La guerre des détroits dans le nord-ouest du Pacifique : Taïwan au cœur d’un basculement géostratégique

L’auteur analyse l’affrontement géostratégique entre deux ensembles de puissances, qu’il décrit dans des termes empruntés à Carl Schmitt : le Béhémoth terrestre – les trois autocraties nucléaires côtières (Chine populaire, Corée du Nord, Russie), qui forment une quasi-continuité côtière du Vietnam au détroit de Béring – et le Léviathan maritime, soit les démocraties menées par les États-Unis et appuyées sur le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et Taïwan. Le continent asiatique est séparé du Pacifique par une succession de mers bordières refermées par la « première chaîne d’îles », qui constitue un « carcan » potentiel enserrant la Chine. Taïwan en est à la fois le verrou et le pivot.

Taïwan est longée par la grande route de circumnavigation qui irrigue les principales économies mondiales. L’auteur retrace l’histoire du mode d’action maritime chinois – l’échec sanglant de Jinmen (1949), puis les conquêtes de Hainan et des Wanshan (1950) réussies grâce à la réquisition massive de bateaux de pêche – et de l’implication américaine, du désengagement de Truman à sa volte-face lors de la guerre de Corée, jusqu’au traité de défense de 1954. Les trois crises du détroit (1954-55, 1958, 1995-96) se sont chacune soldées par un recul de Pékin devant les porte-avions américains, ce qui a nourri sa décision de se doter d’une marine océanique et de l’arme nucléaire. Le détroit de Taïwan reste un passage économique majeur (environ 240 navires par jour), tandis que les détroits plus profonds de Bashi et de Miyako sont essentiels au passage discret des sous-marins et au réseau de câbles sous-marins.

Taïwan, verrou central

Seule la mer de Chine méridionale est assez profonde pour abriter le « bastion » des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins chinois, garants de la frappe en second. Confinée dans ses mers proches, la Chine a édifié des points d’appui aux Paracels et un complexe aéronaval aux Spratley. Pour briser le carcan, elle a mené un programme de porte-avions efficace (Liaoning, Shandong, Fujian, futur type 004 à propulsion nucléaire, objectif de 9 porte-avions d’ici 2035) et développé bâtiments amphibies, quais flottants Shuiqiao, fusiliers marins et forces spéciales. Depuis 2022, les nouvelles crises (réponse à la visite de Pelosi, exercices « Justice Mission 2025 », rassemblements de 1 700 bateaux de pêche) installent un état de conflit larvé et une accoutumance destinée à abaisser la vigilance taïwanaise. En cas de guerre de haute intensité, la lutte sous-marine serait décisive : missiles « tueurs de porte-avions », guerre des mines, partenariat AUKUS, renouveau des forces sous-marines japonaise, sud-coréenne et taïwanaise (Hai Kun). Déverrouiller Bashi pour libérer sa dissuasion justifierait à lui seul, selon l’auteur, la prise de Taïwan.

Élargissant la perspective au temps long, l’auteur retrace l’expansion russe vers le Pacifique, des Cosaques du XVIIe siècle aux expéditions de Béring, et la quête permanente d’un accès aux eaux libres reliant Mourmansk à Vladivostok. Il rappelle les traités sino-russes : Nerchinsk (1689) puis les « traités inégaux » d’Aïgoun (1858) et de Pékin (1860), par lesquels la Russie arracha à la Chine la Sibérie au sud de l’Amour et fonda Vladivostok. Le désastre de Tsushima (1905) illustra le besoin russe d’une route arctique du Nord-Est, que le réchauffement climatique rend désormais praticable. Quant aux alliances, la Corée du Nord est le seul véritable allié de Moscou, la Chine un partenaire. Mais le contentieux historique pèse : la Chine n’oublie pas la Sibérie perdue et pourrait, à terme, en réclamer réparation – la rivalité pour le contrôle des détroits et des routes arctiques pouvant opposer une Chine devenue maritime à une Russie restée terrestre.

Taïwan représente une menace majeure pour une économie chinoise prioritairement maritime. La volonté de Xi Jinping d’en finir rapidement se heurte à l’incertitude d’un assaut, dont l’échec aurait des conséquences politiques désastreuses – ce qui pourrait expliquer les limogeages successifs au sommet de l’APL, dont les chefs militaires estimeraient ne pas être prêts.

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