Ève Curie, fille cadette de Pierre et Marie Curie, est morte le 22 octobre 2007 à New York, à l’âge de 102 ans. Pianiste, journaliste, biographe de sa mère, correspondante de guerre, engagée dans la France libre puis active auprès de l’UNICEF, elle était la seule membre de sa famille proche à ne pas avoir fait carrière dans les sciences.
Ève Denise Curie naît à Paris le 6 décembre 1904, un an après l’attribution du prix Nobel de physique à ses parents, partagé avec Henri Becquerel, pour leurs travaux sur la radioactivité. Elle est la seconde fille du couple, après Irène, née en 1897.
Pierre Curie meurt le 19 avril 1906, renversé par une voiture à cheval dans une rue de Paris. Ève a alors seize mois. Marie Curie reprend la chaire d’enseignement de son mari à la Sorbonne. Le grand-père paternel, le médecin Eugène Curie, vit avec la famille et s’occupe des enfants jusqu’à sa mort en 1910 ; Marie Curie élève ensuite ses deux filles avec l’aide de gouvernantes. Elle obtient en 1911 un second prix Nobel, de chimie cette fois.
L’éducation des deux sœurs fait une large place à l’activité physique (marche, vélo, natation, gymnastique dans le jardin de la maison de Sceaux) ainsi qu’aux travaux pratiques. De langue maternelle française, elles parlent aussi le polonais et se rendent en Pologne en 1911. Ève a déclaré plus tard avoir souffert, enfant, du manque d’attention de sa mère, le lien entre elles s’étant resserré à l’adolescence.
Au printemps 1921, elle accompagne sa mère et sa sœur aux États-Unis à bord du paquebot Olympic. Le voyage a pour objet la remise à Marie Curie d’un gramme de radium financé par une souscription américaine. Les trois femmes sont reçues par le président Warren G. Harding à Washington. La presse américaine surnomme alors Ève « la jeune fille aux yeux de radium ».
Comme sa sœur, elle est élève du collège Sévigné, établissement privé non confessionnel de Paris, où elle obtient en 1925 un baccalauréat en sciences et en philosophie.
Pianiste et critique (1925-1934)
Ève Curie se tourne vers la musique et les lettres, tandis qu’Irène s’engage dans la recherche scientifique, qui lui vaudra en 1935, avec son mari Frédéric Joliot, le prix Nobel de chimie. Ève donne son premier concert de piano à Paris en 1925, puis se produit à Paris, en province et en Belgique. Selon l’Association Curie et Joliot-Curie, elle aurait été formée par le pianiste polonais Ignacy Jan Paderewski et aurait brièvement posé pour les maisons Lanvin et Schiaparelli ; ces éléments ne figurent pas dans les principales notices encyclopédiques.
Parallèlement, elle publie des critiques musicales dans l’hebdomadaire Candide et des articles sur le théâtre, la musique et le cinéma dans plusieurs journaux parisiens.
Après le mariage d’Irène en 1926, Ève reste auprès de sa mère, qu’elle accompagne lors de déplacements en France, en Italie, en Belgique et en Suisse. En 1932, toutes deux suivent le président tchécoslovaque Tomáš Masaryk lors d’un voyage en Espagne. Marie Curie meurt le 4 juillet 1934 d’une anémie aplasique, probablement liée à son exposition prolongée aux rayonnements ionisants. Ève l’a soignée pendant sa maladie.
Après la mort de sa mère, Ève Curie se retire temporairement de la vie mondaine et s’installe dans un petit appartement à Auteuil, où elle rassemble et classe la correspondance et les documents laissés par Marie Curie. À l’automne 1935, elle se rend en Pologne pour recueillir des informations sur l’enfance et la jeunesse de sa mère.
L’ouvrage, Madame Curie, paraît en 1937 simultanément en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Italie, en Espagne et dans d’autres pays. Il devient un succès de librairie international ; le nombre de langues de traduction varie selon les sources, de 32 à 35. Aux États-Unis, la traduction de Vincent Sheean, publiée par Doubleday, reçoit en 1937 le National Book Award dans la catégorie non-fiction, décerné par l’Association américaine des libraires. En 1939, Ève Curie est faite chevalier de la Légion d’honneur et reçoit l’ordre polonais Polonia Restituta.
En 1943, la Metro-Goldwyn-Mayer adapte le livre au cinéma, avec Greer Garson dans le rôle de Marie Curie et Walter Pidgeon dans celui de Pierre Curie. Des commentateurs ultérieurs ont reproché à la biographie d’avoir passé sous silence la liaison de Marie Curie avec le physicien Paul Langevin, qui avait fait scandale en 1911.
La guerre : France libre et reportages (1939-1945)
Après la déclaration de guerre, en 1939, l’écrivain Jean Giraudoux, nommé commissaire général à l’information, confie à Ève Curie la direction de la section féminine de ses services. Au début de 1940, elle effectue une tournée de conférences aux États-Unis sur le thème des Françaises et de la guerre ; elle est reçue à la Maison-Blanche par Eleanor Roosevelt. Un essai portant le même titre paraît dans The Atlantic Monthly en mai 1940.
Elle quitte Paris le 11 juin 1940. Après la défaite, elle embarque à Bordeaux sur un navire surchargé, le Madura, qui évacue vers l’Angleterre des ressortissants britanniques et des Français, et qui est mitraillé par l’aviation allemande pendant la traversée. À Londres, elle rejoint la France libre du général de Gaulle. En 1941, le gouvernement de Vichy la déchoit de la nationalité française et confisque ses biens.
Pendant la guerre, elle partage son temps entre la Grande-Bretagne, où elle rencontre Winston Churchill, et les États-Unis, où elle donne des conférences et écrit pour la presse, principalement le New York Herald Tribune. Privée de passeport français, elle voyage comme correspondante de ce journal avec le soutien du gouvernement américain.
De novembre 1941 à avril 1942, elle parcourt environ 40 000 milles (près de 65 000 km). Partie de Khartoum, elle passe notamment par Kano, au Nigeria, et par Fort-Lamy, au Tchad, territoire rallié à la France libre. Elle assiste à l’offensive britannique en Égypte et en Libye en décembre 1941, puis à la contre-offensive soviétique devant Moscou en janvier 1942. Elle se rend ensuite en Iran, en Inde, en Birmanie et en Chine. Au cours de ce périple, elle rencontre le chah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi, Tchang Kaï-chek et Gandhi, ainsi que des soldats polonais combattant aux côtés des Alliés.
Ses reportages sont réunis en 1943 dans Journey Among Warriors, publié par Doubleday. L’ouvrage a figuré parmi les finalistes du prix Pulitzer de la correspondance en 1944, attribué finalement à Ernie Pyle. L’accueil critique est globalement favorable ; l’historien Michael Karpovich, dans The Russian Review (automne 1943), estime toutefois que sa description de l’Union soviétique manque de recul.
De retour en Europe, Ève Curie s’engage comme volontaire dans le corps médical féminin de la France libre lors de la campagne d’Italie, avec le grade de lieutenant au sein de la 1re division blindée. En août 1944, elle participe au débarquement de Provence. Elle reçoit la croix de guerre 1939-1945.
Presse, politique et OTAN (1944-1954)
À la Libération, elle devient codirectrice du quotidien Paris-Presse, fonction qu’elle occupe jusqu’en 1949 (les sources datent son entrée en fonctions de 1944 ou de 1945). Elle effectue au total sept tournées de conférences aux États-Unis.
De 1952 à 1954, elle est conseillère spéciale du général britannique Hastings Ismay, premier secrétaire général de l’OTAN, et appartient à l’état-major international de l’organisation jusqu’à son mariage.
Le 19 novembre 1954, Ève Curie épouse le diplomate américain Henry Richardson Labouisse Jr., né en 1904 à La Nouvelle-Orléans et veuf de sa première épouse, Elizabeth Scriven Clark. Labouisse dirige alors l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), de 1954 à 1958. Ève Curie prend la nationalité américaine en 1958. De 1957 à 1967, elle siège comme administratrice de la Fondation Curie.
Henry Labouisse est ensuite directeur de l’International Cooperation Administration en 1961, puis ambassadeur des États-Unis en Grèce de 1962 à 1965. En 1965, le secrétaire général de l’ONU, U Thant, le nomme directeur exécutif du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), poste qu’il occupe jusqu’en 1979. La même année 1965, il reçoit à Oslo, en présence de son épouse, le prix Nobel de la paix décerné à l’UNICEF.
Pendant ce mandat, Ève Curie Labouisse accompagne son mari dans plus de 100 pays, principalement des pays en développement bénéficiaires de l’aide de l’organisation. Elle y visite des programmes et le personnel de terrain, ce qui lui vaut le surnom de « première dame de l’UNICEF ». Le couple n’a pas d’enfant ; Henry Labouisse a une fille de son premier mariage, Anne, épouse de l’éditeur américain Martin Peretz.
Henry Labouisse meurt à New York le 25 mars 1987.
Veuve, Ève Curie Labouisse partage son temps entre la Grèce, Paris et New York, où elle se fixe. Le 6 décembre 2004, à l’occasion de son centième anniversaire, elle reçoit à son domicile new-yorkais la visite du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ainsi que des messages de félicitations des présidents George W. Bush et Jacques Chirac.
En juillet 2005, lors d’une cérémonie organisée par l’UNICEF, elle est promue officier de la Légion d’honneur au titre de son action pour l’organisation.
Ève Curie Labouisse meurt dans son sommeil le 22 octobre 2007, à son domicile de Manhattan, à l’âge de 102 ans. La directrice générale de l’UNICEF, Ann Veneman, salue dans un communiqué son rôle auprès de l’organisation pendant le mandat de son mari. Elle est inhumée auprès de celui-ci au cimetière de Metairie, à La Nouvelle-Orléans.
Héritage
Ève Curie a souvent fait observer qu’elle était la seule de sa famille à ne pas avoir reçu de prix Nobel : sa famille en compte 5 au total, en comptant celui reçu par son mari au nom de l’UNICEF.
Son legs au Musée Curie a contribué à la rénovation de celui-ci en 2012, et ses archives personnelles ont été déposées par sa famille au centre de ressources historiques du musée en 2009.
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- Officier de la Légion d’honneur
- Croix de guerre 1939-1945
- Commandeur de l’Ordre Polonia Restituta









