17 juillet 1794 : début des transmissions opérationnelles.

Au cœur de l’été 1794, alors que la République française livre une guerre existentielle contre la coalition des monarchies européennes, une décision administrative en apparence modeste ouvre une ère nouvelle dans l’histoire des communications humaines : le Comité de salut public autorise l’emploi de la machine imaginée par Claude Chappe – d’abord baptisée « tachygraphe », puis rebaptisée « télégraphe » – pour transmettre des nouvelles officielles entre Paris et les armées du Nord. Pour la première fois dans l’histoire, un État dispose d’un système permanent, organisé et codifié capable de porter un message complexe sur des centaines de kilomètres en quelques dizaines de minutes, là où le meilleur courrier à cheval exigeait des jours.

Cette innovation constitue la première mise en réseau territoriale de l’information, la première administration des télécommunications, le premier langage de transmission codé à usage d’État, et la matrice conceptuelle de tout ce qui suivra : télégraphe électrique, téléphone, réseaux numériques. Le vocabulaire même en témoigne : le mot « télégraphe », forgé pour la machine à bras de Chappe, sera transféré un demi-siècle plus tard aux appareils électriques qui la supplanteront, et le mot « télégramme » lui survivra jusqu’à l’ère d’Internet.

Genèse d’une invention : les frères Chappe et les premières expériences (1790–1792)

Claude Chappe naît le 25 décembre 1763 à Brûlon, dans la Sarthe, au sein d’une famille de la petite notabilité provinciale. Destiné à l’état ecclésiastique, il obtient des bénéfices religieux qui lui assurent des revenus confortables et lui laissent le loisir de se consacrer à sa véritable passion : la physique expérimentale. Il publie plusieurs mémoires dans le Journal de physique et fréquente les cercles savants parisiens. La Révolution, en supprimant les bénéfices ecclésiastiques en 1789–1790, le prive de ses ressources et le renvoie dans sa province C’est là, entouré de ses quatre frères (Ignace, Pierre-François, René et Abraham), qu’il va concevoir son système de communication à distance.

L’idée de transmettre des signaux au loin n’est pas neuve : feux d’alarme antiques, télégraphie hydraulique d’Énée le Tacticien, torches de Polybe, projets de l’Anglais Robert Hooke (1684) ou de Guillaume Amontons (1690) en avaient posé les principes. Mais aucun de ces dispositifs n’avait débouché sur un système permanent, doté d’un langage complet et d’une organisation d’exploitation. L’originalité de Chappe est de ne pas créer seulement une machine mais un système complet : appareil, code, protocole, personnel, administration.

Les premiers essais des frères Chappe, en 1790, portent sur un procédé électrique rudimentaire (décharges transmises par fil et détectées par des électroscopes), vite abandonné faute d’isolants fiables. Claude Chappe expérimente ensuite un système « à pendules synchronisés » : deux horloges parfaitement réglées, dont les cadrans portent des chiffres, associées à un signal sonore ou visuel (casseroles frappées, puis panneaux) indiquant l’instant où lire le chiffre pointé par l’aiguille. Le 2 mars 1791, une expérience publique réussie relie Brûlon à Parcé, distants d’environ 14 km : une phrase est transmise en quelques minutes devant les officiers municipaux, qui en dressent procès-verbal. La dépêche transmise ce jour-là démontre qu’un texte, et non un signal convenu d’avance, peut franchir l’espace.

Chappe abandonne toutefois les pendules, trop dépendants d’une synchronisation fragile, au profit d’un système purement visuel : d’abord des panneaux à volets pivotants (proches du futur télégraphe à volets de l’amiral suédois Edelcrantz), puis, sur les conseils de l’horloger Abraham-Louis Breguet et de l’ingénieur Betancourt selon certaines traditions, un appareil à bras articulés dont les positions angulaires, très distinctes à grande distance, forment les signaux. La silhouette du sémaphore à grands bras noirs, bientôt familière sur les hauteurs de France, est née.

Du tachygraphe au télégraphe : l’invention d’un mot

Installé à Paris en 1791, Claude Chappe cherche l’appui du pouvoir législatif, où son frère aîné Ignace siège comme député de la Sarthe. Le 22 mars 1792, il présente à l’Assemblée législative une pétition décrivant sa machine, qu’il nomme alors « tachygraphe », du grec takhus (rapide) et graphein (écrire) : « celui qui écrit vite ». Le projet est renvoyé au comité d’instruction publique, mais les turbulences politiques de 1792 – chute de la monarchie, invasion, massacres de septembre – en retardent l’examen. Deux installations expérimentales parisiennes de Chappe sont d’ailleurs détruites par des foules soupçonneuses, qui voient dans ces machines à signaux d’inquiétants instruments de correspondance avec l’ennemi ou avec le roi prisonnier.

C’est à cette époque que le diplomate et homme de lettres André-François Miot de Mélito, consulté sur la dénomination de l’appareil, suggère de remplacer « tachygraphe » par « télégraphe » – du grec têle (au loin) et graphein : « celui qui écrit au loin ». Le nouveau nom, plus juste (la vitesse n’est qu’une conséquence, la distance est l’essence), est adopté dès 1792 et fera fortune : il désignera d’abord la machine optique de Chappe, puis, par transfert, tous les systèmes de transmission qui lui succéderont, y compris électriques. Il faut donc préciser un point que la mémoire collective déforme parfois : le changement de nom de « tachygraphe » en « télégraphe » précède l’électrification d’un demi-siècle ; lorsque l’électricité arrivera, dans les années 1840, elle héritera d’un mot déjà installé, et l’on distinguera alors le « télégraphe aérien » (ou optique) de Chappe du « télégraphe électrique » appelé à le remplacer.

La Convention, la guerre et la ligne Paris–Lille (1793–1794)

Le contexte de 1793 transforme l’invention en nécessité d’État. La France révolutionnaire est en guerre contre l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre, la Hollande et l’Espagne ; les frontières du Nord sont menacées, la Vendée s’embrase, les représentants en mission sillonnent le pays. Le gouvernement révolutionnaire, centralisé à l’extrême autour de la Convention et de ses comités, a un besoin vital d’information rapide : commander des armées à distance, connaître l’issue des batailles avant l’ennemi, faire circuler les décrets. Comme l’écrira plus tard un rapporteur, le télégraphe apporte la réponse au problème politique de gouverner un grand territoire en temps réel — il rend possible, selon la formule des contemporains, de « consolider l’unité de la République par la liaison intime et subite de toutes ses parties ».

Le 1er avril 1793, sur rapport de Gilbert Romme au nom du comité d’instruction publique, la Convention nationale décide de financer une expérience décisive. Trois postes sont établis sur une ligne d’environ 26 km au nord de Paris : Ménilmontant (parc Saint-Fargeau), Écouen et Saint-Martin-du-Tertre. Le 12 juillet 1793, devant les commissaires de la Convention – parmi lesquels Joseph Lakanal, Pierre Daunou et le mathématicien Louis-François Arbogast –, des dépêches sont transmises dans les deux sens en une dizaine de minutes, avec une exactitude qui impressionne les observateurs. Le rapport de Lakanal, enthousiaste, est présenté à la Convention le 25 juillet 1793.

Le 26 juillet 1793, la Convention décrète l’adoption du système : Claude Chappe reçoit le titre officiel d’« ingénieur télégraphe », avec rang et traitement de lieutenant du génie, et la charge d’établir les lignes que le gouvernement jugera utiles. Le 4 août 1793, le Comité de salut public ordonne la construction de la première ligne opérationnelle, de Paris à Lille, quartier général des armées du Nord ; le front le plus critique. Le choix est stratégique : c’est vers la Flandre que se joue le sort de la République.

La construction, menée en pleine Terreur, dans la pénurie de matériaux, d’ouvriers et de lunettes d’optique (réquisitionnées jusque chez les particuliers), s’étend sur l’automne 1793 et l’hiver 1794. La ligne, longue d’environ 230 km, comprend une quinzaine de stations intermédiaires établies sur des points hauts (clochers d’églises désaffectées, tours, buttes, bâtiments surélevés) dont Montmartre constitue le premier relais au sortir de Paris, la station terminale étant installée au cœur de la capitale, à portée immédiate du gouvernement, tandis que l’administration télégraphique s’établit rue de l’Université. Chaque station est espacée de 10 à 15 km de ses voisines, distance calculée pour que les bras de l’appareil restent parfaitement lisibles à la lunette. Au printemps 1794 (floréal an II), la ligne est achevée et essayée avec succès ; Chappe en informe le Comité de salut public, qui dispose désormais d’un instrument sans équivalent au monde.

Juillet 1794 : l’autorisation du Comité de salut public et l’entrée en service opérationnel

C’est en juillet 1794 (messidor–thermidor an II) que le Comité de salut public franchit le pas décisif : il autorise officiellement l’emploi du télégraphe de Chappe pour la transmission des nouvelles ; c’est-à-dire son passage du statut d’expérience d’État à celui de service opérationnel permanent, intégré à la machine gouvernementale. La décision, portée notamment par Lazare Carnot, « l’organisateur de la victoire », qui dirige au Comité la section de la guerre, fait du télégraphe un organe du commandement : les dépêches transmises seront des actes de gouvernement, chiffrées, prioritaires, réservées au pouvoir exécutif.

Cette autorisation emporte plusieurs conséquences fondatrices qu’il faut souligner, car elles définissent pour 60 ans le régime français des télécommunications :

  • Premièrement, le télégraphe naît comme monopole d’État à usage exclusivement gouvernemental. Aucun particulier, aucun négociant, aucun journal ne peut y faire passer de message. L’information télégraphique est un instrument de souveraineté, au même titre que la monnaie ou l’armée. Ce principe, réaffirmé par la loi du 2 mai 1837, ne s’assouplira qu’avec le télégraphe électrique, ouvert au public en 1851.
  • Deuxièmement, l’autorisation de juillet 1794 institue de fait la première administration des télécommunications de l’histoire : une direction centrale (confiée à Claude Chappe et à ses frères, avec le titre de directeurs, puis d’administrateurs du télégraphe), un corps d’employés hiérarchisé (inspecteurs, directeurs de poste aux extrémités des lignes, stationnaires dans les relais), des règlements de service, des états de traitement, des procédures de maintenance. L’État apprend à exploiter un réseau.
  • Troisièmement, elle consacre le principe du secret des correspondances d’État par le code : les employés intermédiaires transmettent des signaux dont ils ignorent la signification ; seuls les directeurs des stations terminales, assermentés, détiennent les vocabulaires permettant de chiffrer et déchiffrer. La séparation entre le transport du signal et l’accès au sens – principe qui structure encore les télécommunications modernes – est posée dès l’origine.

Dans les semaines qui suivent l’autorisation, le service s’organise entre Paris et Lille. Les dépêches gouvernementales commencent à circuler : ordres du Comité de salut public aux représentants en mission près l’armée du Nord, comptes rendus des opérations, demandes d’instructions. La chute de Robespierre le 9 thermidor (27 juillet 1794), survenue au moment même où le service entre en fonction, ne l’interrompt pas : le télégraphe, instrument d’État sert le Comité recomposé comme il eût servi le précédent ; première démonstration de la neutralité fonctionnelle des infrastructures de communication à l’égard des vicissitudes politiques.

Les premières grandes dépêches : Le Quesnoy et Condé (août–septembre 1794)

La démonstration de la valeur du nouvel instrument survient à la fin de l’été 1794, alors que l’armée de Sambre-et-Meuse, victorieuse à Fleurus (26 juin 1794), reconquiert les places fortes du Nord occupées par les Autrichiens.

Le 15 août 1794 (28 thermidor an II), le télégraphe apporte à Paris la nouvelle de la reprise du Quesnoy : la dépêche, expédiée de Lille, parvient à la station parisienne environ une heure après l’événement – moins d’une heure de transmission proprement dite. Carnot monte à la tribune de la Convention et lit aux députés stupéfaits l’annonce de la reddition de la garnison autrichienne, reçue « par le télégraphe » : c’est la première fois dans l’histoire qu’une assemblée politique apprend, le jour même et presque à l’heure même, un événement militaire survenu à plus de 200 km. L’effet moral est immense ; le télégraphe entre dans l’imaginaire public comme une quasi-magie d’État.

Le 30 août 1794 (13 fructidor an II), la scène se répète : la dépêche annonçant la reprise de Condé-sur-l’Escaut – « Condé est restitué à la République ; la reddition a eu lieu ce matin à six heures » – arrive à la Convention dans l’heure. L’assemblée, dans l’enthousiasme, décrète séance tenante que l’armée du Nord « a bien mérité de la patrie » et que la ville de Condé portera désormais le nom de « Nord-Libre » ; et ce décret repart aussitôt par la même voie, si bien que l’armée en campagne reçoit le soir même la réponse de la représentation nationale. Pour la première fois, un dialogue politique s’établit dans la journée entre un gouvernement et son armée à des centaines de kilomètres : la boucle de commandement en temps quasi réel est née. Les contemporains ont parfaitement mesuré la portée de l’événement ; Bertrand Barère et d’autres orateurs célèbrent ce prodige qui « rapproche les distances » et fait de la République un seul corps animé d’une seule volonté.

Ces succès décident de l’avenir : dès l’automne 1794, la Convention ordonne l’extension du réseau, et la ligne de Lille sera prolongée vers Dunkerque, puis, au gré des conquêtes, vers Bruxelles (1803) et Amsterdam (1810), tandis que d’autres lignes rayonneront de Paris vers l’est et l’ouest.

Caractéristiques technique du système.

Le langage des signaux : codes et vocabulaires.

Les modes de transmission : protocole, rythme et signaux de service.

Performances, contraintes et limites du télégraphe aérien.

L’extension du réseau (1794-1844).

Du sémaphore à l’électricité : la mutation du télégraphe (1837-1855).

THEATRUM BELLI

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