant annoncé des commandes.

Dans son rapport sur la guerre économique, le député Christophe Plassard propose notamment de mobiliser davantage l’épargne et d’étudier une incitation fiscale à l’investissement dans les entreprises françaises et européennes. Il interroge également les obstacles bancaires rencontrés par certaines exportations autorisées.

Enfin, produire en Europe ne garantit pas toujours la maîtrise d’un équipement. Les composants importés, les droits sur les logiciels et les autorisations étrangères peuvent limiter son emploi, sa modification ou son exportation.

Quels engagements de commande donnerez-vous aux entreprises ? Comment financerez-vous la montée en cadence des PME et sécuriserez-vous les approvisionnements critiques ? Soutiendrez-vous des incitations fiscales, des garanties publiques ou une évolution des pratiques bancaires ? Quelles procédures simplifierez-vous ? Et quelles capacités industrielles voulez-vous conserver sous maîtrise nationale, développer avec les Européens ou acquérir à l’étranger ? 

Influence et lutte informationnelle

La « political warfare » ? C’est « l’emploi de tous les moyens à la disposition d’une nation, en dehors de la guerre, pour atteindre » des objectifs nationaux indiquait George F. Kennan. « La propagande est l’ensemble des méthodes utilisées par un groupe organisé en vue de faire participer activement ou passivement à son action une masse d’individus psychologiquement unifiés par des manipulations psychologiques et encadrés dans une organisation » écrivait de son côté Jacques Ellul.

« La désinformation tue », lit-on dans la présentation d’Infodémie, le nouveau livre de David Colon. La formule rappelle que la manipulation de l’information produit des effets au-delà des écrans. Elle peut compromettre une décision, discréditer une institution ou préparer l’acceptation d’une agression. Dans un conflit comme dans une manifestation, les perceptions influencent le comportement des populations, la détermination des dirigeants et le soutien apporté aux forces engagées.

L’influence cherche à modifier des attitudes et des comportements au service d’un objectif. La manipulation dissimule, déforme ou fabrique. Elle peut aussi amplifier artificiellement des données exactes pour en détourner le sens. Une opération n’a donc pas besoin d’inventer chaque fait pour tromper.

Ces actions s’inscrivent dans des stratégies plus larges. En France, les mains rouges peintes sur le Mur des Justes du Mémorial de la Shoah en mai 2024, les jets de peinture verte visant notamment des synagogues en mai 2025 et les têtes de cochon déposées devant neuf lieux de culte musulmans en septembre suivant ont conduit les enquêteurs à examiner la piste d’ingérences étrangères. Sur un autre registre, VIGINUM a documenté le mode opératoire russe Storm-1516, qui produit et diffuse des contenus manipulés.

Ces opérations exigent une réponse qui dépasse le seul démenti. Il faut identifier les exécutants, remonter aux commanditaires et comprendre les circuits de diffusion.

La France dispose de plusieurs instruments aux missions distinctes. VIGINUM détecte et caractérise les ingérences numériques étrangères. L’ANSSI intervient dans la protection des systèmes d’information. Les services de renseignement contribuent à identifier les acteurs et leurs intentions. Dans le cadre militaire, le COMCYBER conduit notamment la lutte informatique d’influence. La stratégie nationale 2026-2030 doit organiser la réponse à la manipulation de l’information d’origine étrangère, sous la coordination du SGDSN.

L’efficacité dépendra de la circulation du renseignement, de la rapidité de l’analyse et de la décision de rendre une opération publique. Une réponse crédible doit pouvoir exposer ses éléments de preuve, reconnaître ses incertitudes et protéger la liberté du débat. À tous ces éléments, n’omettons pas ce passage de Psychologie des foules de Gustave Le Bon : « Les foules ont toujours joué dans l’histoire un rôle important, jamais cependant aussi considérable qu’aujourd’hui. »

Quels moyens consacrerez-vous à la détection et à l’attribution des opérations étrangères ? Qui décidera de leur dénonciation publique et des mesures de réponse ? Quelle politique d’influence extérieure entendez-vous conduire, avec quels objectifs ? Enfin, comment protégerez-vous les élections et renforcerez-vous la capacité des citoyens à apprécier l’information, sans confondre sécurité nationale et contrôle de l’opinion ? 

Conclusion  

Mesdames, Messieurs,

Que voulez-vous pour la France ? Quelle « grande politique » souhaitez-vous entreprendre ? De quels moyens entendez-vous la doter, et comment ? Présenterez-vous un nouveau Livre blanc ? Quelle que soit la forme retenue, votre stratégie devra préciser les priorités, les engagements et les délais.

La France doit pouvoir demeurer maîtresse de ses décisions. Les Français doivent connaître l’ambition que vous portez, les risques que vous êtes prêts à assumer et l’effort que vous leur demanderez. Retenons cette pensée de Sénèque : « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va. »  

Thomas HERNAULT

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