Le 6 février 2026, une délégation japonaise de la National Defense Academy s’est rendue à l’École navale pour découvrir la philosophie, l’histoire, les missions et les moyens de notre grande École de la mer.

Theatrum Belli profite de cette visite diplomatique pour rappeler historiquement « les missions militaires françaises au Japon entre 1867 et 1889 à travers la lecture de la thèse de doctorat de Masaya Nakatsu présentée et soutenue à Paris le 18 janvier 2018.
Cette thèse de doctorat, soutenue le 18 janvier 2018 à l’Université Paris Diderot sous la direction du professeur Éric Seizelet, explore une page méconnue mais essentielle des relations franco-japonaises : l’envoi de missions militaires françaises au Japon durant la période charnière de 1867 à 1889. À travers une recherche approfondie menée tant dans les archives françaises que japonaises, Masaya Nakatsu met en lumière le rôle crucial joué par ces missions dans la modernisation militaire du Japon et dans l’affirmation de la France comme puissance globale en Extrême-Orient.
L’étude s’inscrit dans une période de profonde transformation pour le Japon. Après plus de deux siècles de politique d’isolement (Sakoku) instaurée par le shogunat Tokugawa au début du XVIIe siècle, l’archipel nippon se voit contraint de s’ouvrir au monde occidental suite à l’arrivée du commodore américain Matthew Perry en 1853. Cette ouverture forcée déclenche une série de traités avec les puissances occidentales entre 1854 et 1858, bouleversant radicalement l’équilibre politique et économique du pays.
Le Japon de la fin des années 1860 est un État en pleine crise. La période dite du Bakumatsu voit s’affronter deux visions opposées de l’avenir du pays : d’un côté, le shogunat des Tokugawa cherche à maintenir son pouvoir tout en modernisant ses structures ; de l’autre, une coalition de provinces du sud (notamment Satsuma, Chôshû et Tosa) prône le retour du pouvoir à l’empereur et l’expulsion des étrangers. Cette tension culmine avec la guerre de Boshin (1868-1869), guerre civile qui voit la victoire des forces impériales et l’avènement de l’ère Meiji, marquant la fin de la féodalité japonaise.
La France et le Japon : une collaboration stratégique
C’est dans ce contexte tumultueux que la France décide d’envoyer plusieurs missions militaires au Japon. Cette décision répond à une double logique. D’une part, le Japon, conscient de son retard technologique et militaire par rapport aux puissances occidentales, cherche activement à moderniser son appareil de défense en faisant appel à des experts étrangers. D’autre part, la France, sous le Second Empire puis sous la Troisième République, voit dans cette collaboration une opportunité d’étendre son influence en Asie et de s’imposer comme une puissance incontournable dans la région.
Le rôle de Léon Roches, deuxième ministre de France au Japon arrivé en 1864, s’avère déterminant dans l’établissement de cette coopération militaire. Contrairement à ses homologues britanniques ou américains, Roches développe une stratégie de rapprochement étroit avec le shogunat, percevant dans cette alliance la possibilité pour la France de jouer un rôle de premier plan dans la modernisation du Japon. Cette politique se concrétise par l’envoi de la première mission militaire française en 1867.
La thèse s’articule en trois grandes parties qui correspondent aux différentes phases de cette coopération.
La première partie examine la première mission militaire française (1867-1868), menée notamment par le capitaine Jules Chanoine et le lieutenant Jules Brunet. Ces officiers français ont pour mission d’instruire les troupes du shogunat selon les méthodes françaises et de créer des infrastructures d’enseignement militaire modernes. Ils établissent notamment un établissement militaro-scolaire à Edo (future Tokyo) et travaillent à la professionnalisation de l’armée shôgunale. Cependant, cette première mission se trouve rapidement prise dans la tourmente de la guerre civile qui éclate au moment même de la restauration de Meiji.
La deuxième partie se concentre sur un épisode particulièrement romanesque et controversé : la participation de Jules Brunet à la guerre de Boshin aux côtés des forces fidèles au shogunat déchu. Contre les ordres de sa hiérarchie, Brunet rejoint Enomoto Takeaki et ses partisans dans leur fuite vers l’île d’Ezo (Hokkaido) où ils établissent l’éphémère République d’Ezo. Cette aventure militaire soulève des questions diplomatiques délicates entre la France et le nouveau gouvernement de Meiji, et illustre la complexité des enjeux géopolitiques de l’époque. Le traitement de « l’affaire Brunet » révèle les tensions au sein même du gouvernement français entre soutien au shogunat déchu et reconnaissance du nouveau régime impérial.
La troisième partie analyse la deuxième mission militaire française (1872-1880), qui intervient après la restauration de Meiji. Paradoxalement, malgré le soutien initial de la France au shogunat, le nouveau gouvernement impérial fait à nouveau appel à l’expertise militaire française pour organiser son armée moderne. Cette mission, dirigée notamment par des officiers comme Albert Charles Du Bousquet, joue un rôle crucial dans l’établissement d’institutions militaires durables : création d’écoles d’officiers et de sous-officiers, mise en place de structures d’état-major, introduction de la musique militaire occidentale, développement d’arsenaux modernes. Toutefois, cette influence française s’estompe progressivement au profit du modèle allemand à partir de la fin des années 1870, notamment après la victoire prussienne de 1870-1871 qui impressionne les dirigeants japonais.
Apports scientifiques et méthodologie
Cette recherche doctorale se distingue par plusieurs apports majeurs. Tout d’abord, elle s’appuie sur un corpus documentaire considérable, croisant sources françaises et japonaises. L’auteur a consulté les archives du Service historique de la Défense, du ministère des Affaires étrangères français, mais également de nombreuses archives japonaises, permettant une vision véritablement bilatérale de cette collaboration.
Ensuite, la thèse dépasse la simple histoire militaire pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur les transferts de connaissances et de techniques entre l’Occident et l’Asie au XIXe siècle. Elle analyse comment le Japon a su s’approprier sélectivement les savoirs militaires occidentaux tout en préservant certaines spécificités de sa culture militaire traditionnelle.
Enfin, cette étude éclaire d’un jour nouveau la diplomatie française en Extrême-Orient. Elle montre comment la France a tenté, à travers ces missions militaires, de s’affirmer comme puissance globale capable de rivaliser avec la Grande-Bretagne et la Russie dans la région. L’envoi d’instructeurs militaires ne relève pas seulement de la coopération technique, mais constitue un outil diplomatique et d’influence stratégique.
Un héritage durable
Les missions militaires françaises au Japon entre 1867 et 1889 représentent bien plus qu’un épisode anecdotique des relations bilatérales. Elles témoignent de la capacité du Japon de l’ère Meiji à mobiliser les expertises étrangères pour accélérer sa modernisation, tout en maintenant son indépendance politique. Pour la France, ces missions illustrent son ambition de jouer un rôle majeur sur la scène internationale, au-delà de ses intérêts traditionnels en Europe et dans son empire colonial.
Cette recherche de Masaya Nakatsu constitue une contribution essentielle à l’histoire des relations franco-japonaises et à la compréhension des mécanismes de modernisation du Japon. Elle rappelle que derrière les grandes transformations historiques se trouvent souvent des individus — officiers français et responsables japonais — dont les actions et les choix ont façonné durablement l’histoire de deux nations. L’héritage de ces missions se lit encore aujourd’hui dans certaines institutions militaires japonaises et dans la mémoire collective des deux pays, témoignant de l’intensité et de la profondeur de cette coopération du XIXe siècle.





