22 août : assassinat du rebelle patriote irlandais Michael Collins, « apôtre » de la guérilla.

Il est mort le 22 août 1922, à trente et un ans, sur une route de terre du comté de Cork, à une vingtaine de kilomètres de la ferme où il était né. Une balle dans la tête, tirée depuis un talus, au crépuscule, par des hommes qui avaient été ses camarades 3 ans plus tôt. En moins de 6 ans, Michael Collins était passé du statut de commis de banque anonyme à Londres à celui de chef du gouvernement provisoire d’un État irlandais naissant, en ayant entre-temps conçu et dirigé l’appareil de renseignement qui a contribué à rendre l’Irlande ingouvernable pour l’administration britannique.

Michael Collins naît le 16 octobre 1890 à Woodfield, un hameau proche de Sam’s Cross, dans l’ouest du comté de Cork, à quelques kilomètres de Clonakilty. Il est le dernier de 8 enfants (3 garçons, 5 filles).  Son père, Michael John Collins, est un fermier locataire d’une exploitation d’environ 36 hectares tenue par la famille depuis plusieurs générations. Il a 75 ans à la naissance de son dernier fils. Autodidacte, il pratiquait les mathématiques en amateur et avait, dans sa jeunesse, prêté serment à l’Irish Republican Brotherhood (IRB), la société secrète fenian fondée en 1858 pour établir une république irlandaise par la force. Il meurt en mars 1897, alors que Michael a 6 ans. Sa mère, Mary Anne O’Brien, de près de 40 ans sa cadette, reprend seule la conduite de la ferme et l’éducation des enfants. Elle meurt d’un cancer en 1907.

L’enfant fréquente l’école nationale de Lisavaird, puis celle de Clonakilty, où il loge en semaine chez sa sœur Margaret et son beau-frère Patrick O’Driscoll, fondateur d’un journal local, The West Cork People. Collins y effectue de menus travaux de rédaction et d’impression. C’est sa première familiarité avec l’imprimé comme instrument d’influence — une compétence dont il fera un usage systématique quinze ans plus tard.

L’environnement compte. Le West Cork des années 1890 est une région où la mémoire des expulsions de la Grande Famine, celle de la Land War et celle des rébellions du XIXe siècle circulent encore à voix haute. Le maître d’école de Lisavaird, Denis Lyons, était lui-même membre de l’IRB. Collins n’a donc pas découvert le républicanisme à Londres : il l’y a retrouvé.

À quinze ans, il passe l’examen d’entrée dans la fonction publique britannique à Cork, en février 1906, et le réussit.

En 1906, Collins s’installe à Londres chez sa sœur aînée Hannie, à West Kensington. Il est affecté comme commis à la Post Office Savings Bank. Il y reste jusqu’en 1910, puis passe chez un agent de change de la City, Horne and Company, avant un poste au Board of Trade en 1914 et un dernier emploi, en 1915, à la succursale londonienne de la Guaranty Trust Company of New York. Il suit parallèlement des cours de droit au King’s College.

Ces dix années londoniennes sont généralement traitées comme une parenthèse. Elles sont en réalité déterminantes, pour trois raisons.

  • D’abord, elles lui donnent une formation administrative et comptable réelle. Collins sait tenir des livres, suivre des flux financiers, organiser un classement, rédiger une correspondance de masse. Cette compétence bureaucratique, plutôt rare chez les révolutionnaires de sa génération, expliquera plus tard sa capacité à faire fonctionner simultanément un ministère des Finances clandestin, un service de renseignement et une organisation secrète.
  • Ensuite, elles lui font connaître de l’intérieur la machine administrative britannique : ses hiérarchies, sa lenteur, ses procédures, sa dépendance au papier et au télégramme. Il apprend où sont les jointures d’un système impérial et comment l’information y circule. Le futur directeur du renseignement de l’IRA a été formé à la logistique documentaire de l’adversaire.
  • Enfin, elles l’insèrent dans le réseau associatif de la diaspora. Collins joue au football gaélique et au hurling à la Gaelic Athletic Association de Londres, adhère à la Gaelic League, fréquente les cercles de Sinn Féin. En novembre 1909, il prête serment à l’IRB, parrainé par Sam Maguire, un républicain protestant originaire de Dunmanway, dans son propre comté. Il devient rapidement trésorier de la section londonienne.

Les témoignages contemporains décrivent un jeune homme énergique, bruyant, physiquement encombrant (il mesure environ 1,85 m), porté aux plaisanteries de force et aux colères brèves. Le surnom qui le suivra, « The Big Fella », est né dans ce milieu, et n’était pas d’abord flatteur.

En janvier 1916, informé par les canaux de l’IRB qu’un soulèvement se prépare, il démissionne de son emploi et rentre à Dublin.

Pâques 1916 : la leçon d’un échec

Collins participe à l’insurrection de Pâques comme aide de camp de Joseph Plunkett, au General Post Office de Sackville Street, quartier général des insurgés. Son rôle est administratif et logistique plus que combattant.

Ce qu’il retient de la semaine est essentiel pour comprendre tout ce qui suit. L’insurrection de 1916 a consisté à occuper des bâtiments fixes dans une capitale, à y hisser un drapeau et à attendre l’assaut. Contre une armée régulière disposant d’artillerie et d’une canonnière sur la Liffey, l’issue était mécanique : environ 450 à 500 morts en 6 jours, la reddition, 16 exécutions.

Collins n’a jamais dissimulé son jugement. Il admirait la détermination de Tom Clarke et de Seán Mac Diarmada, les organisateurs IRB du soulèvement, mais tenait la conception militaire de Patrick Pearse, le sacrifice rédempteur, la position défendue jusqu’au bout, pour une erreur coûteuse et sentimentale. À ses yeux « l’insurrection avait été menée avec le romantisme d’une pièce de théâtre plutôt qu’avec le réalisme d’une opération« , Son engagement futur sera de ne jamais accepter le combat sur le terrain, au moment et selon les règles choisis par l’adversaire.

Interné avec quelque 1 800 autres prisonniers au camp de Frongoch, au pays de Galles, il y passe l’été et l’automne 1916. Le camp devient un lieu de réorganisation : les internés se structurent, se forment, identifient les cadres. Collins, qui n’était rien avant l’insurrection, en sort connu de plusieurs centaines d’hommes qui deviendront officiers de brigade. Frongoch a fourni au mouvement son annuaire.

Il est libéré en décembre 1916.

Reconstruire une organisation (1917-1918)

De retour à Dublin, Collins occupe un poste apparemment mineur : secrétaire de l’Irish National Aid and Volunteer Dependants’ Fund, une œuvre d’assistance aux familles des insurgés tués ou emprisonnés. La fonction est un instrument politique de premier ordre. Elle lui donne une raison légitime de correspondre avec des milliers de familles à travers l’île, de voyager, de tenir des fichiers, de connaître qui est fiable et qui ne l’est pas dans chaque paroisse. Il construit son réseau à l’abri d’une association caritative.

En parallèle, il gravit les échelons de l’IRB, dont il prendra la présidence du conseil suprême (milieu 1919 – fin 1920) ; la clandestinité de l’organisation rendant la datation incertaine. En octobre 1917, il est élu à l’exécutif de Sinn Féin lors de l’ard-fheis qui réunifie le mouvement autour d’Éamon de Valera. Il devient directeur de l’organisation des Irish Volunteers, puis, au début de 1919, directeur du renseignement.

La crise de la conscription, au printemps 1918, transforme le rapport de forces. En tentant d’étendre le service militaire obligatoire à l’Irlande pour alimenter le front de l’Ouest, Londres soude contre lui l’Église catholique, les syndicats, les nationalistes constitutionnels et les républicains. En mai 1918, l’administration de Dublin Castle riposte en arrêtant la quasi-totalité de la direction de Sinn Féin sous le prétexte d’un « complot allemand » largement fabriqué. Collins, prévenu à l’avance par ses premiers informateurs dans la police, échappe à la rafle. L’épisode a valeur de démonstration : le renseignement, à lui seul, préserve une direction.

Aux élections générales de décembre 1918, Sinn Féin remporte 73 des 105 sièges irlandais. Collins est élu pour Cork South. Les élus refusent de siéger à Westminster.

Ministre des Finances… d’un État qui n’existe pas

Le 21 janvier 1919, les députés disponibles se réunissent à la Mansion House de Dublin et constituent le premier Dáil Éireann, proclamant l’indépendance. Le même jour, à Soloheadbeg dans le comté de Tipperary, un groupe de Volontaires commandé par Seán Treacy et Dan Breen intercepte un convoi de gélignite et abat deux constables de la Royal Irish Constabulary. L’action n’a pas été ordonnée par Dublin ; elle marque conventionnellement le début de la guerre d’indépendance.

Membres du premier Dáil en 1919. Crédit : DR. Colorisation Theatrum Belli.

Collins est absent de la séance inaugurale. Il se trouve en Angleterre, où il organise l’évasion de de Valera de la prison de Lincoln, réussie le 3 février 1919 grâce à une clé fabriquée à partir d’une empreinte prise dans de la cire et introduite dans un gâteau.

Nommé ministre de l’Intérieur en janvier, il prend le portefeuille des Finances le 2 avril 1919. La tâche paraît impossible : financer un gouvernement déclaré illégal, dont les responsables sont recherchés, dont les publicités sont saisies et dont les journaux qui les publient sont suspendus.

Le Dáil approuve en juin 1919 un emprunt national de 500 000 livres, moitié en Irlande, moitié aux États-Unis. Collins conçoit et pilote la souscription intérieure comme une opération à la fois financière, administrative et politique. Il fait imprimer des obligations, organise des comités locaux dans chaque circonscription, fait tourner un court film de propagande, relance personnellement les collecteurs négligents, tient une comptabilité rigoureuse et dissimule les fonds dans des dizaines de comptes bancaires ouverts sous des noms d’emprunt.

Le résultat dépasse largement l’objectif : environ 371 000 livres souscrites en Irlande à la clôture, à l’été 1920 (une sursouscription de près de 50 % sur la tranche intérieure), auxquelles s’ajoutent plus de 5 millions de dollars levés aux États-Unis par les envoyés du Dáil et par de Valera lui-même. Collins observera devant le Dáil qu’être trouvé porteur d’un reçu de souscription exposait presque autant qu’être trouvé porteur d’une arme.

Cet argent est un atout stratégique majeur permettant à un contre-État de payer des juges, des inspecteurs, des agents à l’étranger et des armes. Il explique aussi pourquoi les autorités britanniques ont fait de la traque des fonds une priorité… et pourquoi l’homme chargé de cette traque, le magistrat Alan Bell, a été tué.

La doctrine Collins : un ensemble cohérent de choix appliqués avec constance durant une trentaine de mois.

La trêve, puis Londres (juillet-décembre 1921)

La trêve entre en vigueur le 11 juillet 1921. Elle place Collins dans une position pour laquelle rien ne l’a préparé : la visibilité. Photographié, identifié, reconnu dans la rue, il perd en quelques semaines l’anonymat qui était son principal atout militaire. Il en aura conscience et le dira.

Les négociations s’ouvrent à Londres en octobre. De Valera, président de la République autoproclamée, choisit de ne pas y participer et envoie une délégation de plénipotentiaires : Arthur Griffith, Michael Collins, Robert Barton, Eamonn Duggan et George Gavan Duffy, assistés d’Erskine Childers comme secrétaire. La décision de de Valera de rester à Dublin reste l’un des points les plus discutés de l’historiographie irlandaise.

Collins ne voulait pas y aller. Il a soutenu, en vain, qu’un négociateur doit pouvoir être désavoué par son gouvernement, et que l’envoyer, lui, revenait à exposer publiquement l’homme dont l’identité constituait un actif militaire. Il fait face à Lloyd George, Winston Churchill, Lord Birkenhead et Austen Chamberlain ; parmi les négociateurs les plus expérimentés de l’époque.

Les deux mois de discussions butent sur deux points : le statut (république pleine et entière ou dominion au sein de l’Empire) et l’Ulster, dont 6 comtés ont été dotés d’un parlement propre en 1921. Sur le premier, la délégation obtient un statut de dominion comparable à celui du Canada, assorti d’un serment d’allégeance atténué mais réel envers la Couronne, et le retrait des forces britanniques de 26 comtés. Sur le second, elle obtient une commission des frontières censée réviser le tracé en fonction des vœux des populations ; mécanisme que Collins croyait de nature à rendre l’entité nord-irlandaise économiquement invivable, et qui, en 1925, n’aboutira à aucune modification.

Le 6 décembre 1921, au petit matin, après un ultimatum de Lloyd George menaçant d’une reprise immédiate et totale de la guerre, la délégation signe sans avoir consulté Dublin. Le soir même, dans une lettre à un ami, Collins écrit qu’il vient de signer son arrêt de mort : I have signed my own death warrant

Sa défense du texte devant le Dáil ne repose sur un argument stratégique : le traité n’est pas la liberté ultime, mais il donne la liberté de l’atteindre. Le 7 janvier 1922, après des débats d’une âpreté extrême, le Dáil ratifie par 64 voix contre 57. De Valera démissionne, échoue de 2 voix à se faire réélire à la présidence, et quitte l’assemblée avec ses partisans.

Chef d’un État, chef d’une guerre (janvier-août 1922)

Le 16 janvier 1922, Michael Collins se présente à Dublin Castle pour recevoir le transfert des pouvoirs. L’homme que le Château traquait depuis trois ans en devient, ce jour-là, le destinataire officiel.

Président du gouvernement provisoire, il doit simultanément : constituer une armée nationale à partir d’une IRA qui se divise, faire fonctionner une administration, rédiger une constitution acceptable à la fois pour Londres et pour les républicains, organiser des élections, et gérer une situation explosive dans le Nord, où les violences communautaires font des centaines de morts en 1922, principalement à Belfast. Sur ce dernier point, sa conduite est ambiguë : tout en siégeant à Londres avec le gouvernement britannique, il continue d’apporter un soutien clandestin à des unités de l’IRA opérant dans les six comtés ; un double jeu que les historiens ont mis au jour à partir des archives militaires.

La rupture avec l’aile anti-traité s’aggrave. En avril 1922, des unités opposées au traité, sous la direction de Rory O’Connor, occupent le palais de justice des Four Courts, à Dublin. Collins temporise pendant des semaines, refusant l’affrontement. En mai, il conclut avec de Valera un pacte électoral prévoyant une liste commune et un gouvernement de coalition ; accord que Londres juge incompatible avec le traité et qui vole en éclats. Aux élections du 16 juin 1922, les candidats favorables au traité l’emportent nettement.

Deux événements précipitent la guerre. Le 22 juin, le maréchal Henry Wilson, conseiller militaire du gouvernement d’Irlande du Nord, est abattu à Londres par deux vétérans de l’IRA. La question de savoir si Collins avait donné l’ordre, ou si les hommes exécutaient une instruction ancienne jamais annulée, n’est pas résolue. Le 26 juin, la garnison des Four Courts enlève un général de l’armée nationale. Sous une pression britannique explicite, y compris la menace d’une intervention directe, Collins autorise le bombardement des Four Courts, qui commence le 28 juin 1922 avec deux pièces d’artillerie prêtées par l’armée britannique.

La guerre civile est ouverte. Elle durera jusqu’en mai 1923 et fera, selon les estimations, entre 1 000 et 2 000 morts, laissant une fracture politique qui structurera la vie irlandaise pendant des décennies.

Le 12 juillet 1922, Collins quitte ses fonctions civiles pour prendre le commandement en chef de l’armée nationale. L’homme qui a conçu la guerre de guérilla se retrouve à conduire une campagne conventionnelle contre des adversaires qui appliquent sa propre méthode. Il la mène avec efficacité : offensive rapide, débarquements par mer à Fenit, Passage West et Youghal en juillet et août, qui prennent à revers les positions républicaines du Munster et permettent la prise de Cork le 10 août.

Le mois d’août est brutal. Harry Boland, ami intime devenu adversaire politique (ils avaient aussi été rivaux auprès de Kitty Kiernan, la femme à qui Collins était fiancé), est mortellement blessé par des soldats de l’État libre à Skerries et meurt le 2 août. Arthur Griffith, président du gouvernement, meurt d’une hémorragie cérébrale le 12 août, à 50 ans. Collins se retrouve seul à la tête de l’État et de l’armée, épuisé, souffrant d’une infection intestinale.

Harry Boland (1887-1922). Crédit : DR.

Béal na Bláth, 22 août 1922

Le 20 août, Collins quitte Dublin pour une tournée d’inspection dans le comté de Cork. Ses motivations sont discutées : inspection des troupes et souci du sort des soldats, selon la lecture militaire ; recherche de contacts en vue d’une paix négociée avec les chefs anti-traité du Sud, selon plusieurs témoignages ; règlement de questions financières liées à des fonds saisis, selon une autre hypothèse. Les trois ne s’excluent pas.

Ses officiers le déconseillent. Le Cork est le bastion des forces anti-traité. À la remarque qu’on ne le tuerait pas dans son propre comté, on ne peut donner qu’un crédit de tradition orale.

Le 22 août au matin, vers 6 h 15, le convoi quitte Cork. Il comprend un motocycliste éclaireur, une automitrailleuse Rolls-Royce baptisée Slievenamon, un camion Crossley transportant une section, et une voiture découverte dans laquelle prennent place Collins et le général Emmet Dalton. L’itinéraire passe par Macroom, puis, les ponts ayant été détruits et les routes coupées par les républicains, oblige à des détours par des chemins secondaires vers Bandon, Clonakilty, Rosscarbery, Skibbereen. Collins s’arrête à Sam’s Cross, boit un verre au pub tenu par un cousin, à quelques centaines de mètres de la maison familiale que les soldats du régiment d’Essex avaient incendiée en avril 1921.

Le matin, en traversant le carrefour de Béal na Bláth, le convoi demande sa route. L’homme interrogé, Denis Long, est un guetteur de l’IRA anti-traité. Un groupe d’officiers républicains se trouve précisément dans une ferme voisine, réunis pour une conférence d’état-major après le repli du Limerick ; parmi eux, Liam Deasy, commandant de la 1re division du Sud. De Valera, de passage, est présent dans la matinée et repartira avant l’embuscade.

Long identifie Collins. Les officiers décident, conformément à la politique générale d’attaque des convois de l’État libre, de préparer une embuscade au cas où le convoi reviendrait par la même route ; hypothèse plausible, les deux autres itinéraires étant impraticables. Un barrage est constitué avec une charrette de brasserie réquisitionnée et une mine est posée. Une trentaine d’hommes prennent position sur le versant dominant la route.

L’attente dure toute la journée. Vers 19 h 45, le dispositif étant sur le point d’être levé, une partie des hommes s’est déjà retirée ; certains dégagent la charrette. Il ne reste que quelques tireurs lorsque le convoi de Collins réapparaît, vers 20 heures, dans la lumière déclinante.

Le feu s’ouvre. Selon le témoignage d’Emmet Dalton, il crie au chauffeur d’accélérer ; la doctrine dans ce cas est de traverser la zone d’embuscade sans s’arrêter. Collins ordonne l’inverse : arrêter et riposter. Il descend de la voiture, prend un fusil et se poste derrière le véhicule, puis se déplace le long de la route pour prendre les tireurs à partie. L’échange dure une trentaine de minutes, dans une obscurité croissante et sous une pluie fine, avec une automitrailleuse dont la mitrailleuse Vickers s’enraie à plusieurs reprises.

Vers la fin de l’engagement, Collins est atteint d’une balle à la tête, derrière l’oreille droite, avec une large plaie de sortie. Il meurt sur place ou dans les minutes qui suivent. Il est la seule victime du convoi. Les assaillants se retirent sans savoir qu’ils ont tué le commandant en chef ; ils l’apprendront plus tard dans la soirée.

Le corps est ramené à Cork après un trajet difficile (le convoi s’égare dans la nuit, s’arrête à Cloughduv où Dalton cherche un prêtre), puis transporté par mer à Dublin.

Aucune autopsie n’a été pratiquée. Le corps a été embaumé à Cork, puis exposé à Dublin ; les seuls éléments médicaux disponibles sont des descriptions cliniques sommaires et le masque mortuaire conservé au Musée national.

L’hypothèse la plus solide, retenue par la majorité des historiens, attribue le tir à Denis « Sonny » O’Neill, ancien tireur d’élite de l’armée britannique et membre du groupe embusqué, qui aurait tiré à distance avec un fusil Lee-Enfield. La nature de la blessure (petit orifice d’entrée, large plaie de sortie) a fait envisager soit une balle à haute vélocité, soit un ricochet, soit une munition à chemise endommagée.

Les autres versions n’ont jamais été étayées. La thèse d’un assassinat par Emmet Dalton, popularisée par des ouvrages à sensation, ne repose sur aucun élément matériel et est contredite par le comportement de Dalton, qui a tenté de porter secours à Collins et en a été durablement affecté. Les hypothèses d’un tir accidentel venu de ses propres hommes ou d’une opération des services britanniques n’ont pas davantage de fondement documentaire. Les analyses balistiques et médico-légales menées à l’occasion du centenaire, en 2022, n’ont pas permis de conclure de façon définitive, faute de preuves matérielles.

Michael Collins est mort à 31 ans, tué par des Irlandais, dans une guerre civile déclenchée par un traité qu’il avait signé en pensant éviter une guerre pire.

Le corps est exposé à l’hôtel de ville de Dublin, où des dizaines de milliers de personnes défilent. Les funérailles ont lieu le 28 août 1922 à la pro-cathédrale Sainte-Marie, suivies de l’inhumation au cimetière de Glasnevin. Les estimations de la foule varient considérablement selon les sources ; les chiffres les plus élevés, souvent repris, avancent plusieurs centaines de milliers de personnes, soit une fraction importante de la population de l’État libre.

Richard Mulcahy prend le commandement de l’armée et donne, dès l’annonce de la mort, un ordre de retenue interdisant les représailles. Cette consigne n’empêchera pas la guerre civile d’entrer dans sa phase la plus dure : à partir de septembre, le gouvernement adopte une législation d’exception et procède à 77 exécutions de prisonniers républicains, dont celle de Rory O’Connor, qui avait été le témoin de mariage de Kevin O’Higgins, le ministre qui contresignera son exécution. W. T. Cosgrave succède à Collins à la tête du gouvernement.

La mémoire de Collins a longtemps été un terrain disputé. L’État libre, puis le parti Fine Gael issu de sa faction, en ont fait un fondateur ; le Fianna Fáil de de Valera, dominant la vie politique irlandaise de 1932 à la fin du siècle, a préféré le silence. Aucun monument national ne lui a été élevé à Dublin pendant des décennies. La commémoration annuelle de Béal na Bláth, organisée depuis 1923, est restée une manifestation partisane. Il a fallu attendre le centenaire, en août 2022, pour qu’un Taoiseach du Fianna Fáil, Micheál Martin, et un dirigeant du Fine Gael, Leo Varadkar, y prennent la parole ensemble.

Le film de Neil Jordan sorti en 1996, avec Liam Neeson dans le rôle-titre, a relancé le débat public sur le personnage tout en prenant, comme ses auteurs l’ont reconnu, des libertés considérables avec les faits, notamment en fusionnant plusieurs agents de renseignement en un seul personnage et en inventant certaines circonstances de la mort de Collins.

Entre 1919 et 1921, un homme de moins de 30 ans, sans formation militaire, disposant d’un budget dérisoire et de quelques milliers de fusils, a mis en défaut l’appareil de sécurité de la première puissance coloniale du monde ; non en le combattant de front, mais en l’aveuglant. La méthode a été copiée, enseignée, retournée contre ses successeurs, et intégrée aux doctrines militaires des deux camps. 

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