Thèse : Les chercheurs français dans les projets Manhattan et Tube Alloys (1939-1945).

Comment un petit groupe de physiciens et chimistes français exilés, coupés de leur chef de file Frédéric Joliot resté en France occupée, a-t-il pu, malgré des conditions d’exil difficiles, des rivalités personnelles destructrices et une subordination croissante aux autorités britanniques puis américaines, préserver et transmettre l’avance scientifique française acquise avant-guerre dans le domaine nucléaire — au point de permettre à la France de devenir, dès 1948, la quatrième puissance nucléaire mondiale ?

En 1939, le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie au Collège de France est à la pointe mondiale de la recherche sur la fission nucléaire. Avec ses collaborateurs Hans Halban (physicien autrichien) et Lew Kowarski (doctorant russe), Joliot démontre expérimentalement la possibilité d’une réaction en chaîne dans l’uranium, dépose des brevets pionniers et s’engage dans une course aux matières premières — uranium et eau lourde — face aux laboratoires américains et britanniques. Francis Perrin fournit le cadre théorique, tandis que Bertrand Goldschmidt rejoint le groupe en tant que chimiste. L’équipe française dispose alors d’une avance réelle, notamment grâce à l’acquisition spectaculaire du stock mondial d’eau lourde norvégienne au printemps 1940.

L’effondrement de la France en juin 1940 brise cette dynamique. Au moment fatidique de l’évacuation, Joliot choisit de rester en France — par attachement à son pays, par crainte de l’inconnu et sous l’influence de sa femme Irène Curie. Ce choix, qu’il regrettera longtemps, prive le groupe exilé de son chef de file incontestable. Halban et Kowarski embarquent seuls pour l’Angleterre avec les 26 bidons d’eau lourde, emportant avec eux le potentiel nucléaire français.

À Cambridge, les deux Français intègrent le dispositif de recherche britannique qui deviendra le projet Tube Alloys. Halban, grâce à son réseau dans la communauté scientifique anglo-saxonne, prend la direction du groupe. Il s’affirme comme unique interlocuteur de Joliot et seul détenteur légitime des brevets français, marginalisant progressivement Kowarski. Les relations avec les autorités britanniques sont ambiguës : elles reconnaissent la valeur scientifique des Français tout en cherchant à contrôler leurs travaux et brevets au profit de l’industrie britannique, notamment à travers l’Imperial Chemical Industries (ICI), dont le directeur Wallace Akers dirige également Tube Alloys.

La période 1940-1942 est marquée par des résultats expérimentaux importants à Cambridge, mais aussi par des tensions croissantes. Le conflit entre Halban et Kowarski atteint un paroxysme destructeur qui frôle l’arrêt complet des recherches. Halban, ambitieux et politiquement habile, use des brevets comme instrument de pouvoir. Kowarski, brillant expérimentateur mais caractère difficile, se retrouve isolé. Ce conflit de personnalités, amplifié par les conditions de l’exil, nuit considérablement à l’efficacité du programme.

Fin 1942, l’équipe est transférée à Montréal, dans l’idée de se rapprocher des laboratoires américains du projet Manhattan. Mais c’est le moment où les États-Unis, sous l’impulsion du mémorandum Conant, rompent la coopération avec les Britanniques et les Canadiens. Les Français se retrouvent coupés des avancées majeures réalisées à Chicago par l’équipe de Fermi — notamment la première réaction en chaîne de décembre 1942. Halban, qui avait visité les laboratoires américains sans prendre la mesure de l’effort titanesque en cours, perd sa dernière chance de construire le premier réacteur à eau lourde quand Fermi décide d’en construire un lui-même.

La situation se débloque partiellement avec les accords de Québec d’août 1943 entre Churchill et Roosevelt, mais la coopération reste limitée. En 1944, le Britannique John Cockcroft remplace Halban à la tête du laboratoire de Montréal et rétablit un fonctionnement plus serein. Pendant ce temps, d’autres chercheurs français ont joué un rôle crucial : Pierre Auger a réussi à pénétrer les laboratoires de Chicago grâce à Louis Rapkine, organisateur de la mission scientifique de la France Libre. Goldschmidt a travaillé directement avec Seaborg sur le plutonium, ramenant au Canada des connaissances et même quelques microgrammes de cette substance — un épisode que la littérature considérait comme un heureux hasard mais que Delime démontre avoir été organisé par Rapkine. Jules Guéron, de son côté, a contribué aux recherches sur la séparation isotopique et les procédés chimiques.

Le 5 septembre 1945, la pile ZEEP — conçue et pilotée par Kowarski — diverge à Chalk River, au Canada. C’est le premier réacteur nucléaire fonctionnel construit hors des États-Unis. Goldschmidt développe parallèlement un procédé original d’extraction du plutonium par le « trigly », première méthode viable mise au point en dehors du programme américain.

De retour en France à partir de 1946, les « Canadiens » forment le noyau fondateur du Commissariat à l’Énergie Atomique créé par de Gaulle. Kowarski conçoit et pilote la construction de la pile ZOE, qui diverge le 15 décembre 1948, faisant de la France la quatrième puissance nucléaire, seulement un an après la Grande-Bretagne. L’investissement financier français a été minimal — seul Guéron avait été rétribué par les Forces Françaises Libres.

La thèse établit ainsi une continuité directe entre les recherches du Collège de France en 1939 et le programme nucléaire français de l’après-guerre. Ironiquement, l’indépendance relative des chercheurs français est aussi le fruit de l’échec des tentatives britanniques d’obtenir une association franco-britannique formelle. Et lorsque le McMahon Act de 1946 interdit tout transfert de technologie vers les Britanniques, la France — qui n’avait jamais été formellement intégrée au projet — se retrouve paradoxalement mieux positionnée que son allié d’outre-Manche. Les douze litres d’eau lourde norvégienne restitués à la France en 1948 et intégrés dans ZOE symbolisent matériellement cette extraordinaire continuité.

Ce n’est pas seulement un succès technologique et industriel ; c’est le triomphe d’une continuité française que rien, ni l’occupation, ni la trahison des alliés, n’a pu briser. La France devient alors la quatrième puissance nucléaire mondiale, prouvant au monde que la souveraineté n’est pas un héritage passif, mais une conquête permanente, portée par des hommes qui ont su dire non à l’effacement. Le 13 février 1960 explosait la première bombe atomique française, Gerboise bleue, à Reggane (sud du Sahara algérien), suite logique de cette histoire nucléaire française. 

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