Les frères de la forêt : la résistance armée balte, 1940-1991.

De 1944 au milieu des années 1950, plusieurs dizaines de milliers d’Estoniens, de Lettons et de Lituaniens ont pris les armes contre le pouvoir soviétique depuis les forêts de leur pays. Cette guérilla, la plus longue d’Europe après 1945, a coûté la vie à environ 20 000 partisans en Lituanie, à plus de 2 000 en Lettonie et à un nombre comparable en Estonie. Elle a été écrasée par la conjonction des opérations de police, des déportations de masse, de la collectivisation et de l’infiltration. Les derniers clandestins isolés ne sont sortis du bois, ou n’y sont morts, que des décennies plus tard : 1978 en Estonie, 1995 en Lettonie.

Le terme « Frères de la forêt » (metsavennad en estonien, mežabrāļi en letton) remonte à la révolution russe de 1905, quand des insurgés baltes s’étaient déjà réfugiés dans les bois. Il n’était en usage qu’en Estonie et en Lettonie. En Lituanie, on parlait de žaliukai (« les verts »), de miškiniai (« ceux de la forêt ») ou simplement de partizanai. Les autorités soviétiques, elles, n’ont jamais employé d’autre mot que « bandits ».

1939-1941 : l’annexion et la première déportation

Le 23 août 1939, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique signent un pacte de non-agression assorti d’un protocole secret qui partage l’Europe orientale en zones d’influence. L’Estonie et la Lettonie sont attribuées à Moscou ; la Lituanie les rejoint par un avenant du 28 septembre. À l’automne 1939, les trois États, indépendants depuis 1918, sont contraints de signer des traités d’« assistance mutuelle » qui autorisent l’installation de bases de l’Armée rouge sur leur sol.

Le 14 juin 1940, le jour où la Wehrmacht entre dans Paris, la Lituanie reçoit un ultimatum soviétique. La Lettonie et l’Estonie reçoivent le leur deux jours plus tard. Les trois pays sont occupés sans combat, dotés de gouvernements désignés par Moscou puis, après des élections à liste unique, incorporés à l’URSS au début du mois d’août 1940. Les États-Unis et la plupart des pays occidentaux n’ont jamais reconnu cette annexion en droit.

La soviétisation est rapide : nationalisations, dissolution des armées nationales, arrestations d’officiers, de fonctionnaires, de policiers et de responsables politiques. Dès cette période, d’anciens militaires et des notables menacés d’arrestation commencent à se cacher dans les bois.

Le 14 juin 1941, une déportation de masse frappe simultanément les trois pays. Environ 10 000 personnes sont emmenées d’Estonie, entre 14 000 et 15 500 de Lettonie, quelque 17 000 de Lituanie. Les hommes sont séparés de leur famille sur les quais et envoyés dans les camps du Goulag, où la plupart meurent ; les femmes, les enfants et les vieillards sont assignés à résidence en Sibérie et dans la région de Kirov. Cet épisode, survenu une semaine avant l’invasion allemande, est le point de départ de presque tous les récits de partisans : il a convaincu une grande partie de la population rurale qu’un retour des Soviétiques signifierait l’arrestation ou l’exil.

1941-1944 : l’été des insurgés, puis l’occupation allemande

L’attaque allemande du 22 juin 1941 déclenche dans les trois pays des soulèvements contre une Armée rouge en retraite. En Lituanie, une insurrection éclate dès le 22-23 juin à Kaunas et un gouvernement provisoire proclame le rétablissement de l’indépendance. Les Allemands, d’abord accueillis en libérateurs par une partie de la population, ne le reconnaissent pas ; il se dissout au bout de six semaines.

En Lettonie, des groupes d’anciens officiers, de soldats du corps territorial et de membres de la garde civile (Aizsargi) s’emparent de plusieurs localités avant l’arrivée de la Wehrmacht : Sigulda le 2 juillet, Limbaži le 4, Alūksne le 5. En Estonie, les combats de ce que l’historiographie nationale appelle la « guerre d’été » durent plus longtemps. Des groupes de frères de la forêt affrontent les unités du NKVD et les « bataillons de destruction » chargés d’appliquer la politique de la terre brûlée. À Tartu, ils combattent une quinzaine de jours et tiennent le sud du pays avant l’arrivée des troupes allemandes. Le 8 juillet, le NKVD en retraite exécute 193 détenus dans la prison de la ville.

Les Allemands désarment ces formations ou les versent dans des unités auxiliaires. En Estonie, l’Omakaitse (« autodéfense ») compte 10 200 membres à la mi-juillet 1941 et plus de 40 000 en décembre. Aucun des trois pays ne retrouve son indépendance : ils sont intégrés au Reichskommissariat Ostland.

Cette période pèse sur toute l’histoire ultérieure du mouvement. Une partie des insurgés de 1941 et des unités de police auxiliaire formées dans la foulée a participé aux arrestations et aux massacres de Juifs et de communistes présumés, sous commandement allemand ou de sa propre initiative. En Lituanie, plus de 90 % de la population juive a été assassinée, en grande partie dès 1941 et avec le concours de policiers et de supplétifs locaux. Certains de ces hommes se retrouveront dans les maquis d’après 1944 ; la majorité des partisans de l’après-guerre, en revanche, étaient trop jeunes en 1941 ou n’avaient pas appartenu à ces unités. Cette question, longtemps laissée de côté, est aujourd’hui débattue par les historiens baltes eux-mêmes (voir plus bas).

La politique allemande de mobilisation diffère d’un pays à l’autre. En Estonie et en Lettonie, les conscriptions aboutissent à la formation d’unités rattachées à la Waffen-SS : la 20e division estonienne, les 15e et 19e divisions de la Légion lettone. Le tribunal de Nuremberg a explicitement exclu de l’incrimination collective de la SS les hommes enrôlés de force, et une commission américaine a jugé en 1950 que ces unités baltes devaient être distinguées de la SS allemande. La Lituanie, elle, boycotte les appels au recrutement et n’a jamais eu de division SS. En 1944, les Allemands y autorisent une Force de défense territoriale d’environ 20 000 hommes sous les ordres du général Povilas Plechavičius, puis en arrêtent l’état-major le 15 mai, la jugeant trop nationaliste. Une partie de ses soldats se disperse dans les campagnes avec ses armes.

Des résistances nationales à l’occupant allemand existent aussi. En Lituanie, le Comité suprême pour la libération de la Lituanie (VLIK) est créé en novembre 1943 ; la Gestapo arrête ses principaux membres en 1944. En Lettonie, le Conseil central letton adopte le 8 septembre 1944 une déclaration sur le rétablissement de l’État. Son bras armé, le groupe du général Jānis Kurelis et le bataillon du lieutenant Roberts Rubenis, est attaqué par les SS et le SD en novembre 1944 ; des officiers sont fusillés, des soldats envoyés au camp de Stutthof. Les survivants rejoindront les maquis antisoviétiques.

1944-1945 : le retour de l’Armée rouge et le passage au maquis

L’Armée rouge rentre en Lituanie à l’été 1944, prend Tallinn le 22 septembre et Riga le 13 octobre. Le territoire estonien est entièrement occupé à la fin novembre. En Lettonie, le groupe d’armées allemand encerclé en Courlande tient jusqu’à la capitulation du 8 mai 1945 ; environ 4 000 légionnaires lettons refusent alors la captivité et gagnent les forêts.

Plusieurs flux alimentent les maquis. Il y a d’abord les hommes qui ont porté l’uniforme allemand, volontaires ou conscrits, et les anciens membres des gardes locales, qui s’attendent à être arrêtés. Il y a les fonctionnaires, policiers et notables de l’entre-deux-guerres. Il y a enfin, et c’est le groupe le plus nombreux, les jeunes paysans qui fuient la mobilisation dans l’Armée rouge : dans certains districts, moins de la moitié des appelés se présentent. Les autorités s’en prennent aux familles des réfractaires, ce qui pousse d’autres hommes à se cacher. Des déserteurs rejoignent les bois avec leurs armes.

Tous ne sont pas des combattants. Les historiens distinguent les partisans armés et organisés des simples clandestins, qui se cachent sans chercher l’affrontement. Les effectifs cités varient donc fortement selon la définition retenue.

Les motivations sont convergentes d’un pays à l’autre. Les partisans se réfèrent à la Charte de l’Atlantique de 1941, par laquelle Churchill et Roosevelt s’étaient engagés à restaurer la souveraineté des peuples qui en avaient été privés par la force. Beaucoup tiennent pour acquis qu’un conflit opposera bientôt les Occidentaux à l’URSS et qu’il suffit de tenir quelques mois, au plus quelques années. Cette attente explique la forme prise par les premiers maquis : de grands camps, des unités de plusieurs dizaines ou centaines d’hommes, des combats frontaux.

Elle explique aussi les pertes. L’année 1945 est de très loin la plus meurtrière. D’après les rapports du NKVD cités par l’historien letton Heinrihs Strods, 8 916 partisans sont tués cette année-là en Lituanie, 715 en Lettonie et 270 en Estonie. Ces chiffres sont incomplets, mais ils donnent l’ordre de grandeur du rapport entre les 3 mouvements : la Lituanie concentre environ 9/10 des pertes.

Lituanie : la guérilla la plus nombreuse et la mieux structurée

C’est en Lituanie que la résistance armée a été la plus massive. Le 1er juillet 1944, l’Armée lituanienne de la liberté (LLA), organisation clandestine fondée sous l’occupation allemande et forte d’environ 10 000 membres, se déclare en guerre contre l’URSS et ordonne à ses hommes de gagner les forêts. Trop centralisée, elle est décapitée en quelques mois : son fondateur, Kazys Veverskis, est tué en décembre 1944, et le NKVD a tué 659 de ses membres et en a arrêté 753 à la fin janvier 1945. Ses cadres survivants se fondent dans le mouvement partisan, dont ils fourniront une partie de la direction.

À la fin de 1945, on estime à 30 000 le nombre d’hommes armés vivant dans les forêts lituaniennes. Sur toute la durée du conflit, les institutions lituaniennes avancent le chiffre d’environ 50 000 partisans, auxquels s’ajoute un réseau beaucoup plus large d’agents de liaison et de soutiens, pour une population d’un peu plus de 2 millions d’habitants. Le recrutement est avant tout paysan, encadré par d’anciens officiers et sous-officiers, des instituteurs, des étudiants. L’Église catholique apporte son appui.

De la bataille rangée à la clandestinité

Les historiens distinguent trois phases. De l’été 1944 au printemps 1946, les unités comptent souvent une centaine d’hommes et plus, tiennent des villages entiers et acceptent le combat ouvert contre les troupes du NKVD, comme à Kalniškė en mai 1945. Elles y subissent des pertes très lourdes : selon les données du MGB, 2 436 partisans sont tués en 1944 et 9 777 en 1945, soit la moitié de toutes les pertes de la guerre.

À partir de 1946, les groupes se réduisent, s’enterrent dans des bunkers et privilégient l’embuscade, le sabotage, la propagande et les représailles contre les collaborateurs du régime. Le pays est découpé en 9 districts militaires (apygardos) regroupés en trois régions, Sud, Est et Ouest. Les partisans portent l’uniforme de l’armée lituanienne d’avant-guerre avec insignes de grade, appliquent des règlements, tiennent des tribunaux militaires et organisent des stages de formation d’officiers. Ils appellent au boycott des élections soviétiques de février 1946 et de février 1947 et publient près de 80 titres de presse clandestine.

L’armement provient des stocks allemands et soviétiques. Entre 1945 et 1951, les forces soviétiques saisissent 31 mortiers, 2 921 mitrailleuses, 6 304 pistolets-mitrailleurs et fusils d’assaut, 22 962 fusils et plus de 15 000 grenades. Beaucoup de partisans gardent une grenade pour eux-mêmes, afin de ne pas être pris vivants et, en se défigurant, d’éviter l’identification qui entraînerait la déportation de leur famille.

La déclaration du 16 février 1949

Les tentatives d’unification échouent à plusieurs reprises, notamment parce que le MGB les infiltre. Elles aboutissent en février 1949. Du 10 au 20 février, des commandants venus de tout le pays se réunissent dans un bunker creusé sous une ferme du village de Minaičiai, dans le district de Radviliškis. Ils fondent le Mouvement de lutte pour la liberté de la Lituanie (LLKS) et élisent à sa tête Jonas Žemaitis, ancien capitaine d’artillerie formé en partie en France.

Le 16 février, date anniversaire de l’indépendance de 1918, les 8 membres du conseil signent une déclaration politique. Le texte affirme que le conseil du LLKS est la seule autorité légale sur le territoire occupé, prévoit une république démocratique dotée d’un parlement élu au suffrage libre et secret, l’égalité des droits pour tous les citoyens, et qualifie le Parti communiste d’organisation criminelle. Aucun des huit signataires n’a survécu : 4 sont tués dès 1949, les autres tombent ou sont exécutés entre 1953 et 1957. Le document, conservé dans les archives du KGB, a été reconnu par une loi du Parlement lituanien en 1999 comme un acte fondant la continuité de l’État.

Les émissaires et la fin

En décembre 1947, le partisan Juozas Lukša franchit le rideau de fer pour porter à l’Ouest des documents sur les déportations et les exécutions. Il rédige à Paris ses mémoires, publiés sous le pseudonyme de Daumantas, puis est parachuté en Lituanie en 1950 avec le soutien des services américains. Trahi, il est tué en septembre 1951.

Après les déportations de 1948, 1949 et 1951 et l’achèvement de la collectivisation, le mouvement se disloque. La direction partisane décide de ne plus recruter. Les pertes annuelles, encore de 1 192 tués en 1949, tombent à 457 en 1952 et 198 en 1953. Les états-majors régionaux sont anéantis un à un au début de 1953. Jonas Žemaitis, partiellement paralysé depuis 1951, est capturé dans son bunker le 30 mai 1953, transféré à Moscou et fusillé en novembre 1954.

Son successeur désigné, Adolfas Ramanauskas, dit « Vanagas » (« le faucon »), instituteur né aux États-Unis en 1918, vit caché sous une fausse identité jusqu’à son arrestation à Kaunas le 12 octobre 1956. Un rapport médical établi dans la prison du KGB quelques jours plus tard décrit un œil percé et des mutilations génitales. Il est exécuté le 29 novembre 1957. Ses restes ont été retrouvés en 2018 dans un cimetière de Vilnius, identifiés par analyse ADN, et inhumés lors de funérailles d’État le 6 octobre de la même année.

Frères de la forêt lituaniens en 1945. Source : Wikipedia.

Lettonie : des organisations régionales, jamais de commandement unique

En Lettonie, les « partisans nationaux » (nacionālie partizāni) combattent d’août 1944 à 1956-1957. Les estimations d’effectifs vont de 12 000 à 15 000 combattants actifs sur l’ensemble de la période, répartis en quelque 700 groupes ; un décompte letton récent avance environ 20 000 personnes en incluant tous ceux qui ont vécu dans la clandestinité armée. Le nombre de sympathisants et de soutiens est évalué jusqu’à 40 000.

Le mouvement ne parvient pas à se doter d’une direction nationale. Cinq organisations tentent de coordonner l’action à l’échelle régionale : l’Association des partisans nationaux de Lettonie (LNPA) en Vidzeme et dans le nord de la Latgale, l’Association des défenseurs de la patrie en Latgale méridionale, l’Organisation des partisans de Courlande du Nord, l’Organisation des partisans nationaux de Lettonie en Courlande et les « Faucons de la patrie » en Courlande du Sud. Un commandement central clandestin a existé à Riga jusqu’en 1947, sans réelle prise sur les groupes. Des contacts sont établis avec les Estoniens au nord et les Lituaniens au sud.

Stompaki, mars 1945

La LNPA est fondée le 10 décembre 1944 près du village de Stompaki, dans l’ancien district d’Abrene, à l’initiative de Pēteris Supe, agronome de district sous l’occupation allemande. Sur des îlots au milieu d’un marais, les partisans construisent un camp qui abrite au début de 1945 entre 350 et 360 personnes, dont 40 à 50 femmes, avec des casemates, une boulangerie et une chapelle.

Les 2 et 3 mars 1945, des troupes du NKVD encerclent le camp. La bataille, la plus importante de la guerre des partisans lettons, oppose environ 300 combattants à plus de 500 soldats soviétiques. Les partisans percent l’encerclement dans la nuit. Ils laissent 28 morts ; les pertes soviétiques sont chiffrées à 32 ou 46 tués selon les sources. Pēteris Supe est tué l’année suivante.

Courlande et Zemgale

En Courlande, les groupes sont souvent formés d’anciens légionnaires restés sur place après la capitulation de mai 1945. Ils éditent leurs propres journaux et vivent dans des camps de bunkers. Le 23 février 1946, l’un de ces camps, qui abrite une quarantaine d’hommes dans la forêt de Zūras, est encerclé ; le groupe perd huit hommes en forçant le passage.

Le 17 mars 1949, à Īle, en Zemgale, 24 partisans, 15 Lettons et neuf Lituaniens, sont assiégés dans le plus grand bunker connu du pays. Le groupe est détruit. 8 jours plus tard commence la déportation de mars 1949, qui vide les fermes dont dépendaient les maquis.

Certains groupes visent la capitale. Celui de Tālrīts Krastiņš, ancien éclaireur de la 19e division, entretient un appartement à Riga et tente à deux reprises d’assassiner Vilis Lācis, chef du gouvernement de la Lettonie soviétique. La première embuscade vise la mauvaise voiture ; la seconde s’appuie sur une informatrice qui travaille en réalité pour la police politique. Le groupe est arrêté et condamné en 1948.

Vidzeme du Nord : le maquis de Kārlis Mūsiņš

Kārlis Mūsiņš, né en 1919, est officier de la Légion lettone, décoré de la Croix allemande en or. À la capitulation de la poche de Courlande, en mai 1945, il refuse la captivité. À l’été, il traverse le pays avec un groupe d’hommes originaires de la même région que lui et regagne Vijciems, près de Smiltene, dans le nord du Vidzeme. Il y forme un groupe de partisans qu’il commande pendant huit ans. Les historiens lettons le décrivent comme l’une des formations les plus solides et les plus offensives de la région, composée d’hommes rompus à la vie en forêt et dirigée par un militaire de métier. Jusqu’à sa capture, Mūsiņš continue d’apprendre l’anglais.

Ojārs Ozoliņš est l’un des survivants de ce maquis. Son récit, publié sur le site mémoriel letton Timenote, commence en 1948 : il a seize ans lorsqu’il entre dans la section de propagande et de renseignement d’un groupe rattaché à Mūsiņš. L’épopée fondatrice, la marche du peloton de légionnaires depuis la « forteresse de Courlande » jusqu’à son canton d’origine, il ne l’a pas vécue ; il la tient, dit-il, de ses aînés.

Il décrit les années 1945-1949 comme une période d’attente plus que de combat. L’activité consiste à instruire les nouvelles recrues, à ménager les forces et à maintenir ce qu’il appelle un ordre letton dans le « canton des partisans ». Tout repose sur une conviction entretenue dans les rangs : les Alliés ne laisseront pas les pays baltes aux mains des bolcheviks.

La section à laquelle il appartient se rend régulièrement dans les villages et les hameaux. Elle y distribue le journal du maquis, rédigé par le chef d’état-major, l’instituteur Zigurds Šmits, qui écrit aussi des poèmes. Elle est également chargée d’avertir, puis de punir, ceux qui collaborent avec l’occupant.

La déportation de mars 1949 marque selon lui la rupture. Les illusions sur les « bons » Occidentaux disparaissent dès les premières rafles. Vient ensuite l’encerclement. Les partisans constatent l’arrivée de troupes fraîches et préparent une percée ; Mūsiņš rassemble tous ses hommes avant l’opération. Ceux qui passent se dispersent en groupes de plus en plus petits, car les forces de sécurité engagent dans le ratissage des forêts, écrit-il, presque tout le district militaire balte. Mūsiņš trouve un refuge provisoire, avec quelques hommes, auprès de partisans estoniens, de l’autre côté d’une frontière toute proche.

Le commandant est capturé le 27 septembre 1953, à la suite d’une trahison. 3 partisans et 15 soutiens sont poursuivis dans son dossier. Mūsiņš et Šmits sont fusillés ensemble à la prison de la Boutyrka, à Moscou, le 2 juin 1955.

Les derniers

Selon les données soviétiques reprises par l’historiographie lettone, 2 407 partisans ont été tués, 5 489 arrêtés et 498 exécutés. En face, les autorités ont recensé 1 562 morts et 560 blessés dans leurs rangs, au cours d’environ 3 000 attaques.

Un groupe de trois hommes dirigé par Staņislavs Zavadskis, actif depuis 1944 dans la région de Cesvaine, dépose les armes en 1957 après des garanties personnelles du chef du KGB letton. Arnolds Spārns se « légalise » en décembre 1959. Le dernier cas connu est celui de Jānis Pīnups : déserteur de l’Armée rouge en 1944, caché pendant un demi-siècle près de la ferme familiale dans la région de Preiļi, il ne se présente à la police que le 9 mai 1995, après le départ des dernières troupes russes. Il n’avait jamais eu de passeport soviétique.

Estonie : de petits groupes et une organisation éphémère

En Estonie, les historiens qui ont travaillé sur les archives estiment à 14 000 ou 15 000 le nombre de frères de la forêt après 1944. En comptant tous ceux qui se sont cachés à un moment ou à un autre, le total approche 30 000. Les groupes sont petits, de cinq à dix personnes en général, chacun adossé à quelques dizaines de soutiens dans les fermes voisines. Les uniformes mêlent des éléments de l’ancienne armée estonienne, de la Wehrmacht et des vêtements civils ; les armes sont celles que les Allemands ont laissées.

Les zones les plus actives sont le comté de Võru, dans le sud-est boisé, les confins des comtés de Pärnu et de Lääne à l’ouest, et la région située entre Tartu et le Virumaa. De novembre 1944 à novembre 1947, les partisans mènent 773 attaques armées. En 1945, les troupes du NKVD et les bataillons de destruction tuent 432 partisans et arrêtent 584 personnes, dont 449 soutiens ; la même année, 56 policiers et militaires du NKVD, 86 membres des bataillons de destruction et 141 militants prosoviétiques sont tués.

L’Union de la lutte armée

La principale organisation est l’Union de la lutte armée (Relvastatud Võitluse Liit, RVL), fondée en 1946 dans l’ouest du pays par Endel Redlich. Elle repose sur des responsables de commune chargés de recruter, de maintenir le lien avec les groupes armés et de rendre compte à un état-major central. Son objectif est de préparer un soulèvement au moment où éclaterait la guerre attendue entre l’URSS et les Occidentaux. Ses principaux dirigeants sont tués à l’été 1949. L’un de ses chefs locaux, Ants Kaljurand, surnommé « Ants le Terrible », est arrêté en 1949 et exécuté en mars 1951.

Frères de la forêt estoniens en 1941. Source : Archives nationales d’Estonie / Wikipedia.

Trois combats dans le Võrumaa

Trois épisodes sont restés dans la mémoire estonienne. Le 31 mars et le 1er avril 1946, à Osula, sept partisans, 5 hommes et 2 femmes, retranchés dans une ferme, tiennent tête pendant 7heures à une force estimée à 300 hommes. 2 sont tués au combat, les autres périssent dans l’incendie du bâtiment. Une lettre retrouvée dans le conduit du poêle appelle les Estoniens à poursuivre la lutte.

Le 7 mars 1951, dans la forêt de Saika, 8 partisans défendent leur bunker pendant 4 heures ; 6 sont tués, ainsi que 5 soldats du MGB. Le 29 mars 1953, à Puutlipalu, 8 partisans, dont 3 femmes, meurent dans leur bunker après 3 heures de siège. Les blessés font exploser leurs grenades pour ne pas être capturés. Cet engagement est considéré comme le dernier grand combat de la guérilla estonienne ; des accrochages mineurs se poursuivent jusqu’en 1957.

Bilan et derniers clandestins

Un rapport soviétique de juin 1953 fait état de 1 495 membres des maquis et des organisations clandestines tués depuis 1944 et de 9 870 arrestations. L’historien et ancien Premier ministre Mart Laar, s’appuyant sur la liste nominative établie par Eerik-Niiles Kross, retient plus de 2 200 morts en incluant les décès en détention. Côté soviétique, les sources officielles donnent 891 morts entre 1946 et 1956, dont 447 militants, 295 membres des bataillons de destruction, 52 agents des services de sécurité et 47 militaires.

Les frères Hugo et Aksel Mõttus sont arrêtés dans le comté de Võru à l’été 1967. Kalev Arro, qui a vécu près de trente ans déguisé en vagabond dans le sud du pays, est tué en 1974 lors d’un échange de tirs avec des agents du KGB. August Sabbe, né en 1909, est repéré le 28 septembre 1978 au bord de la rivière Võhandu par deux agents du KGB qui se font passer pour des pêcheurs. Au moment de son arrestation, il saute à l’eau et se noie. Le KGB a conclu à une noyade accidentelle lors d’une tentative de fuite ; plusieurs auteurs estoniens parlent de suicide, la rivière étant peu profonde à cet endroit.

Frères de la forêt estoniens en 1953. Source : Wikipedia.

La vie au maquis

L’abri type est le bunker : une fosse étayée de rondins, recouverte de terre et de mousse, creusée en forêt, sous une grange ou sous le plancher d’une ferme, avec une entrée dissimulée et parfois une sortie de secours. On y vit à 4, 8, parfois 20. L’hiver est la saison la plus dangereuse, parce que la neige garde les traces et que la fumée trahit. Les groupes constituent des réserves à l’automne et sortent le moins possible jusqu’au dégel.

La guérilla dépend entièrement des fermes. Les paysans fournissent la nourriture, les vêtements, les médicaments, le renseignement sur les mouvements de troupes. Les sources lettones décrivent des groupes qui, au début, disposent de vivres en abondance grâce à un réseau de soutiens aisés, et d’autres qui en sont réduits à réquisitionner dans les coopératives et les laiteries d’État. Chaque attaque de ce type attire l’attention des services de sécurité et fournit une piste pour localiser le groupe.

Les femmes tiennent une place centrale dans ce dispositif. Elles sont agentes de liaison, infirmières, ravitailleuses, rédactrices et dactylographes des journaux clandestins ; certaines vivent dans les bunkers et combattent. Des enfants naissent dans les maquis. Les historiens estoniens parlent aujourd’hui de « sœurs de la forêt ». Ce rôle les expose en première ligne à la répression : arrestations, interrogatoires, déportation.

Les unités les plus structurées prêtent serment, portent des noms de guerre pour protéger leurs familles, appliquent un règlement. Elles impriment des journaux et des tracts sur des machines à écrire et des duplicateurs cachés dans les bunkers : bulletins d’information tirés de l’écoute des radios occidentales, appels au boycott des élections, mises en garde adressées aux fonctionnaires soviétiques. En Lituanie, on recense près de 80 titres.

La violence des partisans

Les partisans ne visent pas seulement les soldats et les agents de la sécurité. Ils s’en prennent aux présidents de soviets ruraux, aux militants du Parti et des Jeunesses communistes, aux membres des bataillons de destruction, aux organisateurs de kolkhozes, aux colons venus d’autres républiques, aux informateurs réels ou supposés. Les condamnations sont prononcées par des tribunaux de campagne, souvent précédées d’avertissements écrits.

Une part importante des victimes sont des civils, et les exécutions touchent parfois des familles entières. Pour la Lituanie, les données du MGB font état d’environ 12 900 morts dans le camp soviétique, catégorie qui regroupe militaires, miliciens, militants et civils considérés comme prosoviétiques. L’historien lituanien Mindaugas Pocius, qui a consacré un ouvrage à cette question en 2009, évalue à plus de 9 000 le nombre de civils tués par les partisans. En Estonie, plus de la moitié des 891 morts recensés par les sources soviétiques sont des militants civils.

Les historiens décrivent donc aussi ce conflit comme une guerre civile à l’intérieur des sociétés rurales baltes, où le voisin, le cousin ou l’ancien camarade d’école pouvait se trouver dans l’autre camp. À mesure que les maquis s’affaiblissent, que la discipline se relâche et que l’infiltration nourrit la suspicion, les exécutions pour trahison se multiplient et le soutien de la population s’érode.

La répression soviétique

La lutte contre les maquis relève du NKVD puis, à partir de 1946, du ministère de la Sécurité d’État (MGB), sous l’autorité de Lavrenti Beria et de Viktor Abakoumov. Elle mobilise des divisions de troupes de l’Intérieur, des régiments de gardes-frontières et, ponctuellement, des unités de l’armée régulière. La contre-guérilla combine quatre instruments.

Les opérations militaires et les supplétifs locaux

Les premières années, les troupes de l’Intérieur procèdent à de vastes ratissages de massifs forestiers. Elles s’appuient sur des supplétifs recrutés sur place, les « bataillons de destruction » (istrebiteli en russe, d’où le lituanien stribai). L’Estonie en compte 5 300 dès la fin de la guerre. Mal formés, mal payés, ces hommes connaissent le terrain et les familles. Ils sont à la fois les principaux auxiliaires de la répression et les premières cibles des partisans.

Les prisonniers sont interrogés sous la torture. En Lituanie, les corps des partisans tués sont exposés sur les places des bourgs, devant le siège de la milice, pour être identifiés par les passants sous l’œil d’agents qui observent les réactions. Les familles reconnues sont déportées. Les corps sont ensuite jetés dans des fosses, des puits ou des marécages ; leur recherche et leur identification se poursuivent aujourd’hui avec les méthodes de l’anthropologie médico-légale.

L’infiltration

À partir de 1946, le MGB privilégie le renseignement. Il recrute des informateurs dans les villages, retourne des partisans capturés et monte de fausses organisations de résistance. En Lituanie, l’agent Juozas Markulis, médecin connu dans la clandestinité sous le nom d’« Erelis », parvient à se placer au centre des tentatives d’unification du mouvement et livre de nombreux cadres. Des « groupes spéciaux » formés d’anciens partisans retournés se font passer pour des maquisards afin de démasquer les soutiens, de capturer des chefs ou de commettre des exactions imputées ensuite à la résistance.

Une déportée estonienne, Taimi Kreitsberg, a raconté avoir été promenée pendant un mois de ferme en ferme par des agents qui l’envoyaient demander asile aux proches de partisans, tandis qu’ils attendaient dehors.

Les déportations

L’outil décisif est la déportation des familles. En mai 1948, l’opération « Vesna » (« Printemps ») emporte de Lituanie entre 40 000 et 50 000 personnes liées aux partisans ou classées comme koulaks. C’est la plus grande déportation de l’histoire du pays.

Le 29 janvier 1949, le Conseil des ministres de l’URSS adopte une décision secrète prévoyant la déportation des « koulaks, nationalistes et bandits », de leurs soutiens et de leurs familles des trois républiques. L’opération « Priboï » (« Ressac ») commence à l’aube du 25 mars 1949. Elle mobilise 76 212 personnes : 8 215 agents du MGB, 21 206 soldats des troupes de l’Intérieur, 18 387 membres des bataillons de destruction et 28 404 militants du Parti. En quatre jours, 90 844 personnes sont chargées dans 76 trains à destination des régions d’Irkoutsk, d’Omsk, de Tomsk, de Novossibirsk, de Krasnoïarsk et de l’Amour : 20 480 d’Estonie, 41 708 de Lettonie, 28 656 de Lituanie. Les femmes et les enfants de moins de seize ans représentent 72 % du total. L’exil est prononcé « à perpétuité ». À la fin de 1950, 4 123 déportés sont morts, dont 2 080 enfants.

En Lituanie, une nouvelle opération vise en avril 1949 ceux qui ont échappé à la rafle, puis l’opération « Osen » (« Automne ») déporte encore plus de 20 000 personnes à la fin de 1951. Au total, les institutions lituaniennes chiffrent à environ 118 000 le nombre de déportés du pays entre 1945 et 1952.

En 2006, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé, dans l’affaire Kolk et Kislyiy c. Estonie, que la déportation de mars 1949 constituait un crime contre l’humanité.

La collectivisation

La déportation a un second objectif, indissociable du premier : briser la résistance des paysans à la collectivisation, lancée en 1947 et restée sans effet. À la fin de 1948, 3 % seulement des fermes d’Estonie et de Lituanie ont rejoint un kolkhoze. Après mars 1949, le taux passe en Estonie de 8 % à 64 % en un mois, en Lettonie de 11 % à plus de 50 %. À la fin de l’année, 93 % des fermes lettones et 80 % des fermes estoniennes sont collectivisées ; la Lituanie atteint 62 %.

Pour les maquis, la conséquence est directe. La ferme individuelle isolée, qui nourrissait et cachait les partisans, disparaît. Les paysans restés sur place travaillent sous surveillance dans des exploitations collectives et ne disposent plus de surplus. Ceux qui aidaient encore savent ce qu’ils risquent.

L’ampleur de la terreur

Selon l’historien polonais Rafał Wnuk, 183 000 habitants de Lituanie ont été arrêtés entre 1944 et 1953, dont 142 000 envoyés au Goulag. En Lettonie, 88 000 personnes ont été envoyées en prison ou en camp et au moins 2 321 exécutées. En Estonie, on compte au moins 34 800 arrestations politiques et 900 exécutions.

L’Occident et les services secrets

Les partisans ont attendu une aide occidentale qui n’est jamais venue sous la forme espérée. Aucun gouvernement n’a envisagé d’intervenir militairement dans les pays baltes. Ce qui a existé, à partir de la fin des années 1940, ce sont des opérations de renseignement menées par les services britanniques, américains et suédois, dont le but premier était de s’informer sur l’URSS et de disposer de relais en cas de guerre.

L’opération Jungle

La principale est l’opération Jungle, conduite par le MI6 de 1949 à 1955. Elle est dirigée par Henry Carr, responsable de l’Europe du Nord, et par Alexander McKibbin, chef de la section balte. Les agents, des exilés estoniens, lettons, lituaniens et polonais, sont formés dans un centre installé à Chelsea, à Londres. Le groupe estonien est encadré par Alfons Rebane, ancien colonel de la division estonienne de la Waffen-SS.

Le transport est assuré par une ancienne vedette rapide de la marine allemande, pilotée par le capitaine Hans-Helmut Klose et un équipage allemand, sous la couverture d’un « Service britannique de protection des pêches en Baltique ». Le premier débarquement a lieu en mai 1949 : 6 agents sont déposés en canot pneumatique près de Palanga, sur la côte lituanienne. D’autres suivent près de Ventspils, en Lettonie, en novembre 1949 et en avril 1950, à Palanga en décembre 1950, puis sur l’île estonienne de Saaremaa. Entre 1951 et 1952, 4 missions déposent 16 agents et en récupèrent 5.

Le retournement par le MGB

Le MGB est informé presque dès le début. Il monte une contre-opération, baptisée « Lursen-S » d’après le chantier naval Lürssen qui a construit les vedettes. Des groupes de faux partisans, tenus par la sécurité soviétique, accueillent les agents sur les plages, entretiennent le contact radio avec Londres et réclament de nouveaux envois. En Lettonie, les agents doubles Augusts Bergmanis et Vidvuds Šveics jouent un rôle central dans ce dispositif.

Sur les 42 agents baltes infiltrés, presque tous sont capturés ou tués. Plusieurs sont retournés et servent à pénétrer les vrais maquis. La responsabilité des « Cinq de Cambridge », et en particulier de Kim Philby, dans la compromission de l’opération est souvent avancée ; la pénétration directe des réseaux d’exilés et des groupes d’accueil par le MGB suffit à l’expliquer en grande partie. Le MI6 suspend l’opération en 1955, après un dernier débarquement à Saaremaa en avril. L’un des agents capturés en Estonie, Mart Männik, a laissé un récit publié après sa mort.

Américains et Suédois

L’Organisation Gehlen, service de renseignement ouest-allemand créé sous tutelle américaine, participe au recrutement. La CIA parachute de son côté quelques agents, dont le Lituanien Juozas Lukša à l’automne 1950. Les services suédois forment et envoient des agents estoniens et lettons par mer. Selon les travaux lettons, environ 25 agents ont été envoyés en Lettonie entre 1945 et 1954 par les 3 services ; la plupart ont été arrêtés sans avoir pu joindre de véritables partisans.

Le bilan est négatif pour la résistance. L’aide matérielle a été infime, et les canaux ouverts par les services occidentaux ont offert au MGB un moyen supplémentaire d’identifier et de détruire les groupes. Les autorités russes invoquent encore aujourd’hui ces opérations pour présenter les frères de la forêt comme des instruments des services étrangers. L’écrasement de l’insurrection hongroise à l’automne 1956, sans réaction militaire occidentale, achève de dissiper l’espoir d’une libération par les armes.

Le déclin et les derniers partisans

Au début des années 1950, la résistance organisée est détruite dans les trois pays. Les grandes opérations soviétiques de 1952 et l’élimination des états-majors lituaniens au début de 1953 en marquent la fin. En Estonie, le dernier combat d’ampleur a lieu en mars 1953 ; en Lettonie, les groupes encore actifs se comptent sur les doigts.

La mort de Staline, le 5 mars 1953, modifie les conditions. Les autorités proposent des amnisties à ceux qui se rendent. Beaucoup de clandestins, usés par des années de vie souterraine, sans ravitaillement ni perspective, sortent du bois dans les années qui suivent. Une partie d’entre eux est malgré tout condamnée ; d’autres vivent sous surveillance. Les déportés commencent à être libérés au cours du dégel khrouchtchévien, souvent sans droit de retour dans leur région ni restitution de leurs biens.

Restent des isolés, qui ne combattent plus mais refusent de se livrer. En Lituanie, Antanas Kraujelis se donne la mort en mars 1965 dans une cache encerclée. Pranas Končius est tué, ou se suicide pour éviter la capture, en juillet 1965. Kostas Liuberskis est tué le 2 octobre 1969 ; son sort n’a été établi que dans les années 2000. Benediktas Mikulis sort de la forêt en 1971 et sera emprisonné dans les années 1980. Stasys Guiga meurt en 1986 dans la ferme où une femme le cachait depuis 33 ans.

En Estonie, la série s’achève avec l’arrestation des frères Mõttus en 1967, la mort de Kalev Arro en 1974 et celle d’August Sabbe en 1978. En Lettonie, Jānis Pīnups ne se déclare qu’en 1995.

La résistance armée cède la place à d’autres formes d’opposition : dissidence, presse clandestine catholique en Lituanie, manifestations aux dates anniversaires. Celles-ci débouchent à partir de 1987 sur la « révolution chantante », la chaîne humaine de la Voie balte le 23 août 1989, puis le rétablissement de l’indépendance en 1990-1991. Plusieurs acteurs de cette période ont revendiqué une filiation avec les partisans ; d’autres ont souligné que le choix de la non-violence procédait justement de la leçon tirée de leur défaite.

Bilan chiffré : un partisan sur deux environ a été tué

Les chiffres ci-dessous proviennent pour l’essentiel des archives de la sécurité soviétique, exploitées depuis 1991 par les historiens baltes. Ils sont à lire comme des ordres de grandeur. Les rapports soviétiques comptaient comme « bandits » des civils tués lors des ratissages, et les catégories ne se recoupent pas d’un pays à l’autre.

 

Estonie

Lettonie

Lituanie

Période de lutte organisée

1944-1953

1944-1956

1944-1953

Partisans, estimation

14 000 à 15 000 ; jusqu’à 30 000 avec les clandestins

12 000 à 15 000 ; environ 20 000 selon un décompte letton

30 000 fin 1945 ; environ 50 000 au total

Partisans tués

1 495 (rapport soviétique de 1953) ; plus de 2 200 (Laar)

2 407, et 498 exécutés

environ 20 100 (données du MGB)

Arrêtés ou capturés

9 870

5 489

environ 20 000

Morts du côté soviétique

891 (1946-1956)

1 562, et 560 blessés

environ 12 900, civils compris

Déportés de mars 1949

20 480

41 708

28 656

Organisation principale

Union de la lutte armée (RVL), 1946-1949

Cinq organisations régionales

Mouvement de lutte pour la liberté (LLKS), 1949-1953

Dernier clandestin connu

August Sabbe, 1978

Jānis Pīnups, 1995

Stasys Guiga, mort caché en 1986

Pour l’ensemble des trois pays, les estimations courantes retiennent au moins 50 000 partisans, auxquels s’ajoutent leurs réseaux de soutien, et un bilan humain total d’au moins 50 000 morts en comptant les deux camps et les civils. Les historiens Romuald Misiunas et Rein Taagepera donnent 30 000 combattants pour la Lituanie, 10 000 à 15 000 pour la Lettonie et 10 000 pour l’Estonie.

Les pertes lituaniennes par année, selon le MGB :

  • 2 436 partisans tués en 1944,
  • 9 777 en 1945,
  • 2 143 en 1946,
  • 1 540 en 1947,
  • 1 135 en 1948,
  • 1 192 en 1949,
  • 635 en 1950,
  • 590 en 1951,
  • 457 en 1952
  • 198 en 1953.

Le statut des partisans en droit international

Les frères de la forêt étaient-ils des combattants au sens du droit de la guerre ? Le juriste estonien Meit Grossmann a examiné la question dans une étude publiée en 2023 dans le Baltic Yearbook of International Law, tirée d’un mémoire soutenu à l’université de Tartu. Sa réponse est nuancée et ne reprend ni la thèse soviétique ni la thèse commémorative.

Pour l’URSS, la question ne se posait pas. Les partisans étaient poursuivis pour « banditisme » en vertu de l’article 59-3 du code pénal de la Russie soviétique de 1926, qui prévoyait au moins trois ans de prison, la confiscation des biens et, dans les cas aggravés, la peine de mort. Moscou a employé contre eux tous les moyens militaires disponibles, troupes de l’Intérieur, Armée rouge, contre-espionnage militaire, gardes-frontières, bataillons de destruction, sans jamais leur reconnaître la qualité de partie à un conflit armé. Les hommes capturés n’étaient pas traités en prisonniers de guerre ; ils étaient jugés comme des citoyens soviétiques, souvent par des tribunaux militaires.

Le droit applicable à l’époque est le règlement annexé à la convention de La Haye de 1907, que le tribunal de Nuremberg a tenu pour coutumier dès 1939. Les conventions de Genève de 1949 n’ont été ratifiées par l’URSS qu’en octobre 1954, quand la guérilla était éteinte. Or le règlement de La Haye ne reconnaît que deux catégories de belligérants : les forces armées, milices et corps de volontaires qui remplissent quatre conditions (un chef responsable, un signe distinctif visible à distance, le port ouvert des armes, le respect des lois et coutumes de la guerre), et la levée en masse d’une population qui prend les armes à l’approche de l’ennemi, avant l’occupation.

Selon Grossmann, les partisans baltes n’entrent dans aucune des deux. La levée en masse n’était concevable qu’entre l’installation des bases soviétiques à l’automne 1939 et l’annexion d’août 1940, et les gouvernements avaient alors choisi de ne pas résister. Quant aux quatre conditions, les Lituaniens ont été les plus près de les remplir : ils se considéraient comme une armée, portaient des insignes et, le plus souvent, leurs armes ouvertement. Mais leur unification est restée limitée, et surtout leurs opérations visaient fréquemment des civils, responsables locaux du Parti, informateurs, collaborateurs du régime, parfois par vengeance personnelle. Les groupes estoniens et lettons, plus individualisés, étaient encore plus loin d’un commandement unifié.

L’auteur refuse pour autant de les ranger parmi les civils, comme l’ont fait des tribunaux estoniens dans des procès d’anciens agents soviétiques afin de retenir le crime contre l’humanité. Il propose la notion de « belligérants non conventionnels » : des combattants qui n’avaient pas droit au statut de prisonnier de guerre, mais qui étaient à la fois liés et protégés par les interdictions générales de l’article 23 du règlement de La Haye, telles que la perfidie, le refus de quartier ou le meurtre d’un ennemi qui s’est rendu, en vertu de la clause de Martens.

Cette analyse éclaire la jurisprudence européenne. Dans l’arrêt Vasiliauskas c. Lituanie de 2015, la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à un ancien agent de la sécurité soviétique condamné pour génocide : en 1953, la convention sur le génocide ne protégeait pas les groupes politiques, et les juridictions lituaniennes n’avaient pas établi que les partisans constituaient une partie du groupe national. Dans l’arrêt Drėlingas c. Lituanie de 2019, la Cour a au contraire validé la condamnation, la Cour suprême de Lituanie ayant entre-temps motivé que les partisans formaient une part significative de la nation lituanienne en tant que groupe national et ethnique. Le Parlement européen avait, dès une résolution du 13 janvier 1983, reconnu la lutte armée des Estoniens, des Lettons et des Lituaniens pour leur liberté.

 

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