Pour une Medal of Honor… le sergent Alvin York en Argonne (8 octobre 1918)


L’Argonne est un massif forestier situé entre la plaine de Champagne et la Meuse. Propice aux balades champêtres avant la guerre, cette forêt est devenue le théâtre d’affrontements sanglants dès 1914. Français et Allemands se battent pour être maîtres du terrain. Les Garibaldiens viennent s’y battent en 1915, puis les Américains en 1918.

Les États-Unis entrent en guerre le 6 avril 1917 en réaction à la guerre sous-marine à outrance et au télégramme Zimmerman. Comme les Britanniques en 1914, ils ne disposent pas d’une armée de conscription mais seulement d’une petite force d’active à vocation expéditionnaire (120 000 hommes) doublée d’une garde nationale (180 000 hommes), plus 14 000 Marines. La mise en place de la conscription s’avère rapidement nécessaire, portant les effectifs à deux millions d’hommes sur le continent européen en 1918, elle est inégalement perçue dans le pays ; pourtant certains Américains se sont déjà engagés dans la Légion étrangère et d’autres sont partis dans les services de santé, anticipant l’appel de leur pays. Beaucoup pensent que la guerre en Europe ne les concerne pas, les Afro-américains sont réticents à s’engager pour un pays qui ne leur donne pas de droits. On compte aussi des objecteurs de conscience qui, par idéologie ou opportunisme, ne veulent pas porter les armes. Alvin C. York est de ceux-là.

Alvin C. York est né le 13 décembre 1887 dans le Tennessee, dans une famille modeste de fermiers. York est soutien de famille, il vit de travaux agricoles et travaille sur les chantiers forestiers et de chemins de fer. C’est un grand colosse, roux et au teint rose. Il aime se battre et boire, côtoie régulièrement les saloons. Malgré ses mauvaises habitudes, il fréquente l’Église et s’engage dans la vie paroissiale. À l’hiver 1915, il décide de se convertir au méthodisme, opposé à la violence, pour se rapprocher de Dieu.

Le 5 juin 1917, York se présente au bureau de mobilisation mais cependant refuse de se battre. Il demande le statut d’objecteur de conscience qui lui est refusé et part en novembre 1917 au camp Gordon en Géorgie. York est tourmenté entre ses idéaux religieux et l’appel du devoir. Pour lui, tuer son prochain est un péché mortel. Mais peut-il laisser ses frères mourir sans leur tendre la main ? Ses supérieurs sont touchés par son dilemme moral et conversent avec lui pendant de longues heures. Ils jugent ses idéaux sincères et souhaitent l’aider à trouver le bon chemin. Pour le convaincre que le combat est juste et que Dieu est avec eux, le capitaine Danforth lui lit le 33e chapitre d’Ezechiel et York se laisse convaincre.

Départ en France

Le 19 avril 1918, York quitte le camp Gordon pour rejoindre la France. Il fait partie de la 82e Infantry Division, All American, regroupant des Américains d’une grande diversité d’états. Pershing souhaite que l’AEF soit une armée indépendante et que ses unités ne soient pas amalgamées dans les autres armées alliées. Pour prouver sa valeur, il veut qu’elle participe aux offensives prévues par Foch visant à rompre l’ensemble du front allemand. C’est dans ce cadre que la 82e DIUS est engagée dans la 2e phase de l’offensive Meuse Argonne.

Au début d’octobre 1918, la 82e DIUS de York est lancée en direction de Châtel Chéhéry pour prendre à revers les défenses allemandes en Argonne, qui bloquent la progression de la 77e DIUS et participer au dégagement d’un de ses bataillon encerclé depuis plusieurs jours, popularisé sous l’appellation de « Lost battalion ».

La 164e brigade de la 82e division comprenant les 327e et 328e RIUS, devaient s’emparer des collines 180 (surnommée Castel Hill) et 223, qui verrouillent l’accès au massif de l’Argonne depuis la vallée de l’Aire. La cote 223 est prise par le 1er bataillon du 328e régiment dès le 7/10, le reste de la brigade doit alors progresser en direction d’un nœud ferroviaire de l’Argonnerbahn situé trois kilomètres plus à l’ouest, vital pour la logistique des unités allemandes combattant plus au sud.           

York face aux mitrailleuses allemandes

6h20, le mardi 8 octobre 1918, par un temps glacial, le 2e bataillon du 328e RI reçoit l’ordre de franchir la petite vallée s’étendant à l’ouest des collines prises la veille. York et les hommes de la 82e DIUS se trouvent face aux 120e, 122e et 125e régiments de la 2e division de Landwerh du Württenberg, qui les attendent de pied ferme derrière leurs nids de mitrailleuses camouflées dans la végétation.

York et ses camarades, sous les ordres du sergent Parsons, est immédiatement pris sous le feu d’une nuée de projectiles qui disperse l’attaque. Le chef de section dirige deux escouades (16 hommes) dont fait partie York pour prendre à revers et neutraliser les mitrailleuses Maxim allemandes.

La petite fraction aux ordres du Sgt Early s’enfonce de 1.5 kms dans les arrières de l’ennemi, elle tombe alors sur un binôme de brancardiers allemands. Le premier se rend immédiatement, mais le second s’enfuit en donnant l’alarme ; les Américains se lancent à sa poursuite alors qu’il les conduit en plein cœur du dispositif des sapeurs du 7e bavarois, commandés par le lieutenant Paul Vollmer. Ces derniers font alors partie d’une fraction isolée des forces allemandes, qui a aménagé sa position autour de nids de mitrailleuses.

Alors que les deux escouades se sont ruées dans un véritable nid de frelons, le reste du bataillon continue à se faire étriller au débouché de la colline 180 et subi de lourdes pertes. Les Allemands se préparent alors à lancer une contre-attaque pour reprendre les collines 180 et 223.

Pendant ce temps, les hommes de Vollmer font une pose dans l’aménagement de leur position pour se restaurer ; c’est alors que surgit la petite troupe américaine, toujours à la poursuite du brancardier, faisant feu de toutes ses armes. La troupe allemande, totalement surprise est presque entièrement capturée, le LTN Vollmer, lui, parvient à s’enfuir. Alors que les Américains mettent de l’ordre dans leur groupe de prisonniers, un détachement ennemi, alerté par le bruit, s’est approché discrètement ; le LTN Paul Lipp qui le commande, crie aux prisonniers de se coucher et dirige un feu nourri sur la petite troupe américaine. Six soldats sont tués et trois blessés, dont le chef d’élément, faisant du caporal York le nouveau chef (étant le plus ancien dans le grade le plus élevé). Pour autant, il n’est absolument pas en position de donner des ordres, fixé au sol par un feu d’enfer. York se rend alors compte qu’il est très près du servent de la mitrailleuse ennemie, dans un renfoncement de terrain, ce dernier ne le voyant pas. Il épaule son fusil Enfield modèle 1917 et le tue d’une balle en pleine tête, le servent est alors remplacé et York reprend sa besogne abattant les remplaçants un par un sans que les Allemands ne parviennent à le neutraliser.

Laissons-lui la parole :

Cette mitrailleuse arrosait le terrain tout autour de moi sans que j’ai la possibilité de faire un mouvement à droite ou à gauche, me mettre à genoux ou ramper. J’ai alors engagé un duel avec la mitrailleuse ennemie, chaque fois qu’elle voulait tirer le servent devait se surélever et exposait ainsi sa tête et à chaque fois je l’abattais d’une balle. Je leur criais de se rendre, je ne voulais pas en tuer plus qu’il n’en fallait, mais c’était eux ou moi, alors j’ai donné le meilleur de moi-même.

Ayant identifié la position du tireur, les Allemands lancent alors une charge à la baïonnette pour en finir avec lui. York n’a pas le temps de recharger son fusil, il dégaine alors son Colt 1911 et selon ses mots :

Je touchais le 6e homme en premier, puis le 5e, puis le 4e, puis le 3e et ainsi de suite ; c’est comme ça qu’on tire les dindes sauvages chez nous, ainsi les premières ne se rendent pas compte que celles de derrière se font descendre et continuent donc à avancer jusqu’à qu’on les ait toutes.

Le LTN Vollmer s’adresse alors à York en lui disant que s’il arrêtait de tirer, il se rendrait avec sa troupe ; voyant la section de ce dernier se constituer prisonnière, le LTN Lipp, qui se trouvait à proximité avec d’autres éléments, décida de faire de même.

En retournant vers les lignes américaines avec sa troupe de prisonniers et les quelques hommes qui lui restaient, York captura encore d’autres prisonniers appartenant à des éléments résiduels dispersés par les combats, au total ce sont 132 soldats allemands (dont 4 officiers) qui sont ramenés par York à Châtel Chéhéry tandis que l’on mettra à son crédit la mort de 21 autres (certains évoquent 28).

Incontestablement, l’action de York et de sa petite troupe sur les arrières allemands a sauvé son bataillon et ainsi indirectement participé au repli allemand consécutif qui permit de libérer les survivants du Lost battalion et de reprendre la progression dans la forêt d’Argonne.

Pour ce fait d’armes, York est promu « sergeant » et décoré de la Distinguished Service Cross et de la Croix de guerre française, remise par Foch, puis de la prestigieuse Medal of Honor en avril 1919.

Postérité

York retrouve son foyer le 7 juin 1919 et épouse Gracie Williams avec qui il aura huit enfants. Son action en France lui confère une grande notoriété et des opportunités de toutes sortes s’offrent à lui. Cependant York considère que son action n’est pas de son fait et qu’il le doit à Dieu qui l’a guidé. Il raconte son histoire dans des conférences, affirme qu’il ne détestait pas les Allemands et qu’il a réussi grâce à Dieu. York s’investit dans les œuvres caritatives et fonde une association visant à construire des écoles et améliorer l’instruction dans le Tennessee. Lorsque les États-Unis entrent dans la seconde guerre mondiale, il souhaite s’engager mais son âge et sa condition physique ne le lui permettent pas. Il prend alors le grade honorifique de colonel et participe aux inspections des camps d’instruction. York sert aussi de figure de propagande et un film sur sa vie sort au cinéma en 1941.

Aujourd’hui, il existe un parcours qui retrace l’exploit de York sur la commune de Châtel Chéhéry en Argonne et sa ferme dans le Tennessee est ouverte au public.

Previous Tacite : La révolte de Boadicée, reine des Iceni
Next HISTOIRE : Chronique culturelle du 8 octobre

No Comment

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.