Matériels insolites : la Citroën 2CV « Jules », la « Terreur du Djebel ».

Au tournant des années 1960, la guerre d’Algérie bat son plein. L’Aéronavale française — la branche aérienne de la Marine nationale — y déploie ses moyens aériens à travers le GHAN 1 (Groupe d’Hélicoptères de l’Aéronavale n° 1), une unité opérationnelle composée des flottilles 31F, 32F et 33F. Rattachée à la DBFM (Demi-Brigade de Fusiliers Marins), cette unité met en œuvre des hélicoptères Sikorsky HSS-1, utilisés pour le transport de troupes héliportées et l’appui-feu.

Le 26 septembre 1959, le commandement du GHAN 1 est confié au capitaine de corvette Eugène-Pierre Babot, un vétéran de la France Libre et de l’Indochine. Homme de terrain et d’initiative, Babot ne se contente pas de gérer ses hélicoptères. Il lance rapidement un programme d’armement de ses HSS-1 avec des canons MG 151/20 de 20 mm, transformant des appareils de transport en redoutables machines de combat. Mais sa vision va plus loin : il veut un véhicule terrestre léger et armé, suffisamment compact pour être héliporté par ses Sikorsky, capable de fournir un appui-feu immédiat aux commandos déposés au sol.

C’est dans cette recherche que naît l’un des véhicules militaires les plus insolites de l’histoire militaire française : la 2 CV « Jules ».

Le choix de la 2CV : la logique de la légèreté

Le capitaine de corvette Babot a besoin d’un véhicule très léger, bien plus que la Jeep Willys MB ou sa version française sous licence Hotchkiss M201, qui pèse autour de 1 100 kg. Son attention se porte sur un véhicule omniprésent dans la France de l’époque : la Citroën 2CV, voiture populaire, rustique et légère, en production depuis 1948, conçue à l’origine pour les routes de campagne.

Le modèle retenu est une 2CV AZU, la version utilitaire fourgonnette de la gamme Citroën. Ce choix n’est pas anodin : la structure de la fourgonnette, avec son volume arrière destiné au chargement, offre un espace naturel pour l’installation d’un système d’armes. Dépouillée de sa carrosserie superflue, la 2CV AZU offre un rapport poids/surface de travail particulièrement avantageux. Le poids final du véhicule modifié, bien qu’inconnu avec précision, est décrit comme considérablement inférieur à celui d’une Jeep.

La transformation de la 2CV AZU civile en véhicule de combat exige des modifications de carrosserie profondes, réalisées par le capitaine de corvette Babot et son équipe d’armuriers du GHAN 1.

La mécanique d’origine de la camionnette — moteur bicylindre à plat refroidi par air, boîte de vitesses, suspension à bras tirés et ressorts hélicoïdaux — est conservée sans modification. En revanche, la carrosserie est profondément remaniée :

  • Le fourgon arrière est découpé pour créer un espace ouvert de type pick-up, dégageant une plate-forme à l’arrière du véhicule. Les panneaux latéraux inférieurs en tôle sont conservés pour former un rebord protecteur autour de la zone d’armement.
  • Les portières sont découpées : les vitres latérales sont supprimées pour alléger le véhicule et améliorer la visibilité du conducteur.
  • Le pare-brise et ses montants sont supprimés, remplacés par des arceaux bas offrant un minimum de protection au conducteur sans gêner le champ de tir.
  • Le châssis et le fond de caisse sont renforcés afin de supporter les contraintes mécaniques du tir d’armes lourdes.
  • Le véhicule est allégé au maximum et équipé de barres d’amarrage permettant son hélitreuillage sous un hélicoptère HSS-1.

Au fond de la plate-forme arrière, un affût boulonné de forme tronconique est installé, rappelant par sa forme les tourelles que l’on pouvait trouver sur certains navires de guerre du début du XXe siècle. Cet affût est conçu avec un caractère universel : un support rotatif monté à son sommet permet de recevoir différents types d’armement, ce qui confère au véhicule une grande polyvalence opérationnelle.

Le véhicule reçoit une livrée en bleu marine, couleur caractéristique de la Marine nationale. Plusieurs inscriptions sont apposées :

  • Le numéro d’immatriculation militaire « 442 433 », peint à l’arrière gauche du flanc et sur la plaque d’immatriculation avant.
  • Un drapeau français et une ancre de marine, symboles courants de la DBFM, sont dessinés au-dessus du numéro.
  • L’inscription « GHAN 1 » figure en blanc à l’arrière du véhicule.
  • Une désignation technique « Vle GHAN1 type G1A » (« Vle » étant vraisemblablement l’abréviation de « véhicule ») est également inscrite.

Pourquoi « Jules » ?

Le prénom « Jules », inscrit à l’arrière des ailes avant et en bas des fausses portières, n’est pas choisi au hasard. Il s’agit de l’indicatif radio du capitaine de corvette Babot lui-même, qui est aussi le nom qu’il avait donné à son hélicoptère HSS-1. En baptisant ainsi sa 2CV armée, Babot en fait un prolongement personnel de son action au sein du GHAN 1 — un « bébé » technique dont il suit chaque étape de développement, participant lui-même aux essais de tir en tant que servant d’arme.

L’armement : trois configurations testées

La polyvalence de l’affût universel permet de tester au moins trois types d’armement sur la 2CV « Jules ».

Le canon sans recul M20 de 75 mm

Le M20 est un canon sans recul américain de 75 mm, une arme relativement légère conçue à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le principe du canon sans recul repose sur l’éjection d’une partie des gaz de propulsion vers l’arrière, annulant le recul qui résulterait normalement du tir. Cette caractéristique le rend particulièrement adapté aux véhicules légers, puisqu’il n’impose pas les contraintes mécaniques d’un canon conventionnel de même calibre.

Monté sur la 2CV « Jules », le M20 de 75 mm confère au petit véhicule une puissance de feu antichar et anti-fortification remarquable pour sa taille. Certaines sources évoquent également un canon de 57 mm SR (sans recul) comme armement alternatif.

Le canon-mitrailleuse MG 151/20 de 20 mm

Le Mauser MG 151/20 est un canon automatique de 20 mm d’origine allemande, développé pendant la Seconde Guerre mondiale pour l’armement des avions de chasse de la Luftwaffe. Après la guerre, d’importants stocks de cette arme sont récupérés par la France, qui les réutilise dans ses propres forces armées. L’armée de l’Air et l’ALAT (créée en novembre 1954) développent notamment un affût flexible à isolation caoutchouc pour utiliser le MG 151/20 comme arme de porte sur les hélicoptères H-21C et HSS-1 déployés en Algérie.

Les caractéristiques du MG 151/20 en font une arme redoutable :

  • Calibre : 20 × 82 mm
  • Cadence de tir : environ 700 coups par minute
  • Vitesse initiale : environ 700 à 800 m/s selon le type de projectile
  • Poids de l’arme : environ 42 kg
  • Alimentation : bande à maillons

Le MG 151/20 est la même arme que celle déjà utilisée par le GHAN 1 sur ses hélicoptères armés. Son montage est logique sur le plan logistique, puisque les munitions et les pièces de rechange sont déjà disponibles au sein de l’unité.

Toutefois, contrairement au canon sans recul, le MG 151/20 produit un recul significatif. Les photographies d’époque montrent que lors des tirs latéraux, le recul était tel que la roue arrière du côté opposé au tir se soulevait du sol, rendant le véhicule très instable. La puissance de feu de ce canon de 20 mm montée sur un châssis aussi léger que celui de la 2CV était néanmoins considérable.

Le canon sans recul de 57 mm

Un canon sans recul de 57 mm a également été testé sur la plate-forme. Moins puissant que le M20 de 75 mm, il offrait un compromis entre portée, puissance et facilité de mise en œuvre.

Les essais entre prouesses et… limites

Les essais de la 2CV « Jules » se déroulent entre 1960 et 1961, en Algérie. Le capitaine de corvette Babot s’implique personnellement dans les tests, servant parfois lui-même de tireur. Le capitaine de corvette Bastard, commandant le bataillon d’intervention de la DBFM, participe également aux essais. 

Les tirs au canon sans recul de 57 mm se révèlent particulièrement éprouvants pour le châssis de la petite Citroën. Selon les témoignages des vétérans du GHAN 1, les essais produisent un vacarme assourdissant et des vibrations si intenses qu’elles menacent de disloquer définitivement le véhicule. Cet armement est finalement abandonné au profit de configurations plus supportables pour la structure.

Le MG 151/20, bien que provoquant une instabilité latérale notable, s’avère plus compatible avec le châssis, malgré le phénomène de soulèvement de roue lors des tirs.

L’un des aspects les plus spectaculaires du programme est l’essai d’héliportage de la 2CV « Jules » sous un hélicoptère Sikorsky HSS-1. Le véhicule, suspendu par plusieurs câbles arrimés à ses roues, à l’arrière et au canon, est soulevé dans les airs par l’hélicoptère. La photographie la plus célèbre du véhicule le montre précisément dans cette configuration, suspendu sous un HSS-1 — une image saisissante qui résume à elle seule l’esprit d’improvisation et d’audace qui caractérise ce projet.

« La Terreur du Djebel »

Les vétérans du GHAN 1 attribuent rétrospectivement à la 2CV « Jules » le surnom de « Terreur du Djebel ». Ce surnom ironique témoignait de l’affection amusée des militaires pour cette petite voiture populaire transformée en engin de guerre.

La carrière militaire de la 2CV « Jules » est de courte durée. Après la destruction de l’un des hélicoptères de combat du GHAN 1, le capitaine de corvette Babot réoriente ses efforts vers le blindage et l’armement des hélicoptères eux-mêmes, rendus vulnérables par leurs vols à basse altitude. Le projet de véhicule terrestre armé passe au second plan.

Le capitaine de corvette Babot est relevé de son commandement du GHAN 1 le 17 juillet 1961. À partir de cette date, la trace de la 2CV armée se perd. 

Parallèle avec les Royal Marines

La 2CV « Jules » n’est pas la seule utilisation militaire de la petite Citroën. Les Royal Marines britanniques ont également employé des 2CV en version pick-up comme véhicules légers héliportables, bien que celles-ci n’aient pas reçu d’armement. Ces véhicules étaient soulevés par les hélicoptères de la Royal Navy, dans un emploi très similaire à celui envisagé pour « Jules ».

Avec le recul, la 2CV « Jules » apparaît comme un précurseur involontaire du concept de technical — ces véhicules civils légers, généralement des pick-up, sur lesquels sont montées des armes lourdes, qui deviendront omniprésents dans les conflits africains et moyen-orientaux des décennies suivantes. La différence fondamentale est que « Jules » est née dans le cadre d’un programme militaire officiel, alors que les technicals sont généralement des improvisations de forces irrégulières.

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