La méthode « Delbrück-Kromayer » : reconstituer les batailles de l’Antiquité par le terrain et l’analyse critique.

À la fin du XIXe siècle, l’histoire militaire de l’Antiquité est en Allemagne un champ de bataille académique presque aussi animé que les campagnes qu’elle prétend étudier. Officiers de carrière et professeurs d’université s’y disputent l’autorité, les uns revendiquant la légitimité du praticien sur le terrain, les autres celle du philologue sur les textes. C’est dans ce contexte tendu, où l’état-major prussien et l’université de Berlin coexistent difficilement, que deux figures intellectuelles vont progressivement imposer une approche radicalement neuve : Hans Delbrück (1848–1929) et Johannes Kromayer (1859–1934). Leurs travaux, souvent présentés ensemble sous la formule commode de « méthode Delbrück-Kromayer », constituent en réalité deux programmes distincts mais complémentaires, unis par une conviction commune : on ne peut reconstituer une bataille antique sans confronter les sources écrites à la réalité du terrain.

Delbrück : « Quellenkritik » et « Sachkritik »

Hans Delbrück est une personnalité atypique dans le paysage universitaire allemand de son époque. Ancien lieutenant ayant participé à la guerre franco-prussienne de 1870-1871, précepteur du prince Waldemar de Prusse, puis professeur à l’université Frédéric-Guillaume de Berlin à partir de 1895, il incarne ce profil hybride, à la fois homme d’action et érudit, que l’époque réclamait pour régénérer l’histoire militaire. Son œuvre maîtresse, la Geschichte der Kriegskunst im Rahmen der politischen Geschichte — « Histoire de l’art de la guerre dans le cadre de l’histoire politique » — publiée en quatre volumes dont la troisième édition date de 1920, représente la tentative la plus ambitieuse de son temps pour intégrer l’histoire des guerres dans une histoire globale de la civilisation.

La démarche de Delbrück repose sur deux piliers méthodologiques articulés. Le premier est la Quellenkritik, soit la critique des sources : aucun texte antique ne doit être accepté sans vérification, quel que soit le prestige de son auteur. Hérodote, Polybe, Tite-Live, César lui-même sont soumis à un examen serré de leur cohérence interne et externe. Le second pilier, plus original, est la Sachkritik, que l’on peut traduire par « critique des réalités » ou « critique par les faits ». Il s’agit de confronter ce que disent les sources à ce qu’autorisent les contraintes du monde réel : la démographie, la logistique, la topographie et, surtout, ce que l’expérience pratique de la guerre apprend sur les capacités humaines et organisationnelles d’une armée.

C’est par cet outil que Delbrück va remettre en cause les chiffres d’effectifs rapportés par les Anciens avec une constance qui fera scandale. Lorsqu’Hérodote annonce que l’armée perse de Xerxès comptait des millions de combattants, Delbrück sort ses calculs : les routes disponibles, les capacités de ravitaillement, les flux d’eau potable nécessaires, les cadences de marche connues rendent un tel chiffre absurde. La tête de colonne aurait atteint Athènes avant que la queue n’ait quitté l’Asie. Il applique le même raisonnement à Marathon, à Gaugamèles, à Zama, réduisant systématiquement les effectifs à des proportions jugées crédibles. Cette approche, héritée des travaux du démographe Karl Julius Beloch sur la population du monde antique, n’est pas simplement un exercice de scepticisme. Elle vise à reconstruire la logique réelle des batailles, en montrant que la victoire résultait souvent d’une supériorité numérique et logistique plutôt que d’une génie tactique miraculeux.

La topographie occupe chez Delbrück une place centrale et systématique. Il est l’un des premiers historiens à affirmer que le terrain constitue, au même titre que les textes, une source primaire de connaissance historique. Sa formule est restée célèbre dans les milieux de l’historiographie militaire : dès lors que l’on connaît l’armement et les méthodes de combat des armées en présence, le terrain devient un « témoin éloquent » de la nature d’une bataille et permet d’en reconstituer le déroulement général. Appliquant ce principe à la bataille de la forêt de Teutobourg en l’an 9 après J.-C., il produit ce qui est essentiellement une étude topographique, évaluant chaque localisation possible, discutant les preuves archéologiques disponibles et testant les hypothèses de ses prédécesseurs à l’aune du terrain. Par ailleurs, Delbrück conduit des expérimentations pratiques : il fait former à ses étudiants une phalange macédonienne avec des sarisses pour mesurer l’espace réellement nécessaire et les contraintes d’une telle formation au combat.

Delbrück n’hésite pas à comparer les guerres antiques aux conflits modernes, notamment en mobilisant ses propres expériences de la guerre de 1870. C’est là une autre de ses innovations : projeter sur l’Antiquité la lumière des pratiques militaires contemporaines pour en saisir les analogies et les différences. Avec Clausewitz comme référence théorique, il introduit dans sa Geschichte der Kriegskunst la distinction entre la stratégie d’annihilation (Niederwerfungsstrategie) et la stratégie d’épuisement (Ermattungsstrategie), cadre conceptuel qu’il applique autant à Frédéric le Grand qu’à Périclès ou à Fabius Maximus.

Kromayer : l’autopsie du champ de bataille comme méthode scientifique

Si Delbrück construit son édifice depuis les bibliothèques de Berlin, Johannes Kromayer adopte une démarche radicalement plus empirique. Philologue classique de formation, devenu professeur d’histoire ancienne à Leipzig en 1913, Kromayer fonde son travail sur un principe qui lui est cher : l’Autopsie — le fait de voir par soi-même. Dès 1900, il participe à une expédition en Grèce pour étudier les sites de batailles antiques. En 1907-1908, il parcourt l’Italie et l’Afrique du Nord sur les traces des guerres puniques et des campagnes romaines. Ces voyages ne sont pas de simples visites touristiques : ce sont des enquêtes minutieuses, menées avec instruments de mesure, carnets de croquis et esprit d’un géographe militaire.

De ces expéditions naît son œuvre principale, les Antike Schlachtfelder — « Champs de bataille antiques » — publiés en quatre volumes de 1903 à 1931, en collaboration avec l’officier d’artillerie autrichien Georg Veith. L’entreprise est monumentale : chaque bataille est traitée selon un protocole rigoureux. On commence par rassembler et critiquer les sources textuelles antiques (Polybe, Tite-Live, Plutarque, César, etc.). On identifie ensuite le lieu probable de l’affrontement à partir des indices géographiques fournis par ces sources, puis on se rend sur place pour vérifier la correspondance entre la description narrative et la réalité topographique. On établit enfin des cartes précises, indiquant les positions supposées des troupes, les lignes de marche, les obstacles naturels, les points d’eau, les hauteurs dominantes.

Ce travail cartographique culmine dans le Schlachten-Atlas zur antiken Kriegsgeschichte — « Atlas des batailles de l’histoire militaire antique » — publié avec Veith entre 1922 et 1929, et qui contient 120 cartes réparties sur 34 planches. Traduit en anglais en 2008 sous le titre The Battle Atlas of Ancient Military History, cet atlas reste à ce jour l’instrument de référence le plus complet jamais produit pour la localisation et la reconstruction cartographique des batailles grecques et romaines. L’université de Heidelberg a mis en ligne l’intégralité des volumes numérisés en haute résolution, permettant à des générations de chercheurs d’en consulter les cartes topographiques détaillées.

L’une des caractéristiques fondamentales de la démarche de Kromayer est sa collaboration délibérée avec des officiers professionnels. Georg Veith n’est pas simplement un partenaire éditorial : il apporte ce que Kromayer appelle le « regard militaire », soit la capacité à lire un terrain en termes de lignes de tir, de positions défensives, d’axes de progression et de dangers tactiques. Les travaux issus de cette collaboration sont salués dès leur parution pour cet avantage spécifique sur les œuvres purement académiques. Kromayer reconstitue les batailles en exigeant que chaque mouvement supposé d’une unité soit physiquement réalisable sur le terrain réel, en tenant compte des pentes, des distances, des temps de marche, des obstacles naturels.

La controverse de Sellasie : deux méthodes en miroir

Paradoxalement, c’est une querelle scientifique qui révèle le mieux la complémentarité et les différences entre les deux approches. La bataille de Sellasie (222 avant J.-C.), qui vit le roi macédonien Antigone Dôsôn écraser le roi spartiate Cléomène III, constitue le terrain — au sens propre comme au figuré — de la plus célèbre controverse académique de l’histoire militaire antique. Le site de Sellasie, à quelques kilomètres au nord-est de Sparte, avait déjà attiré des voyageurs et des chercheurs depuis les guerres d’indépendance grecque, mais c’est la confrontation entre Delbrück et Kromayer qui va en faire un véritable laboratoire méthodologique.

Delbrück, dans une première version de son analyse, avait proposé une reconstitution de la bataille fondée principalement sur le texte de Polybe. Lorsque Kromayer publie en 1900 dans l’Archäologischer Anzeiger puis dans le premier volume des Antike Schlachtfelder (1903) sa propre étude du terrain, Delbrück doit reconnaître que la topographie précise fournie par Kromayer corrige une erreur matérielle dans les descriptions sur lesquelles il s’était appuyé. Mais la concession s’arrête là. Dans une note acide, Delbrück estime que les reconstitutions de Kromayer sont « entachées de tant d’idées militaires erronées et de raisonnements défaillants qu’elles obscurcissent plus qu’elles n’éclairent ». Il reproche à Kromayer d’avoir appliqué mécaniquement à l’Antiquité des règles tactiques valables pour les armées du XIXe siècle, sans tenir compte de l’absence d’armes à feu et donc de la portée très différente des projectiles antiques. Une position défensive qui aurait du sens avec des fusils et des tranchées en 1866 devient intenable ou inutile pour des hoplites ou des phalangistes.

Le reproche de Delbrück est fondé. Kromayer avait comparé la position de Cléomène à celle du général autrichien Benedek en Bohême lors de la guerre austro-prussienne de 1866, et illustré son analyse par de longues citations d’auteurs militaires modernes. Pour Delbrück, cette analogie révèle une incompréhension fondamentale : le passé ne se lit pas comme le présent, et les catégories tactiques modernes faussent la lecture du passé antique au lieu de l’éclairer. Le débat dépasse rapidement le cas de Sellasie pour devenir une controverse de principe sur la méthode générale de reconstitution des batailles anciennes.

Ce qui unit les deux approches : une méthode composite

Malgré leur querelle, Delbrück et Kromayer partagent assez de présupposés fondamentaux pour que l’historiographie les ait regroupés sous une même étiquette. Tous deux refusent de lire les sources antiques avec naïveté. Tous deux considèrent que la reconstitution d’une bataille exige un va-et-vient permanent entre les textes et la réalité physique du lieu. Tous deux mobilisent des données extra-textuelles — démographiques, logistiques, topographiques — pour tester la plausibilité des récits anciens. Tous deux, enfin, considèrent l’histoire militaire antique comme une discipline scientifique à part entière, ni simple exercice philologique ni simple mémoire au service du prestige national, mais une enquête rigoureuse sur les capacités réelles des sociétés du passé à faire la guerre.

Ce qui les distingue est une question d’accent. Delbrück place la Sachkritik et le raisonnement analogique au cœur de son système : il critique les chiffres, reconstruit les stratégies, compare les époques. Son travail est essentiellement intellectuel et interprétatif. Kromayer, lui, insiste sur la primauté de l’observation directe du terrain : ses promenades sur les champs de bataille grecs et italiens sont pour lui une exigence scientifique, non un agrément touristique. Le résultat est un corpus cartographique d’une précision sans équivalent pour l’époque. Ensemble, leurs œuvres couvrent la quasi-totalité des grandes batailles grecques et romaines, de Marathon à Actium, et constituent à ce titre une référence incontournable pour toute la première moitié du XXe siècle.

La postérité de la méthode Delbrück-Kromayer est considérable, même si elle s’exerce souvent de manière indirecte. John Keegan, dans son ouvrage fondateur The Face of Battle (1976), inscrit explicitement Delbrück dans sa généalogie intellectuelle. Il lui attribue le mérite d’avoir démontré que « l’on peut prouver que beaucoup de récits traditionnels d’opérations militaires sont de pures absurdités par une simple inspection intelligente du terrain ». Keegan affirme par ailleurs que tout historien militaire sérieux devrait « s’éloigner des papiers et marcher dans son sujet partout où il peut en trouver des traces sur le sol ». Ce principe, au cœur du travail de Kromayer, est devenu depuis lors l’une des normes implicites de la discipline.

À travers Keegan, la tradition Delbrück-Kromayer irrigue le courant contemporain de l’archéologie des champs de bataille, discipline qui s’est développée à partir des années 1980 et 1990 à partir notamment des fouilles sur les sites de batailles romaines et napoléoniennes. Les fouilles de Kalkriese, identifié comme le lieu probable de la déroute de Varus dans la forêt de Teutobourg en l’an 9, illustrent parfaitement cette convergence : l’archéologie y valide et corrige à la fois les hypothèses de terrain avancées par Delbrück un siècle plus tôt.

Limites et critiques

Les travaux de Delbrück et Kromayer ne sont pas exempts de critiques, et certaines d’entre elles sont sévères. Du côté de Delbrück, le médiéviste Bernard S. Bachrach a estimé que l’œuvre est « sans valeur pour la période médiévale et souvent sérieusement trompeuse » dans ce domaine, en raison d’applications trop mécaniques d’un scepticisme qui devient lui-même dogmatique. Delbrück accepte sans trop de questions les chiffres élevés des sources pour la bataille de Cannes, tout en rejetant obstinément les effectifs des armées médiévales — une incohérence que ses détracteurs ont relevée. J. F. Verbruggen, spécialiste de la guerre médiévale, lui reproche de ne pas avoir lu suffisamment de sources par lui-même et de n’avoir « jamais étudié minutieusement une bataille rangée, ce qui constitue un défaut grave dans son œuvre ».

Du côté de Kromayer, une étude récente de Roel Konijnendijk publiée par Brill sous le titre Between Miltiades and Moltke a montré que la section sur la guerre grecque du grand manuel de Kromayer et Veith (Heerwesen und Kriegsführung der Griechen und Römer, 1928) emprunte très largement à une édition antérieure d’Adolf Bauer datant de 1893, sans que cette dette intellectuelle soit clairement signalée. Près de la moitié du texte de Kromayer sur la guerre grecque n’est ainsi pas de lui, et des générations de chercheurs l’ont cité et loué sans le savoir.

On peut ajouter à ces critiques spécifiques une limite structurelle commune aux deux approches : leur focalisation presque exclusive sur les aspects cinétiques de la guerre — tactique, topographie, effectifs, mouvements — au détriment des dimensions sociales, économiques, culturelles et psychologiques du phénomène guerrier. Cette limitation, déjà perceptible de leur vivant selon Konijnendijk, a contribué à orienter durablement l’histoire militaire antique vers une forme de technicisme des batailles dont les courants de la « New Military History » de la fin du XXe siècle ont cherché à s’émanciper.

Ces réserves posées, la méthode Delbrück-Kromayer demeure l’un des fondements indispensables de l’histoire militaire scientifique. Elle a imposé deux exigences qui n’ont pas vieilli : la critique systématique des sources par des données extérieures au texte, et la nécessité de confronter la reconstitution historique à la réalité physique du terrain. Ces deux impératifs structurent encore aujourd’hui le travail des spécialistes des guerres antiques, qui continuent de se rendre sur les champs de bataille grecs, siciliens, africains ou hispaniques pour y lire dans le sol et le relief ce que Polybe ou César n’ont pas dit — ou ont dit de travers. En cela, Delbrück et Kromayer ont construit quelque chose qui dépasse leurs querelles et leurs erreurs : une façon de prendre au sérieux la matérialité de la guerre, contre toutes les formes d’idéalisme narratif qui menaçaient de réduire l’histoire des batailles à une succession de gloires littéraires.

Hans Delbrück – History of the Art of War, Vol 1 – Warfare in Antiquity-University of Nebraska Press (1990)… by AdrianOchoyan

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