Dans la nuit du 13 au 14 juin 1862, près de la ville d’Orizaba, dans l’État mexicain de Veracruz, une compagnie d’environ cent cinquante fantassins français du 99e régiment d’infanterie de ligne prit d’assaut le sommet du Cerro del Borrego, une colline escarpée occupée par une division de l’armée républicaine mexicaine. L’action, conduite par le capitaine Paul Alexandre Détrie, contraignit les troupes du général Jesús González Ortega à abandonner la position. Elle entraîna la levée du siège d’Orizaba, où s’était retranché le corps expéditionnaire français du général Charles de Lorencez, et marqua la fin de la campagne de 1862. Avec le combat de Camerone, livré l’année suivante, l’affaire du Borrego est restée l’un des épisodes les plus cités de l’expédition française au Mexique.
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L’expédition du Mexique trouve son origine dans la suspension, en juillet 1861, du paiement de la dette extérieure mexicaine décidée par le gouvernement du président Benito Juárez. La France, l’Espagne et le Royaume-Uni, créanciers du Mexique, envoyèrent des forces à Veracruz à la fin de 1861 pour faire valoir leurs réclamations financières. Après les négociations de la convention de Soledad, en février 1862, Britanniques et Espagnols se retirèrent, jugeant les intentions françaises incompatibles avec un simple règlement de dettes.
La France de Napoléon III poursuivit seule. Au-delà du contentieux financier, l’empereur visait un objectif politique de plus grande ampleur : établir au Mexique un régime favorable à ses intérêts et, à terme, un trône qu’il destinait à l’archiduc Maximilien de Habsbourg. La guerre de Sécession, qui mobilisait alors les États-Unis, écartait pour un temps l’obstacle que la doctrine Monroe aurait opposé à une telle entreprise sur le continent américain.
Le corps expéditionnaire français placé sous les ordres du général Charles Ferdinand Latrille, comte de Lorencez, prit la route de l’intérieur en direction de Mexico. La progression supposait de franchir la ligne de villes-étapes qui jalonne la montée du littoral chaud vers les hauts plateaux : Veracruz, Orizaba, puis Puebla, verrou sur la route de la capitale.

Puebla et le repli sur Orizaba
Le 5 mai 1862, devant Puebla, Lorencez lança un assaut frontal contre les positions fortifiées de la colline de Guadalupe, défendues par l’armée mexicaine du général Ignacio Zaragoza. L’attaque échoua. Les pertes françaises furent lourdes au regard de l’effectif engagé. La défaite, retentissante pour une armée réputée parmi les plus aguerries d’Europe, allait être célébrée au Mexique sous le nom de Cinco de Mayo.
Affaibli et inférieur en nombre, le corps expéditionnaire battit en retraite. À partir du 8 mai, il se replia sur sa base logistique d’Orizaba, ville d’étape sur la route de Veracruz, où il acheva de se retrancher dans la seconde quinzaine de mai. Les sources françaises situent l’installation du dispositif défensif à partir du 19 mai.
Les troupes de Zaragoza prirent les Français en chasse à compter du 12 mai, mais avancèrent avec prudence. Le 18 mai, à la Barranca Seca, l’arrière-garde française — un bataillon du 99e de ligne et deux obusiers de marine laissés au village d’El Ingenio sous les ordres du commandant Lefèvre — soutint un engagement qui permit au gros de la colonne de gagner Orizaba sans être entamé. Ce premier succès local, modeste, contribua à stabiliser la situation après le revers de Puebla.
Une hauteur négligée
Orizaba est dominée au nord par une hauteur abrupte, le Cerro del Borrego, dont le sommet commande la ville et ses abords. Une batterie installée à cet endroit pouvait battre les positions françaises retranchées en contrebas.
Le colonel Charles Letellier-Valazé, chef d’état-major du corps expéditionnaire, négligea de faire occuper et fortifier cette hauteur. La position resta libre. Dans la nuit du 12 au 13 juin, profitant de cette lacune, le général mexicain Jesús González Ortega s’en empara. Ortega commandait la division de Zacatecas ; ses troupes opéraient en liaison avec l’armée de Zaragoza, victorieux de Puebla, sans que la coordination entre les deux chefs ait été complète. Plusieurs récits soulignent qu’Ortega occupa le Borrego sans en rendre compte à Zaragoza.
Une fois maîtres du sommet, les Mexicains y établirent une garnison et entreprirent d’y mettre des pièces en batterie. Leur intention était de bombarder Orizaba et d’y rendre la position française intenable, ce qui aurait obligé le corps expéditionnaire à se replier vers la côte avant l’arrivée des renforts attendus de France. Les évaluations d’effectifs varient selon les sources, de 2 000 à 3 000 hommes pour la force mexicaine installée sur la hauteur et à ses abords.
L’occupation du Borrego fut signalée au commandement français par une habitante de la région, selon le récit qu’en donnent les sources françaises. Informé de la présence mexicaine sur la hauteur, le colonel L’Hérillier, chef de corps du 99e régiment d’infanterie de ligne, décida une opération de nuit destinée à surprendre et à déloger l’adversaire avant que son artillerie ne fût en mesure d’ouvrir le feu sur la ville.
Il en confia l’exécution au capitaine Paul Alexandre Détrie, à la tête d’une compagnie du 99e de ligne forte d’environ cent quarante à cent cinquante hommes. Le choix d’une attaque nocturne répondait à un double calcul : l’obscurité masquait la faiblesse numérique de la troupe d’assaut et privait les défenseurs de la visibilité nécessaire pour exploiter leur position dominante.
L’ascension et le combat
L’ascension commença vers minuit. Les versants du Cerro del Borrego sont raides et d’un accès difficile ; un témoin français écrira plus tard que les sentiers empruntés cette nuit-là étaient à peine praticables pour une chèvre. Profitant de l’obscurité, la colonne approcha des positions mexicaines sans être repérée.
Au premier ressaut, les Français furent accueillis par un feu de mousqueterie nourri mais imprécis, l’obscurité gênant le tir des défenseurs. Détrie donna l’ordre de charger à la baïonnette. Le corps à corps tourna rapidement à l’avantage des assaillants, qui contraignirent les Mexicains à reculer. Pendant le répit qui suivit, la dernière section de la compagnie, restée en arrière dans la montée, rejoignit le gros de la troupe.
Les Français reprirent aussitôt l’offensive et brisèrent une contre-attaque mexicaine. Ils s’emparèrent de plusieurs canons, qu’ils précipitèrent dans le vide pour les mettre hors d’usage. Conscient de la disproportion des forces, Détrie choisit alors de tenir la position acquise et de s’y maintenir sur la défensive en attendant des renforts.
Vers deux heures du matin, le colonel L’Hérillier, alerté par le bruit de la fusillade, fit monter une seconde compagnie sous les ordres du capitaine Leclerc. Celle-ci opéra sa jonction avec la troupe de Détrie vers trois heures et demie. À quatre heures, les Français reprirent la progression et repoussèrent les tentatives de débordement de l’adversaire.
Les troupes d’Ortega, persuadées d’avoir affaire au gros de l’armée française et non à deux compagnies, furent gagnées par la panique et se débandèrent. Dans la confusion de la fuite, sur un terrain accidenté et dans l’obscurité, des soldats mexicains tombèrent dans le vide ou furent atteints par des tirs de leurs propres lignes.
À l’issue du combat, les Français restèrent maîtres du sommet. Ils prirent à l’adversaire un drapeau, trois fanions et trois obusiers. Les pertes mexicaines sont évaluées à environ 250 tués ou blessés, auxquels s’ajoutent quelque 200 prisonniers. Du côté français, les sources font état de 6 à 7 tués et de 28 blessés ; le capitaine Détrie lui-même figura parmi les blessés.
Plus tard dans la journée du 14 juin, les Mexicains déclenchèrent une canonnade contre Orizaba, mais la riposte française les obligea à se retirer. Privé de la hauteur qui devait lui permettre de réduire la place, et constatant que l’effet de surprise avait été retourné contre lui, le commandement mexicain renonça à poursuivre l’opération.
Le général Zaragoza leva le siège d’Orizaba et fit retraite vers Tehuacán. Ce repli mit un terme à la campagne de 1862 et aux opérations dirigées contre la division Lorencez, désormais hors d’atteinte dans Orizaba. Les deux armées se retrouvaient, pour l’essentiel, dans la situation d’équilibre antérieure : les Français conservaient leur base d’étape, les Mexicains n’avaient pu les rejeter à la mer.
Associé au succès défensif de la Barranca Seca du 18 mai, le combat du Borrego permit de relever le moral d’un corps expéditionnaire éprouvé par l’échec de Puebla. Sur le plan opérationnel, l’épisode marqua aussi une inflexion dans la conduite de la guerre côté mexicain : après cette affaire, les forces républicaines évitèrent dans l’ensemble d’affronter les Français en bataille rangée, privilégiant la temporisation et la défense des places fortes.
Paul Alexandre Détrie (1828-1899).
Paul Alexandre Détrie était né le 16 août 1828 à Faverney, en Haute-Saône, fils de François Joseph Détrie, hôtelier à l’enseigne de l’Écu de France, et de Marie Perrin. Officier sorti du rang, il s’engagea comme volontaire en 1847 au 24e régiment d’infanterie légère. Nommé sous-lieutenant en 1853, il suivit son régiment en Algérie, devint lieutenant en 1855 et participa à la campagne d’Italie en 1859.
Parti pour le Mexique en 1862, il fut promu capitaine au mois de mai, après le combat de la Barranca Seca, quelques semaines avant l’affaire du Borrego. C’est donc comme capitaine récemment promu qu’il conduisit l’assaut du 14 juin, dont la conséquence directe fut sa promotion au grade de chef de bataillon.
La suite de sa carrière se déroula pour une large part en Afrique du Nord. Promu lieutenant-colonel au 2e régiment de zouaves en décembre 1868, il se distingua en avril 1870 lors de l’expédition de l’Oued Guir, en Algérie, conduite par le général de Wimpffen, et fut promu colonel du 2e zouaves en juin de la même année. Pendant la guerre franco-prussienne, à la tête de son régiment, il fut grièvement blessé à la bataille de Frœschwiller, en Alsace, où le 2e zouaves perdit plus d’un millier d’hommes. Fait prisonnier, il reprit son commandement au retour de captivité et fut promu officier de la Légion d’honneur en août 1871.
Après la guerre, il revint en Algérie. Général de brigade en 1876, il commanda les subdivisions de Dellys puis d’Oran, et fut promu commandeur de la Légion d’honneur en 1880. En 1881, il commanda une colonne lors de la répression de l’insurrection du Sud-Oranais. Général de division en 1884, il prit la tête de la division d’Oran, qu’il commanda jusqu’à sa limite d’âge en 1893. Élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur en 1889, puis de grand-croix le 31 décembre 1896, il devint membre du conseil de l’ordre national de la Légion d’honneur.
Il mourut à Paris le 5 septembre 1899. Des funérailles importantes furent célébrées à l’église du Val-de-Grâce, où l’éloge funèbre fut prononcé par le général Davout, duc d’Auerstaedt.

Le 99e régiment d’infanterie au Mexique.
Histoire de la guerre du Mexique (1861-1866) par Émile de la Bédollière.






