Il est mort le 22 août 1922, à trente et un ans, sur une route de terre du comté de Cork, à une vingtaine de kilomètres de la ferme où il était né. Une balle dans la tête, tirée depuis un talus, au crépuscule, par des hommes qui avaient été ses camarades 3 ans plus tôt. En moins de 6 ans, Michael Collins était passé du statut de commis de banque anonyme à Londres à celui de chef du gouvernement provisoire d’un État irlandais naissant, en ayant entre-temps conçu et dirigé l’appareil de renseignement qui a contribué à rendre l’Irlande ingouvernable pour l’administration britannique.

Michael Collins naît le 16 octobre 1890 à Woodfield, un hameau proche de Sam’s Cross, dans l’ouest du comté de Cork, à quelques kilomètres de Clonakilty. Il est le dernier de 8 enfants (3 garçons, 5 filles). Son père, Michael John Collins, est un fermier locataire d’une exploitation d’environ 36 hectares tenue par la famille depuis plusieurs générations. Il a 75 ans à la naissance de son dernier fils. Autodidacte, il pratiquait les mathématiques en amateur et avait, dans sa jeunesse, prêté serment à l’Irish Republican Brotherhood (IRB), la société secrète fenian fondée en 1858 pour établir une république irlandaise par la force. Il meurt en mars 1897, alors que Michael a 6 ans. Sa mère, Mary Anne O’Brien, de près de 40 ans sa cadette, reprend seule la conduite de la ferme et l’éducation des enfants. Elle meurt d’un cancer en 1907.
L’enfant fréquente l’école nationale de Lisavaird, puis celle de Clonakilty, où il loge en semaine chez sa sœur Margaret et son beau-frère Patrick O’Driscoll, fondateur d’un journal local, The West Cork People. Collins y effectue de menus travaux de rédaction et d’impression. C’est sa première familiarité avec l’imprimé comme instrument d’influence — une compétence dont il fera un usage systématique quinze ans plus tard.
L’environnement compte. Le West Cork des années 1890 est une région où la mémoire des expulsions de la Grande Famine, celle de la Land War et celle des rébellions du XIXe siècle circulent encore à voix haute. Le maître d’école de Lisavaird, Denis Lyons, était lui-même membre de l’IRB. Collins n’a donc pas découvert le républicanisme à Londres : il l’y a retrouvé.
À quinze ans, il passe l’examen d’entrée dans la fonction publique britannique à Cork, en février 1906, et le réussit.
En 1906, Collins s’installe à Londres chez sa sœur aînée Hannie, à West Kensington. Il est affecté comme commis à la Post Office Savings Bank. Il y reste jusqu’en 1910, puis passe chez un agent de change de la City, Horne and Company, avant un poste au Board of Trade en 1914 et un dernier emploi, en 1915, à la succursale londonienne de la Guaranty Trust Company of New York. Il suit parallèlement des cours de droit au King’s College.
Ces dix années londoniennes sont généralement traitées comme une parenthèse. Elles sont en réalité déterminantes, pour trois raisons.
- D’abord, elles lui donnent une formation administrative et comptable réelle. Collins sait tenir des livres, suivre des flux financiers, organiser un classement, rédiger une correspondance de masse. Cette compétence bureaucratique, plutôt rare chez les révolutionnaires de sa génération, expliquera plus tard sa capacité à faire fonctionner simultanément un ministère des Finances clandestin, un service de renseignement et une organisation secrète.
- Ensuite, elles lui font connaître de l’intérieur la machine administrative britannique : ses hiérarchies, sa lenteur, ses procédures, sa dépendance au papier et au télégramme. Il apprend où sont les jointures d’un système impérial et comment l’information y circule. Le futur directeur du renseignement de l’IRA a été formé à la logistique documentaire de l’adversaire.
- Enfin, elles l’insèrent dans le réseau associatif de la diaspora. Collins joue au football gaélique et au hurling à la Gaelic Athletic Association de Londres, adhère à la Gaelic League, fréquente les cercles de Sinn Féin. En novembre 1909, il prête serment à l’IRB, parrainé par Sam Maguire, un républicain protestant originaire de Dunmanway, dans son propre comté. Il devient rapidement trésorier de la section londonienne.
Les témoignages contemporains décrivent un jeune homme énergique, bruyant, physiquement encombrant (il mesure environ 1,85 m), porté aux plaisanteries de force et aux colères brèves. Le surnom qui le suivra, « The Big Fella », est né dans ce milieu, et n’était pas d’abord flatteur.
En janvier 1916, informé par les canaux de l’IRB qu’un soulèvement se prépare, il démissionne de son emploi et rentre à Dublin.
Pâques 1916 : la leçon d’un échec
Collins participe à l’insurrection de Pâques comme aide de camp de Joseph Plunkett, au General Post Office de Sackville Street, quartier général des insurgés. Son rôle est administratif et logistique plus que combattant.
Ce qu’il retient de la semaine est essentiel pour comprendre tout ce qui suit. L’insurrection de 1916 a consisté à occuper des bâtiments fixes dans une capitale, à y hisser un drapeau et à attendre l’assaut. Contre une armée régulière disposant d’artillerie et d’une canonnière sur la Liffey, l’issue était mécanique : environ 450 à 500 morts en 6 jours, la reddition, 16 exécutions.
Collins n’a jamais dissimulé son jugement. Il admirait la détermination de Tom Clarke et de Seán Mac Diarmada, les organisateurs IRB du soulèvement, mais tenait la conception militaire de Patrick Pearse, le sacrifice rédempteur, la position défendue jusqu’au bout, pour une erreur coûteuse et sentimentale. À ses yeux « l’insurrection avait été menée avec le romantisme d’une pièce de théâtre plutôt qu’avec le réalisme d’une opération« , Son engagement futur sera de ne jamais accepter le combat sur le terrain, au moment et selon les règles choisis par l’adversaire.
Interné avec quelque 1 800 autres prisonniers au camp de Frongoch, au pays de Galles, il y passe l’été et l’automne 1916. Le camp devient un lieu de réorganisation : les internés se structurent, se forment, identifient les cadres. Collins, qui n’était rien avant l’insurrection, en sort connu de plusieurs centaines d’hommes qui deviendront officiers de brigade. Frongoch a fourni au mouvement son annuaire.
Il est libéré en décembre 1916.
Reconstruire une organisation (1917-1918)
De retour à Dublin, Collins occupe un poste apparemment mineur : secrétaire de l’Irish National Aid and Volunteer Dependants’ Fund, une œuvre d’assistance aux familles des insurgés tués ou emprisonnés. La fonction est un instrument politique de premier ordre. Elle lui donne une raison légitime de correspondre avec des milliers de familles à travers l’île, de voyager, de tenir des fichiers, de connaître qui est fiable et qui ne l’est pas dans chaque paroisse. Il construit son réseau à l’abri d’une association caritative.
En parallèle, il gravit les échelons de l’IRB, dont il prendra la présidence du conseil suprême (milieu 1919 – fin 1920) ; la clandestinité de l’organisation rendant la datation incertaine. En octobre 1917, il est élu à l’exécutif de Sinn Féin lors de l’ard-fheis qui réunifie le mouvement autour d’Éamon de Valera. Il devient directeur de l’organisation des Irish Volunteers, puis, au début de 1919, directeur du renseignement.
La crise de la conscription, au printemps 1918, transforme le rapport de forces. En tentant d’étendre le service militaire obligatoire à l’Irlande pour alimenter le front de l’Ouest, Londres soude contre lui l’Église catholique, les syndicats, les nationalistes constitutionnels et les républicains. En mai 1918, l’administration de Dublin Castle riposte en arrêtant la quasi-totalité de la direction de Sinn Féin sous le prétexte d’un « complot allemand » largement fabriqué. Collins, prévenu à l’avance par ses premiers informateurs dans la police, échappe à la rafle. L’épisode a valeur de démonstration : le renseignement, à lui seul, préserve une direction.
Aux élections générales de décembre 1918, Sinn Féin remporte 73 des 105 sièges irlandais. Collins est élu pour Cork South. Les élus refusent de siéger à Westminster.
Ministre des Finances… d’un État qui n’existe pas
Le 21 janvier 1919, les députés disponibles se réunissent à la Mansion House de Dublin et constituent le premier Dáil Éireann, proclamant l’indépendance. Le même jour, à Soloheadbeg dans le comté de Tipperary, un groupe de Volontaires commandé par Seán Treacy et Dan Breen intercepte un convoi de gélignite et abat deux constables de la Royal Irish Constabulary. L’action n’a pas été ordonnée par Dublin ; elle marque conventionnellement le début de la guerre d’indépendance.

Collins est absent de la séance inaugurale. Il se trouve en Angleterre, où il organise l’évasion de de Valera de la prison de Lincoln, réussie le 3 février 1919 grâce à une clé fabriquée à partir d’une empreinte prise dans de la cire et introduite dans un gâteau.
Nommé ministre de l’Intérieur en janvier, il prend le portefeuille des Finances le 2 avril 1919. La tâche paraît impossible : financer un gouvernement déclaré illégal, dont les responsables sont recherchés, dont les publicités sont saisies et dont les journaux qui les publient sont suspendus.
Le Dáil approuve en juin 1919 un emprunt national de 500 000 livres, moitié en Irlande, moitié aux États-Unis. Collins conçoit et pilote la souscription intérieure comme une opération à la fois financière, administrative et politique. Il fait imprimer des obligations, organise des comités locaux dans chaque circonscription, fait tourner un court film de propagande, relance personnellement les collecteurs négligents, tient une comptabilité rigoureuse et dissimule les fonds dans des dizaines de comptes bancaires ouverts sous des noms d’emprunt.
Le résultat dépasse largement l’objectif : environ 371 000 livres souscrites en Irlande à la clôture, à l’été 1920 (une sursouscription de près de 50 % sur la tranche intérieure), auxquelles s’ajoutent plus de 5 millions de dollars levés aux États-Unis par les envoyés du Dáil et par de Valera lui-même. Collins observera devant le Dáil qu’être trouvé porteur d’un reçu de souscription exposait presque autant qu’être trouvé porteur d’une arme.
Cet argent est un atout stratégique majeur permettant à un contre-État de payer des juges, des inspecteurs, des agents à l’étranger et des armes. Il explique aussi pourquoi les autorités britanniques ont fait de la traque des fonds une priorité… et pourquoi l’homme chargé de cette traque, le magistrat Alan Bell, a été tué.
La doctrine Collins : un ensemble cohérent de choix appliqués avec constance durant une trentaine de mois.
1. Viser le système nerveux, pas le corps.
Le point de départ est une évaluation froide du rapport de forces. En 1919, l’IRA compte peut-être 15 000 hommes nominalement enrôlés, dont une fraction seulement est armée et disponible, avec un stock d’armes dérisoire ; quelques milliers de fusils, souvent obsolètes, et des munitions comptées à l’unité. En face, l’Empire britannique dispose d’une armée qui vient de mobiliser des millions d’hommes, d’une police militarisée de 10 000 constables implantée dans chaque bourg, d’artillerie, d’aviation et de blindés.
Toute stratégie visant à détruire ces forces est illusoire. Collins pose alors une question différente : de quoi cette machine dépend-elle pour fonctionner ?
Sa réponse est le renseignement. Depuis le XIXe siècle, l’administration britannique en Irlande ne tient pas par le nombre de soldats mais par sa connaissance intime de la société irlandaise : un maillage de constables locaux qui savent qui est le fils de qui, de détectives politiques qui suivent les militants depuis leur adolescence, et d’informateurs. Le fenianisme du XIXe siècle avait été défait moins par la force que par l’infiltration.
Collins en tire une conclusion opérationnelle : un soldat tué est remplacé en 15 jours par un autre soldat interchangeable ; un policier politique tué n’est pas remplaçable, parce que ce qui est détruit avec lui n’est pas un homme mais 15 ans de mémoire locale, de carnets d’adresses et de relations personnelles. Priver l’adversaire de ses yeux et de ses oreilles coûte peu et rapporte beaucoup. C’est un raisonnement d’économie de moyens appliqué à la guerre.
2. Retourner l’appareil de l’intérieur.
La première conséquence est que Collins ne construit pas son renseignement à côté de celui de l’ennemi : il le construit dedans.
Sa cible prioritaire est la « G Division » de la Dublin Metropolitan Police, la branche politique chargée de surveiller les mouvements nationalistes, installée à Great Brunswick Street. Dès mars 1918, il entre en contact avec Ned Broy, sergent-greffier de cette division, qui a accès aux dossiers les plus sensibles et qui, tapant les rapports, prend l’habitude d’insérer un carbone supplémentaire. Suivront Joe Kavanagh, James MacNamara, et surtout David Neligan, entré dans la police par carriérisme et retourné par conviction, qui restera l’agent le mieux placé de Collins à Dublin Castle jusqu’en 1921 et qui se laissera même recruter par les services britanniques sur ordre de Collins.
Le réseau ne se limite pas à la police. Il inclut des dactylographes (Lily Mernin, employée au quartier général militaire britannique, reconstitue des rapports à partir des papiers carbone), des employés des postes et du télégraphe qui interceptent et copient le courrier officiel, des standardistes, des cheminots, des dockers, des serveurs et des portiers d’hôtel, des chauffeurs de taxi, des gardiens de prison. Aucun de ces informateurs n’est un espion professionnel. Chacun fournit un fragment.
Dans la nuit du 7 avril 1919, Broy fait entrer Collins dans les archives de la G Division. Collins y passe la nuit à lire les dossiers de surveillance, y compris le sien. Il en ressort avec la cartographie complète du dispositif adverse : qui surveille qui, selon quelles procédures, avec quelles priorités. Peu de chefs insurgés ont eu, à ce stade d’un conflit, une vision aussi exacte de l’organigramme de leur ennemi.
3. Crow Street : une agence de renseignement clandestine.
À partir de 1919, Collins installe un service de renseignement structuré au 3 Crow Street, une ruelle à 200 m de Dublin Castle, sous la couverture d’une société commerciale, l’« Irish Products Company ». Il en confie la direction opérationnelle à Liam Tobin, secondé par Tom Cullen et Frank Thornton.
Le travail qui s’y fait ressemble beaucoup à celui d’un service moderne d’analyse. On y dépouille la presse, y compris les carnets mondains, les avis d’arrivée dans les hôtels, les faire-part et les rubriques militaires, qui trahissent l’arrivée d’officiers et leurs adresses. On y recoupe les signalements fournis par les employés des transports et de l’hôtellerie. On y constitue des fiches individuelles sur les officiers de renseignement britanniques, avec habitudes, itinéraires, horaires, entourage.
Le principe est celui de l’agrégation : aucune source n’est décisive isolément, mais la superposition de renseignements banals, fournis par des dizaines de personnes ordinaires, produit une image précise. Collins avait compris avant beaucoup d’autres que dans une guerre irrégulière, la supériorité informationnelle appartient à celui qui vit dans la population et non à celui qui la surveille de l’extérieur.
Le service assure aussi le contre-espionnage, tâche symétrique et tout aussi importante : identifier les agents envoyés en Irlande, démasquer les informateurs, et neutraliser les tentatives d’infiltration. Plusieurs agents britanniques introduits sous couverture en 1920 (dont celui qui opérait sous le nom de « Jameson », en se présentant comme vendeur d’armes) ont été identifiés avant d’avoir pu localiser Collins.
4. Le Squad : la violence comme instrument mesuré.
L’appareil de renseignement n’aurait eu qu’une valeur défensive sans un instrument d’action. À la mi-juillet 1919, Collins constitue une unité permanente de volontaires à plein temps, tirée de la brigade de Dublin : le Squad, que la tradition appellera « les Douze Apôtres ». Ses effectifs, une douzaine d’hommes au départ, sont ensuite étoffés. L’unité est installée en couverture dans un atelier d’Upper Abbey Street, sous l’enseigne d’un ébéniste-entrepreneur, où les membres portent des tabliers de menuisier sur leurs revolvers.
Son organisation est méthodique. Les opérations se font en deux équipes : un groupe de tir de deux à quatre hommes, un groupe de couverture d’effectif équivalent chargé d’écarter les passants, de neutraliser une intervention et de sécuriser le décrochage. Les cibles sont choisies par Collins et son état-major du renseignement sur dossier, et souvent averties : les détectives de la G Division ont, pour beaucoup, reçu la visite ou le message leur enjoignant d’abandonner le travail politique. Ceux qui obtempéraient n’étaient pas inquiétés.
La séquence est rapide. Le sergent-détective Patrick Smyth est abattu le 30 juillet 1919 et succombe à ses blessures quelques semaines plus tard. Daniel Hoey, considéré comme le meilleur élément de la division, est tué à la mi-septembre. D’autres suivent. Le 21 janvier 1920, le Squad abat l’Assistant Commissioner de la police, William Redmond, devant son hôtel d’Harcourt Street. Le 26 mars 1920, il tue en plein jour Alan Bell, magistrat et vétéran du renseignement chargé de remonter les comptes bancaires de l’emprunt du Dáil, en le faisant descendre d’un tramway à Ballsbridge.
Le résultat est atteint en moins d’un an : la branche politique de la police de Dublin cesse de fonctionner. Ses survivants se replient à l’intérieur de Dublin Castle et n’en sortent plus qu’en convoi. Le système d’informateurs qui alimentait la police depuis des décennies se tarit, non seulement par la peur, mais parce que les hommes qui savaient traiter ces informateurs ont disparu.
Le Squad n’est pas un groupe de terreur indiscriminée. Sa violence est étroitement calibrée, dirigée contre une fonction précise, et destinée à produire un effet de système. C’est ce ciblage, plus que la brutalité, qui a fait école.
5. Dissoudre le territoire : les colonnes volantes.
La guerre urbaine du renseignement n’aurait pas suffi. Le second volet de la doctrine concerne la campagne, où réside l’essentiel de la force irlandaise.
Le premier objectif y est l’isolement de la Royal Irish Constabulary. Cette police, majoritairement composée de catholiques irlandais, est le point de contact entre l’État britannique et chaque village. Collins et l’état-major des Volontaires organisent contre elle une stratégie combinée : ostracisme social (commerçants qui refusent de servir, voisins qui cessent de parler, prêtres qui condamnent), incitation à la démission, puis attaques armées contre les casernes isolées.
L’effet est cumulatif. Les démissions se multiplient à partir de 1919, le recrutement local s’effondre, et les petites casernes rurales sont abandonnées au profit de positions regroupées. Autour de Pâques 1920, plusieurs centaines de casernes évacuées ainsi que de nombreux bureaux des impôts sont incendiés en une opération coordonnée dans toute l’île. Alors que le résultat matériel est modeste ; le résultat politique, quant à lui, est considérable. L’État britannique se retire physiquement des campagnes. Le territoire, entre les villes de garnison, devient un espace où l’autorité effective est celle du Dáil.
Pour combler ce vide, Londres importe des supplétifs : les Black and Tans, anciens combattants recrutés à partir de mars 1920, puis l’Auxiliary Division, composée d’ex-officiers, à partir de juillet. Ces forces, mal encadrées et peu familières du pays, pratiquent les représailles collectives : incendies de fermes, de laiteries, de commerces, mise à sac de Balbriggan en septembre 1920, incendie du centre de Cork en décembre. Chaque représaille est exploitée par Collins, alimentant le recrutement de l’IRA et la campagne de propagande internationale.
C’est dans ce cadre qu’apparaissent, à partir de la seconde moitié de 1920, les colonnes volantes (flying columns), ou unités de service actif. Le principe : au lieu de laisser les volontaires vivre chez eux et opérer occasionnellement, on constitue des unités permanentes de 20 à 100 hommes, entraînées, mobiles, sans base fixe, hébergées et nourries par la population, qui frappent un convoi ou une patrouille puis se dispersent avant l’arrivée des renforts.
Les deux actions les plus étudiées sont celles de la 3e brigade de West Cork, commandée par Tom Barry, ancien soldat de l’armée britannique en Mésopotamie. À Kilmichael, le 28 novembre 1920, une colonne de 36 hommes disposant d’environ 35 cartouches par fusil anéantit une patrouille d’Auxiliaires (17 tués côté britannique, 3 côté irlandais). L’engagement détruit la réputation d’invulnérabilité de cette unité d’élite. Le 19 mars 1921, À Crossbarry, 104 hommes encerclés par une force britannique évaluée à plus d’un millier attaquent la colonne d’encerclement à l’aube, lui infligent des pertes et s’extraient du dispositif.
Collins n’a pas commandé ces embuscades, ni inventé à lui seul le concept de colonne mobile, qui doit beaucoup à des chefs de terrain comme Barry, Seán Mac Eoin dans le Longford, Liam Lynch et Ernie O’Malley dans le sud. Il n’était d’ailleurs pas chef d’état-major de l’IRA (ce poste revenait à Richard Mulcahy) ni ministre de la Défense, fonction occupée par Cathal Brugha.

Son apport est ailleurs, et il est double. D’une part, il a fourni aux colonnes le renseignement sans lequel une embuscade est un pari : les horaires des patrouilles, les itinéraires, la composition des convois, la localisation des officiers, souvent obtenus par ses agents dans les postes et la police. D’autre part, il a défendu et généralisé, au sein d’une direction où d’autres réclamaient des opérations spectaculaires, un principe de décentralisation : laisser l’initiative tactique aux commandants locaux, qui seuls connaissent leur terrain, et réserver au centre le renseignement, l’armement, la coordination et la ligne politique. Cette architecture (direction stratégique centralisée, exécution tactique décentralisée) est l’une des raisons pour lesquelles l’IRA a survécu à des vagues d’arrestations qui auraient décapité une organisation pyramidale.
6. L’arme politique : le contre-État et le récit.
La troisième dimension de la doctrine est celle que les théoriciens ultérieurs de la contre-insurrection retiendront le plus : la guerre ne se gagne pas contre l’armée adverse mais contre la légitimité de l’adversaire.
Pendant que l’IRA harcèle les patrouilles, le Dáil construit un appareil d’État parallèle. Des tribunaux républicains, les Dáil courts, s’installent à partir de 1920 et jugent, souvent la nuit, dans des granges, des affaires civiles et pénales. Leur autorité est telle que des propriétaires unionistes et des compagnies d’assurance y ont recours, faute d’alternative fonctionnelle. Après les élections locales de juin 1920, la majorité des conseils de comté et des municipalités reconnaissent le Dáil et cessent de correspondre avec le Local Government Board britannique. Un ministère de l’agriculture, une police républicaine, un service de contrôle des terres se mettent en place.
L’effet est décisif. Pour la population irlandaise l’administration de Dublin Castle cesse progressivement d’être un gouvernement pour devenir une force d’occupation qui ne contrôle plus que ce qu’elle occupe militairement.
Le volet propagande est traité avec le même sérieux. À partir de novembre 1919, le département de la propagande du Dáil publie l’Irish Bulletin, une feuille clandestine dirigée d’abord par Desmond FitzGerald puis par Erskine Childers, tirée à quelques centaines d’exemplaires et envoyée à la presse britannique et étrangère, aux parlementaires et aux personnalités. Sa méthode est délibérément sobre : pas de rhétorique, mais des listes datées et vérifiables de maisons incendiées, de prisonniers maltraités, de civils tués. Le contraste avec les démentis officiels de Dublin Castle, régulièrement pris en défaut, détruit progressivement le crédit du gouvernement britannique dans sa propre presse.
Des épisodes symboliques amplifient cet effet : la mort du maire de Cork Terence MacSwiney, le 25 octobre 1920, après 74 jours de grève de la faim à la prison de Brixton, et la pendaison à Dublin, une semaine plus tard, de Kevin Barry, étudiant en médecine de 18 ans. L’un et l’autre font la une aux États-Unis, en France et en Australie. Collins, qui suit de près l’opinion internationale et entretient des relais dans la diaspora, comprend que ces morts pèsent davantage sur le calcul de Lloyd George que des dizaines d’embuscades.

7. Le point culminant du 21 novembre 1920.
Au cours de l’automne 1920, Londres tente de reconstituer un renseignement digne de ce nom en envoyant en Irlande un groupe d’officiers professionnels, dont beaucoup ont servi au Moyen-Orient, installés en civil dans des pensions et des appartements de Dublin. Ils seront connus sous le nom de « Cairo Gang ». Pour la première fois depuis un an, le dispositif de Collins est menacé : plusieurs de ses collaborateurs sont identifiés et arrêtés, et lui-même échappe de peu à des descentes.
Il décide de frapper le premier. Le renseignement de Crow Street, aidé notamment par des employées de maison et des dactylographes, établit les adresses. Le dimanche 21 novembre 1920 au matin, des équipes de l’IRA, associant le Squad et des volontaires de la brigade de Dublin, se présentent simultanément dans une dizaine de lieux. Une quinzaine d’hommes sont tués, d’autres blessés. Tous n’étaient pas des agents ; au moins 2 victimes n’avaient aucun lien établi avec le renseignement, et l’opération a également coûté la vie à des civils.
La riposte survient le même après-midi. Des forces mixtes (police auxiliaire, Black and Tans, militaires) encerclent le stade de Croke Park où se joue un match de football gaélique entre Dublin et Tipperary devant environ 15 000 spectateurs, et ouvrent le feu. 14 personnes sont tuées, dont 3 écoliers de 10, 11 et 14 ans, une jeune femme sur le point de se marier, et le joueur de Tipperary Michael Hogan, dont la tribune du stade porte aujourd’hui le nom. Plus de 60 personnes sont blessées. Le soir même, 3 prisonniers (les officiers de la brigade de Dublin Dick McKee et Peadar Clancy, ainsi qu’un civil, Conor Clune) sont tués dans l’enceinte de Dublin Castle, officiellement en tentant de s’échapper.
Le bilan militaire de la journée est celui que Collins recherchait : le service de renseignement britannique à Dublin est paralysé, ses membres survivants se réfugient dans le Château et les hôtels du centre, et il ne se relèvera pas avant la trêve. Le bilan politique lui échappe partiellement. Croke Park devient l’un des faits fondateurs de la mémoire nationaliste irlandaise et achève de discréditer la politique britannique devant l’opinion mondiale ; résultat qui a été produit par la réaction de l’adversaire et non par un plan préalablement conçu par Collins.
8. L’art de disparaître.
Un aspect moins théorique mais toutefois essentiel de l’efficacité de Collins tient à sa propre survie. Pendant plus de deux ans, il est l’homme le plus recherché des îles Britanniques, et il vit à Dublin, dans une ville de 300 000 habitants quadrillée par les patrouilles.
Sa méthode est l’inverse de la clandestinité classique. Il ne se déguise pas, ne se cache pas dans des caves, ne porte pas d’arme la plupart du temps ; une arme sur soi transforme un contrôle de routine en arrestation certaine. Il circule à bicyclette, en costume et col dur, se déplace ouvertement, déjeune dans des hôtels du centre, boit dans des pubs connus. Il compte sur le fait que la police, privée de sa branche politique, ne dispose plus de photographies récentes ni d’hommes capables de le reconnaître, et que personne ne cherche l’homme le plus recherché d’Irlande en train de pédaler tranquillement dans Grafton Street.
Cette exposition calculée s’appuie sur une discipline stricte : une dizaine de bureaux disséminés dans la ville, jamais utilisés longtemps, sous couverture commerciale ; des logements changés constamment ; un réseau de maisons sûres, souvent tenues par des femmes comme Eileen McGrane, les sœurs de la famille Dillon, la bibliothécaire de Clontarf Tommy Gay servant de point de rencontre discret ; des courriers, souvent des jeunes femmes ou des adolescents cyclistes, chargés de transporter documents et messages. Et surtout, une information d’avance : ses agents dans le Château le préviennent presque systématiquement des rafles. Il a plusieurs fois quitté un immeuble quelques minutes avant l’arrivée des Auxiliaires.
Cette combinaison opérationnelle, conjuguant visibilité tactique et invisibilité stratégique, est devenue un cas d’école de la clandestinité en milieu urbain.
9. Les limites de la méthode.
Il faut toutefois nuancer la réussite continue de cette campagne insurrectionnelle. Plusieurs facteurs y concourrent :
La contrainte matérielle : Au printemps 1921, l’IRA est à bout de munitions. Le nombre de volontaires actifs et armés à un instant donné n’a probablement jamais dépassé 3 000. Plusieurs commandants estimaient à quelques semaines l’autonomie de leurs unités. Collins lui-même a reconnu après la trêve que la poursuite du combat au rythme de l’été 1921 aurait été très difficile. La guerre a été arrêtée par la négociation à un moment où l’insurrection avait épuisé une grande partie de ses moyens.
L’erreur de la Custom House : Le 25 mai 1921, environ 120 volontaires de la brigade de Dublin occupent et incendient la Custom House, siège du Local Government Board, symbole de l’administration britannique. Le bâtiment brûle et de nombreuses archives administratives sont détruites. Mais la réaction est immédiate : 5 volontaires et plusieurs civils sont tués, et 111 personnes sont arrêtées selon le communiqué officiel britannique du lendemain ; 121 selon le rapport quotidien d’opérations de l’armée. Ce total englobe des employés des douanes et des passants ; les historiens estiment à 70 ou 80 le nombre de volontaires de l’IRA parmi eux, soit environ 40 % de la force engagée, et une part considérable des effectifs aguerris dont disposait la brigade de Dublin. Collins avait exprimé des réserves sur l’ampleur du dispositif exposé ; l’opération avait été poussée par de Valera, rentré des États-Unis en décembre 1920, qui souhaitait une action de grand format susceptible d’impressionner l’opinion internationale. Le bilan illustre le coût du retour aux opérations de masse que Collins avait précisément cherché à éviter.
Le coût humain et moral : La guerre a fait environ 1 400 à 2 000 morts entre janvier 1919 et juillet 1921, dont une proportion notable de civils. Parmi eux figurent près de 200 personnes exécutées par l’IRA comme informateurs, catégorie dont les travaux récents ont montré qu’elle recouvrait des situations très inégales, incluant des vulnérables, des marginaux et, dans certaines localités, des membres de minorités. Ces exécutions relevaient de la logique même du dispositif conçu par Collins : priver l’adversaire de sources humaines. Elles constituent le versant sombre d’une stratégie par ailleurs remarquablement économe en affrontements de masse.
10. L’influence de la méthode Collins.
Son influence sur les insurrections ultérieures est réelle. Le cas le mieux documenté est israélien : Yitzhak Shamir, dirigeant du groupe clandestin Lehi, avait pris pour nom de guerre « Michael », en référence explicite à Collins, et Menachem Begin a cité l’exemple irlandais dans ses écrits sur la révolte contre le mandat britannique. Georgios Grivas, chef de l’EOKA à Chypre dans les années 1950, a étudié la campagne irlandaise. Des officiers britanniques ayant servi en Irlande ont, de leur côté, transposé les leçons du conflit dans les manuels de contre-insurrection utilisés en Palestine, en Malaisie et à Chypre ; Collins a donc formé, involontairement, les deux camps.
Collins a établi que dans une guerre asymétrique la ressource décisive n’est pas le feu mais l’information ; que l’objectif rentable n’est pas la destruction des forces adverses mais celle de leur capacité de connaissance ; que l’action militaire n’a de valeur que si elle est synchronisée avec la construction d’une légitimité politique de substitution ; et que la population n’est pas le décor du conflit mais son terrain principal.
La trêve, puis Londres (juillet-décembre 1921)
La trêve entre en vigueur le 11 juillet 1921. Elle place Collins dans une position pour laquelle rien ne l’a préparé : la visibilité. Photographié, identifié, reconnu dans la rue, il perd en quelques semaines l’anonymat qui était son principal atout militaire. Il en aura conscience et le dira.
Les négociations s’ouvrent à Londres en octobre. De Valera, président de la République autoproclamée, choisit de ne pas y participer et envoie une délégation de plénipotentiaires : Arthur Griffith, Michael Collins, Robert Barton, Eamonn Duggan et George Gavan Duffy, assistés d’Erskine Childers comme secrétaire. La décision de de Valera de rester à Dublin reste l’un des points les plus discutés de l’historiographie irlandaise.
Collins ne voulait pas y aller. Il a soutenu, en vain, qu’un négociateur doit pouvoir être désavoué par son gouvernement, et que l’envoyer, lui, revenait à exposer publiquement l’homme dont l’identité constituait un actif militaire. Il fait face à Lloyd George, Winston Churchill, Lord Birkenhead et Austen Chamberlain ; parmi les négociateurs les plus expérimentés de l’époque.
Les deux mois de discussions butent sur deux points : le statut (république pleine et entière ou dominion au sein de l’Empire) et l’Ulster, dont 6 comtés ont été dotés d’un parlement propre en 1921. Sur le premier, la délégation obtient un statut de dominion comparable à celui du Canada, assorti d’un serment d’allégeance atténué mais réel envers la Couronne, et le retrait des forces britanniques de 26 comtés. Sur le second, elle obtient une commission des frontières censée réviser le tracé en fonction des vœux des populations ; mécanisme que Collins croyait de nature à rendre l’entité nord-irlandaise économiquement invivable, et qui, en 1925, n’aboutira à aucune modification.
Le 6 décembre 1921, au petit matin, après un ultimatum de Lloyd George menaçant d’une reprise immédiate et totale de la guerre, la délégation signe sans avoir consulté Dublin. Le soir même, dans une lettre à un ami, Collins écrit qu’il vient de signer son arrêt de mort : I have signed my own death warrant.
Sa défense du texte devant le Dáil ne repose sur un argument stratégique : le traité n’est pas la liberté ultime, mais il donne la liberté de l’atteindre. Le 7 janvier 1922, après des débats d’une âpreté extrême, le Dáil ratifie par 64 voix contre 57. De Valera démissionne, échoue de 2 voix à se faire réélire à la présidence, et quitte l’assemblée avec ses partisans.
Chef d’un État, chef d’une guerre (janvier-août 1922)
Le 16 janvier 1922, Michael Collins se présente à Dublin Castle pour recevoir le transfert des pouvoirs. L’homme que le Château traquait depuis trois ans en devient, ce jour-là, le destinataire officiel.
Président du gouvernement provisoire, il doit simultanément : constituer une armée nationale à partir d’une IRA qui se divise, faire fonctionner une administration, rédiger une constitution acceptable à la fois pour Londres et pour les républicains, organiser des élections, et gérer une situation explosive dans le Nord, où les violences communautaires font des centaines de morts en 1922, principalement à Belfast. Sur ce dernier point, sa conduite est ambiguë : tout en siégeant à Londres avec le gouvernement britannique, il continue d’apporter un soutien clandestin à des unités de l’IRA opérant dans les six comtés ; un double jeu que les historiens ont mis au jour à partir des archives militaires.
La rupture avec l’aile anti-traité s’aggrave. En avril 1922, des unités opposées au traité, sous la direction de Rory O’Connor, occupent le palais de justice des Four Courts, à Dublin. Collins temporise pendant des semaines, refusant l’affrontement. En mai, il conclut avec de Valera un pacte électoral prévoyant une liste commune et un gouvernement de coalition ; accord que Londres juge incompatible avec le traité et qui vole en éclats. Aux élections du 16 juin 1922, les candidats favorables au traité l’emportent nettement.
Deux événements précipitent la guerre. Le 22 juin, le maréchal Henry Wilson, conseiller militaire du gouvernement d’Irlande du Nord, est abattu à Londres par deux vétérans de l’IRA. La question de savoir si Collins avait donné l’ordre, ou si les hommes exécutaient une instruction ancienne jamais annulée, n’est pas résolue. Le 26 juin, la garnison des Four Courts enlève un général de l’armée nationale. Sous une pression britannique explicite, y compris la menace d’une intervention directe, Collins autorise le bombardement des Four Courts, qui commence le 28 juin 1922 avec deux pièces d’artillerie prêtées par l’armée britannique.
La guerre civile est ouverte. Elle durera jusqu’en mai 1923 et fera, selon les estimations, entre 1 000 et 2 000 morts, laissant une fracture politique qui structurera la vie irlandaise pendant des décennies.
Le 12 juillet 1922, Collins quitte ses fonctions civiles pour prendre le commandement en chef de l’armée nationale. L’homme qui a conçu la guerre de guérilla se retrouve à conduire une campagne conventionnelle contre des adversaires qui appliquent sa propre méthode. Il la mène avec efficacité : offensive rapide, débarquements par mer à Fenit, Passage West et Youghal en juillet et août, qui prennent à revers les positions républicaines du Munster et permettent la prise de Cork le 10 août.
Le mois d’août est brutal. Harry Boland, ami intime devenu adversaire politique (ils avaient aussi été rivaux auprès de Kitty Kiernan, la femme à qui Collins était fiancé), est mortellement blessé par des soldats de l’État libre à Skerries et meurt le 2 août. Arthur Griffith, président du gouvernement, meurt d’une hémorragie cérébrale le 12 août, à 50 ans. Collins se retrouve seul à la tête de l’État et de l’armée, épuisé, souffrant d’une infection intestinale.

Béal na Bláth, 22 août 1922
Le 20 août, Collins quitte Dublin pour une tournée d’inspection dans le comté de Cork. Ses motivations sont discutées : inspection des troupes et souci du sort des soldats, selon la lecture militaire ; recherche de contacts en vue d’une paix négociée avec les chefs anti-traité du Sud, selon plusieurs témoignages ; règlement de questions financières liées à des fonds saisis, selon une autre hypothèse. Les trois ne s’excluent pas.
Ses officiers le déconseillent. Le Cork est le bastion des forces anti-traité. À la remarque qu’on ne le tuerait pas dans son propre comté, on ne peut donner qu’un crédit de tradition orale.
Le 22 août au matin, vers 6 h 15, le convoi quitte Cork. Il comprend un motocycliste éclaireur, une automitrailleuse Rolls-Royce baptisée Slievenamon, un camion Crossley transportant une section, et une voiture découverte dans laquelle prennent place Collins et le général Emmet Dalton. L’itinéraire passe par Macroom, puis, les ponts ayant été détruits et les routes coupées par les républicains, oblige à des détours par des chemins secondaires vers Bandon, Clonakilty, Rosscarbery, Skibbereen. Collins s’arrête à Sam’s Cross, boit un verre au pub tenu par un cousin, à quelques centaines de mètres de la maison familiale que les soldats du régiment d’Essex avaient incendiée en avril 1921.
Le matin, en traversant le carrefour de Béal na Bláth, le convoi demande sa route. L’homme interrogé, Denis Long, est un guetteur de l’IRA anti-traité. Un groupe d’officiers républicains se trouve précisément dans une ferme voisine, réunis pour une conférence d’état-major après le repli du Limerick ; parmi eux, Liam Deasy, commandant de la 1re division du Sud. De Valera, de passage, est présent dans la matinée et repartira avant l’embuscade.
Long identifie Collins. Les officiers décident, conformément à la politique générale d’attaque des convois de l’État libre, de préparer une embuscade au cas où le convoi reviendrait par la même route ; hypothèse plausible, les deux autres itinéraires étant impraticables. Un barrage est constitué avec une charrette de brasserie réquisitionnée et une mine est posée. Une trentaine d’hommes prennent position sur le versant dominant la route.
L’attente dure toute la journée. Vers 19 h 45, le dispositif étant sur le point d’être levé, une partie des hommes s’est déjà retirée ; certains dégagent la charrette. Il ne reste que quelques tireurs lorsque le convoi de Collins réapparaît, vers 20 heures, dans la lumière déclinante.
Le feu s’ouvre. Selon le témoignage d’Emmet Dalton, il crie au chauffeur d’accélérer ; la doctrine dans ce cas est de traverser la zone d’embuscade sans s’arrêter. Collins ordonne l’inverse : arrêter et riposter. Il descend de la voiture, prend un fusil et se poste derrière le véhicule, puis se déplace le long de la route pour prendre les tireurs à partie. L’échange dure une trentaine de minutes, dans une obscurité croissante et sous une pluie fine, avec une automitrailleuse dont la mitrailleuse Vickers s’enraie à plusieurs reprises.
Vers la fin de l’engagement, Collins est atteint d’une balle à la tête, derrière l’oreille droite, avec une large plaie de sortie. Il meurt sur place ou dans les minutes qui suivent. Il est la seule victime du convoi. Les assaillants se retirent sans savoir qu’ils ont tué le commandant en chef ; ils l’apprendront plus tard dans la soirée.
Le corps est ramené à Cork après un trajet difficile (le convoi s’égare dans la nuit, s’arrête à Cloughduv où Dalton cherche un prêtre), puis transporté par mer à Dublin.
Aucune autopsie n’a été pratiquée. Le corps a été embaumé à Cork, puis exposé à Dublin ; les seuls éléments médicaux disponibles sont des descriptions cliniques sommaires et le masque mortuaire conservé au Musée national.
L’hypothèse la plus solide, retenue par la majorité des historiens, attribue le tir à Denis « Sonny » O’Neill, ancien tireur d’élite de l’armée britannique et membre du groupe embusqué, qui aurait tiré à distance avec un fusil Lee-Enfield. La nature de la blessure (petit orifice d’entrée, large plaie de sortie) a fait envisager soit une balle à haute vélocité, soit un ricochet, soit une munition à chemise endommagée.
Les autres versions n’ont jamais été étayées. La thèse d’un assassinat par Emmet Dalton, popularisée par des ouvrages à sensation, ne repose sur aucun élément matériel et est contredite par le comportement de Dalton, qui a tenté de porter secours à Collins et en a été durablement affecté. Les hypothèses d’un tir accidentel venu de ses propres hommes ou d’une opération des services britanniques n’ont pas davantage de fondement documentaire. Les analyses balistiques et médico-légales menées à l’occasion du centenaire, en 2022, n’ont pas permis de conclure de façon définitive, faute de preuves matérielles.
Michael Collins est mort à 31 ans, tué par des Irlandais, dans une guerre civile déclenchée par un traité qu’il avait signé en pensant éviter une guerre pire.
Le corps est exposé à l’hôtel de ville de Dublin, où des dizaines de milliers de personnes défilent. Les funérailles ont lieu le 28 août 1922 à la pro-cathédrale Sainte-Marie, suivies de l’inhumation au cimetière de Glasnevin. Les estimations de la foule varient considérablement selon les sources ; les chiffres les plus élevés, souvent repris, avancent plusieurs centaines de milliers de personnes, soit une fraction importante de la population de l’État libre.
Richard Mulcahy prend le commandement de l’armée et donne, dès l’annonce de la mort, un ordre de retenue interdisant les représailles. Cette consigne n’empêchera pas la guerre civile d’entrer dans sa phase la plus dure : à partir de septembre, le gouvernement adopte une législation d’exception et procède à 77 exécutions de prisonniers républicains, dont celle de Rory O’Connor, qui avait été le témoin de mariage de Kevin O’Higgins, le ministre qui contresignera son exécution. W. T. Cosgrave succède à Collins à la tête du gouvernement.
La mémoire de Collins a longtemps été un terrain disputé. L’État libre, puis le parti Fine Gael issu de sa faction, en ont fait un fondateur ; le Fianna Fáil de de Valera, dominant la vie politique irlandaise de 1932 à la fin du siècle, a préféré le silence. Aucun monument national ne lui a été élevé à Dublin pendant des décennies. La commémoration annuelle de Béal na Bláth, organisée depuis 1923, est restée une manifestation partisane. Il a fallu attendre le centenaire, en août 2022, pour qu’un Taoiseach du Fianna Fáil, Micheál Martin, et un dirigeant du Fine Gael, Leo Varadkar, y prennent la parole ensemble.
Le film de Neil Jordan sorti en 1996, avec Liam Neeson dans le rôle-titre, a relancé le débat public sur le personnage tout en prenant, comme ses auteurs l’ont reconnu, des libertés considérables avec les faits, notamment en fusionnant plusieurs agents de renseignement en un seul personnage et en inventant certaines circonstances de la mort de Collins.
Entre 1919 et 1921, un homme de moins de 30 ans, sans formation militaire, disposant d’un budget dérisoire et de quelques milliers de fusils, a mis en défaut l’appareil de sécurité de la première puissance coloniale du monde ; non en le combattant de front, mais en l’aveuglant. La méthode a été copiée, enseignée, retournée contre ses successeurs, et intégrée aux doctrines militaires des deux camps.








