31 mars 1945 : Le général de Lattre de Tassigny et la 1re Armée française franchissent le Rhin.

La France en Allemagne en1945 : Les vaincus seront les vainqueurs

Une émission de Canal Académies du 31 décembre 2004 avec l’historien Jean-Christophe Notin.

Au printemps 1945, la guerre en Europe entre dans sa phase finale. Les armées alliées convergent vers le cœur de l’Allemagne. À l’ouest, le Rhin constitue le dernier grand obstacle naturel avant la plaine allemande. Les forces anglo-américaines ont déjà établi plusieurs têtes de pont sur la rive droite du fleuve : les Britanniques de Montgomery ont franchi le Rhin au nord, à Wesel, dès le 24 mars, tandis que la VIIe armée américaine du général Patch a traversé plus au sud quelques jours plus tard.

Pour la France, la question du franchissement du Rhin dépasse largement le cadre de la stratégie militaire. Le général de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, entend que son pays participe pleinement à la conquête du territoire allemand. Absente de la conférence de Yalta en février 1945, la France doit s’imposer comme puissance victorieuse si elle veut peser dans les négociations d’après-guerre et obtenir une zone d’occupation en Allemagne. Pour cela, il faut que l’armée française soit présente sur le sol ennemi, de l’autre côté du fleuve.

C’est dans cet esprit que le général de Gaulle adresse, le 29 mars 1945, un télégramme au général Jean de Lattre de Tassigny, commandant la 1re Armée française : « Mon cher général, il faut que vous traversiez le Rhin, même si les Américains ne s’y prêtent pas, dussiez-vous le traverser en barques. Il y a là une question du plus haut intérêt national. Karlsruhe et Stuttgart vous attendent, si même elles ne vous désirent pas. »

La 1re Armée : une force forgée dans la guerre

Née en Afrique du Nord en 1943 sous le nom d’armée B, la 1re Armée réunit des composantes très diverses : des unités de l’Armée d’Afrique restées sous l’autorité de Vichy jusqu’au débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942, des éléments des Forces françaises libres engagés aux côtés de de Gaulle depuis 1940 et, à partir de l’automne 1944, plus de 115 000 volontaires issus des Forces françaises de l’intérieur (FFI), les anciens résistants de l’intérieur.

Cette armée, qui comptera jusqu’à 260 000 hommes, est le principal instrument militaire de la France libérée. Depuis le débarquement de Provence du 15 août 1944, elle a remonté la vallée du Rhône, libéré Toulon, Marseille, Lyon, puis combattu en Alsace et dans les Vosges. En janvier-février 1945, elle a participé à la réduction de la poche de Colmar. Elle est la première armée alliée à avoir atteint le Rhin, dès le 19 novembre 1944.

Sur le plan opérationnel, elle est intégrée au VIe groupe d’armées du général américain Devers, aux côtés de la VIIe armée américaine du général Patch. Cette subordination implique que les Français n’ont pas les mains libres. Les plans américains prévoient initialement pour l’armée française un rôle de flanc-garde sur la droite du dispositif allié, sans lui attribuer d’objectif majeur en territoire allemand.

De Lattre ne dispose au départ que d’un créneau de 20 km sur le Rhin, un front insuffisant pour déployer une armée entière. Le terrain est lui aussi défavorable : dans le secteur attribué aux Français, le lit du fleuve est bordé de bras morts et de zones inondées qui compliquent l’approche des berges et la mise à l’eau des embarcations. Il obtient toutefois un élargissement de sa zone d’action. Le 28 mars, l’instruction n° 12 du VIe groupe d’armées, signée par le général Devers, accepte d’étendre le secteur français vers le nord, jusqu’à la ville de Spire (Speyer), et autorise un franchissement du Rhin dont Karlsruhe, Pforzheim et Stuttgart pourraient être les premiers objectifs. Devers y voit un intérêt tactique : la 1re Armée pourra servir de flanc-garde sur la droite de la VIIe armée américaine, déjà passée sur la rive droite plus au nord.

Pour de Lattre, c’est une occasion à saisir sans délai. Il ordonne au général de Monsabert, commandant le IIe corps d’armée, de faire traverser le Rhin dans la nuit du 30 au 31 mars. La première vague d’assaut sera constituée par la 3e division d’infanterie algérienne (3e DIA) et la 2e division d’infanterie marocaine (2e DIM).

Les moyens matériels dont dispose la 1re Armée pour cette opération sont nettement inférieurs à ceux des armées anglo-américaines qui ont franchi le Rhin les jours précédents. Montgomery, pour sa traversée du 24 mars, avait pu compter sur un appui aérien massif et un largage aéroporté. Les Français, eux, doivent se contenter de ce qu’ils ont : des stormboats (canots d’assaut motorisés) du 101e régiment du génie, des bateaux pneumatiques et des embarcations légères de type M2 à fond plat. Les équipages du génie sont renforcés par les sapeurs des 96e et 211e bataillons.

L’insuffisance des moyens de franchissement oblige de Lattre à procéder par vagues successives et à répartir ses efforts sur plusieurs points. Le franchissement sera, selon le mot des responsables militaires, « discontinu » — c’est-à-dire mené avec des embarcations isolées plutôt qu’avec un dispositif continu de ponts ou de bacs.

La nuit du 31 mars : la traversée

L’opération se déroule sur deux axes principaux, distants d’une dizaine de kilomètres.

À Spire (secteur de la 3e DIA) — C’est là que le franchissement débute le plus tôt. Vers 02 h 30, dans l’obscurité, le 3e régiment de tirailleurs algériens (3e RTA), commandé par le colonel Agostini, commence à traverser le fleuve en amont du pont détruit de Spire, à bord de canots pneumatiques. Un conseil avisé du colonel Vilette, qui connaît bien la ville pour y avoir tenu garnison après la Première Guerre mondiale, a permis de choisir un point de passage en retrait des casemates allemandes qui couvraient les abords du pont.

L’effet de surprise joue pleinement. À l’aube, sans qu’aucune préparation d’artillerie n’ait été déclenchée, une compagnie entière du 1er bataillon du 3e RTA a pris pied sur la rive droite. La 47e Volksgrenadier-Division allemande, qui tient le secteur, ne réagit pas immédiatement. Ce n’est que vers 10 heures du matin que l’artillerie allemande ouvre le feu depuis Altlußheim, causant des pertes parmi les unités en cours de traversée. Malgré ces tirs, les tirailleurs algériens parviennent à établir une tête de pont solide de 5 km de profondeur sur 3,5 km de large.

À Germersheim (secteur de la 2e DIM) — La situation est plus difficile. Le 87e bataillon du génie a aménagé deux plages de départ : la plage « A », au sud-est de Mechtersheim, pour le 151e régiment d’infanterie du colonel Gandoët, et la plage « B », au nord de Germersheim, pour le 4e régiment de tirailleurs marocains (4e RTM) du colonel Clair.

À 04 h 45, 20 groupes d’artillerie de la 1re Armée déclenchent une intense préparation de feu. Mais le tir de barrage et l’embarquement de l’infanterie ne sont pas synchronisés : les deux régiments d’assaut ne sont pas encore en place quand la préparation s’achève. À 06 h 00, les premières embarcations sont mises à l’eau, mais elles essuient aussitôt un violent tir de barrage allemand. Les hommes du 151e RI doivent se replier sur la berge. Le 4e RTM n’a pas davantage de réussite dans un premier temps : sur dix embarcations engagées, quatre sont perdues, trois subissent des pannes de moteur. Seuls trois bateaux atteignent la rive droite. Une trentaine de tirailleurs marocains s’accrochent au terrain, mais se trouvent immobilisés par le feu d’un blockhaus.

La situation reste critique pendant plusieurs heures. De Lattre lui-même se rend sur place pour évaluer la situation et encourager ses troupes. Progressivement, de nouvelles vagues parviennent à passer et la tête de pont se consolide au cours de la journée.

Le rôle décisif du génie

Le succès de l’opération repose en grande partie sur les sapeurs et les propulsistes de l’arme du génie. Dans la nuit du 30 au 31 mars, ce sont les propulsistes du 101e régiment du génie (RG) du colonel Ythier, du 17e régiment du génie et du 211e bataillon du génie qui transportent les troupes françaises d’une rive à l’autre du fleuve, sous le feu ennemi, à bord de stormboats et de bateaux M2. Ce sont eux qui pilotent les embarcations dans l’obscurité, font des allers-retours incessants entre les deux berges et assurent l’acheminement des vagues d’assaut successives vers les plages de débarquement de Mechtersheim, Germersheim et Spire, à une centaine de kilomètres au sud de Francfort.

Sur 90 propulsistes engagés dans les premières heures de l’opération, 34 sont tués ou portés disparus et une vingtaine sont blessés : un taux de pertes supérieur à 60 %, qui témoigne de la violence des combats sur le fleuve et du courage de ces soldats exposés sans protection au tir direct de l’ennemi.

Dans la soirée du 31 mars, une fois les têtes de pont établies sur la rive droite, le génie entreprend sans délai la mise en place des moyens de franchissement lourds. L’établissement de ponts flottants et de ponts fixes permet bientôt aux véhicules, aux blindés et à l’artillerie de franchir le Rhin à leur tour. C’est le début de la campagne pour la rive droite du fleuve, alors que la bataille d’Allemagne — localisée essentiellement sur la rive gauche — a commencé le 8 février précédent. L’Allemagne s’effondrera en moins de quarante jours.

Le 7 avril 1945, une semaine après la traversée, le général de Gaulle, accompagné du général de Lattre de Tassigny, du général Dromard, commandant le génie de la 1re Armée, d’André Diethelm, ministre de la Guerre, et du colonel Ythier, chef de corps du 101e RG, emprunte le pont flottant de Germersheim, désormais pavoisé aux couleurs françaises. Cette visite solennelle marque la reconnaissance, au plus haut niveau de l’État, du rôle joué par le génie dans le succès de l’opération.

Le général de Lattre lui-même tire les leçons de cette journée en rendant un hommage appuyé à ses sapeurs : « Pour toute l’Armée, le 31 mars est un jour de fierté. Mais l’Arme du Génie a le droit de garder avec un particulier orgueil le culte de cette journée durant laquelle le 101e Régiment du Génie du Colonel Ythier a glorieusement acquis son titre de “Régiment du Rhin”. Ses sacrifices ont préparé une lumineuse journée de Pâques. »

L’exploitation du succès

Le franchissement initial du 31 mars constitue le point de départ d’une opération qui se poursuit les jours suivants. Le 2 avril, un troisième point de passage est ouvert à Leimersheim, 10 kilomètres au sud de Germersheim, où la 9e division d’infanterie coloniale (9e DIC), avec le groupement Bourgund et le 21e régiment d’infanterie coloniale, traverse à son tour sans rencontrer de résistance majeure. Dès le 3 avril, grâce aux ponts établis par le génie, les premiers convois motorisés et les blindés commencent à affluer sur la rive droite.

L’espace de manœuvre s’élargit rapidement. Les unités françaises débordent la ligne Siegfried, le système de fortifications allemand, et s’enfoncent en pays de Bade puis dans le Wurtemberg. Karlsruhe est atteinte dans les jours qui suivent. Stuttgart, défendue par 3 divisions allemandes, tombe le 21 avril après de violents combats urbains. La prise de la capitale du Wurtemberg revêt une portée politique considérable : de Lattre y installe une garnison française et un gouvernement militaire, devançant les plans américains qui ne prévoyaient pas d’attribuer cette ville au secteur français.

La progression se poursuit ensuite vers le Danube. La 1re Armée atteint Ulm, longe la frontière suisse de Bâle à Constance et pousse jusqu’au col de l’Arlberg, en Autriche. C’est cette chevauchée, du Rhin au Danube, qui vaudra à l’armée de de Lattre son surnom définitif : « Rhin et Danube ».

L’ensemble de la campagne d’Allemagne, du franchissement du Rhin à la capitulation du Reich, a coûté cher à la 1re Armée. Au total, depuis le débarquement de Provence d’août 1944 jusqu’à la fin des hostilités en mai 1945, les pertes sont estimées à environ 9 200 tués et 34 700 blessés selon le Service historique de la Défense. Les régiments de tirailleurs nord-africains, qui ont constitué la pointe de l’assaut lors du franchissement du Rhin comme dans la plupart des opérations précédentes, ont payé un tribut particulièrement lourd, avec plus de 3 600 tués et 18 500 blessés parmi les soldats maghrébins.

Le franchissement du Rhin par la 1re Armée le 31 mars 1945 a entraîné des conséquences qui dépassent le strict cadre militaire : 

  • Sur le plan diplomatique, la présence de forces françaises en Allemagne a pesé dans les négociations entre les Alliés. La France a obtenu une zone d’occupation dans le sud-ouest de l’Allemagne, et de Lattre a été invité à siéger aux côtés des commandants en chef soviétique, américain et britannique pour la signature de l’acte de capitulation de l’Allemagne, le 9 mai 1945, à Berlin. Sans la campagne d’Allemagne menée par la 1re Armée, cette présence française à la table des vainqueurs aurait été difficilement justifiable.
  • Sur le plan humain, l’avancée de la 1re Armée en territoire allemand a permis la libération de dizaines de milliers de prisonniers de guerre, de déportés et de travailleurs forcés. À Stuttgart seule, plus de 80 000 personnes déplacées, dont 20 000 Français, ont été libérées.

 

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