Dans quelle mesure l’arme du Génie a-t-elle constitué un acteur indispensable mais méconnu de la bataille de Verdun, et comment expliquer le hiatus entre la réalité de son engagement opérationnel — en termes de missions combattantes, d’innovations techniques et d’organisation logistique — et la quasi-invisibilité de ses sapeurs dans la mémoire collective et les récits historiques de ce conflit ?
Le rôle du Génie pendant la bataille de Verdun (février 1916 – août 1917) est une thèse de doctorat en histoire contemporaine soutenue par Jacques Defretin à l’Université de Lorraine en décembre 2014, sous la direction du professeur François Cochet. Fondé sur un dépouillement exhaustif des archives du Service Historique de la Défense (SHD), ainsi que sur une bibliographie militaire et historique très dense, ce travail comble un vide historiographique remarquable : si la bataille de Verdun est l’une des plus documentées de la Grande Guerre, l’arme du Génie n’y avait encore jamais fait l’objet d’une étude universitaire complète et systématique.
L’auteur part d’un constat simple mais frappant : la bibliographie relative à la Première Guerre mondiale est immense, tous les corps d’armée — infanterie, artillerie, cavalerie, aviation — ont fait l’objet d’analyses détaillées, mais le Génie reste le grand absent de cette littérature. Pourtant, sans les sapeurs, la bataille de Verdun n’aurait pu être ni menée ni soutenue dans la durée. C’est ce paradoxe fondamental que Defretin s’emploie à résoudre sur près de 350 pages de texte, complétées par un volume d’annexes considérable.
La thèse se structure autour de deux grands axes, étroitement liés. Le premier est organisationnel et logistique : il s’agit de comprendre comment le service du Génie a assuré, depuis la zone de l’Intérieur jusqu’aux premières lignes, une chaîne ininterrompue d’approvisionnement en matériaux, d’entretien des routes et des voies ferrées, de construction de cantonnements, d’hôpitaux et d’abris, ainsi que de gestion de l’eau. Defretin montre que le Génie fonctionnait comme une véritable colonne vertébrale logistique de la IIe Armée, une charnière entre l’arrière et l’avant qui rendait possible l’efficacité de toutes les autres armes. La « voie sacrée » elle-même, artère vitale de ravitaillement de Verdun, ne se serait pas maintenue sans le travail permanent et invisible des compagnies du génie chargées de l’entretenir sous le feu ennemi.
Le second axe est opérationnel et tactique. Au contact de l’ennemi, les sapeurs accomplissaient des missions d’une variété et d’une complexité remarquables : organisation et renforcement des positions défensives, construction de tranchées et de réseaux de fil de fer (y compris électrifiés, ce qui constituait une véritable innovation), guerre des mines, franchissement de coupures, neutralisation des obstacles ennemis par des engins spéciaux comme la torpille d’assaut Matteï, destruction de ponts, et participation directe aux assauts. La reconquête du fort de Douaumont, le 24 octobre 1916, offre à cet égard un exemple emblématique : ce sont des sapeurs de la 19e compagnie du Génie qui pénètrent les premiers dans l’ouvrage, capturant officiers et soldats allemands, avant que leurs hommes n’organisent et ne sécurisent le fort dans les heures qui suivent.
L’un des apports les plus originaux de la thèse réside dans l’analyse du décalage entre la reconnaissance opérationnelle du travail des sapeurs — abondamment attestée par des citations, des lettres de félicitations des chefs d’infanterie et des décorations individuelles comme la Légion d’honneur — et l’effacement quasi systématique du Génie dans les communications officielles, les ordres du jour et, a fortiori, dans la mémoire collective. Defretin montre que des généraux aussi illustres que Nivelle, félicitant leurs troupes après des offensives victorieuses, ne mentionnent jamais les sapeurs, alors que leurs réalisations avaient rendu ces succès possibles. Cette « invisibilité mémorielle » tient à la nature même du travail du Génie : un travail de préparation, de fond, nocturne, technique, rarement spectaculaire aux yeux du grand public, mais absolument indispensable au combattant.
L’étude témoigne également d’une capacité d’adaptation remarquable de l’arme du Génie face à une guerre qui évolue rapidement. Face à la guerre de position qui s’impose dès la fin de 1914, les compagnies du génie développent de nouvelles doctrines d’emploi, expérimentent des matériaux et des techniques inédits, et répondent à une demande en matériel d’organisation du terrain qui dépasse de très loin ce qu’avaient imaginé les planificateurs d’avant-guerre. La gestion de cet effort logistique — parfois 150 wagons de matériel expédiés chaque jour par la seule direction du Génie des étapes de la IIe Armée — témoigne d’une véritable révolution industrielle et organisationnelle au service de la bataille.
La thèse de Jacques Defretin apporte une contribution significative à notre histoire militaire de la Grande Guerre. En restituant au Génie la place centrale qui était la sienne à Verdun, elle invite à repenser l’histoire des batailles non pas seulement comme une succession d’assauts et de corps à corps, mais comme un système complexe d’interdépendances dans lequel les armes de soutien jouent un rôle aussi déterminant que les armes de choc. Elle constitue également une invitation à poursuivre ce travail de réhabilitation mémorielle pour l’ensemble du premier conflit mondial, Verdun n’étant que le premier chapitre d’une histoire du Génie qui reste largement à écrire.
5 points clés
Une lacune historiographique comblée
La thèse prend acte d’un vide historiographique patent : alors que la bibliographie sur Verdun est considérable, aucune étude universitaire exhaustive n’avait jamais été consacrée au rôle du Génie dans cette bataille. Defretin s’appuie sur un corpus archivistique exceptionnel au SHD — journaux de marches et d’opérations de dizaines de compagnies, rapports de commandement, correspondances techniques — pour produire la première synthèse scientifique complète sur le sujet. Ce travail pionnnier ouvre la voie à une réécriture plus complète de l’histoire militaire de la Grande Guerre en y réintégrant les armes de soutien, longtemps reléguées au second plan au profit des récits centrés sur l’infanterie.
Le Génie, colonne vertébrale logistique de la bataille
Defretin démontre que le Génie constituait la colonne vertébrale de l’ensemble du dispositif logistique de la IIe Armée à Verdun. Les compagnies du génie assuraient l’entretien permanent des routes et des voies ferrées sous les bombardements, la construction de cantonnements et d’hôpitaux, l’approvisionnement en matériaux de toute nature, et la gestion de l’alimentation en eau des troupes. La « voie sacrée » — artère vitale du ravitaillement de Verdun — n’aurait pu fonctionner sans leur intervention quotidienne. En chiffres, la seule direction du Génie des étapes de la IIe Armée expédiait en moyenne 150 wagons de matériel par jour, gérant simultanément plusieurs milliers d’ouvriers civils et militaires, des chantiers de scierie, des carrières et des dépôts répartis sur toute la zone arrière.
Des sapeurs combattants à part entière
Loin de se cantonner à des missions purement techniques en arrière du front, les sapeurs du Génie participaient directement aux combats aux côtés de l’infanterie. Ils construisaient et renforçaient les positions défensives sous le feu, posaient et démolissaient des réseaux de fils de fer, conduisaient la guerre des mines, franchissaient les coupures d’eau et neutralisaient les obstacles ennemis grâce à des engins spécialisés. L’exemple le plus frappant est la reconquête du fort de Douaumont le 24 octobre 1916 : des sapeurs de la 19e compagnie du Génie pénètrent les premiers dans l’ouvrage et y capturent prisonniers et matériels, avant d’organiser la défense du fort reconquis. Ces actions leur valurent citations et Légions d’honneur, témoignant d’une reconnaissance immédiate sur le terrain.
L’innovation technique au service de la défense
La thèse met en lumière la capacité d’innovation remarquable de l’arme du Génie face aux défis d’une guerre de position inédite. Plusieurs innovations techniques sont analysées en détail : l’électrification des réseaux de défense accessoires, qui permettait d’alerter les guetteurs et de retarder l’avance ennemie (la IIe Armée était la seule à déployer ce système à grande échelle, avec environ 13 km de réseaux électrifiés dès le début de l’attaque allemande) ; le développement de nouveaux types d’abris renforcés protégeant les combattants des obus ; et l’emploi de la torpille d’assaut Matteï pour détruire les réseaux de défense ennemis à distance lors des assauts. Ces innovations témoignent d’une adaptation constante et rapide aux réalités du terrain, souvent en avance sur les doctrines officielles du haut commandement.
Une mémoire confisquée, une reconnaissance absente
L’un des apports les plus originaux de la thèse est l’analyse du gouffre entre la reconnaissance opérationnelle du Génie et son effacement mémoriel. Si les citations, les lettres de chefs d’infanterie et les décorations attestent que l’action des sapeurs était reconnue et appréciée par ceux qui travaillaient à leur côté, les communications officielles et les ordres du jour des généraux — dont Nivelle, après les succès d’octobre et décembre 1916 — passent systématiquement sous silence la contribution du Génie. Cette invisibilité s’explique par la nature même du travail des sapeurs : préparatoire, nocturne, souterrain au sens propre comme au sens figuré, il ne produisait pas ces images de bravoure spectaculaire qui alimentaient la propagande et forgeaient la mémoire collective. En restituant cette contribution, Defretin accomplit un acte de justice historique autant que scientifique.
Le rôle de l’arme du Génie pendant la bataille de Verdun (février 1916- août 1917). Thèse de Jacques Defretin – 2018.
Le rôle du Génie dans la logistique de la bataille de Verdun 1915-1916.






